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La Palestine, la Syrie et notre aveuglement

Comment continuer à commémorer les massacres du passé en disant « plus jamais ça ! » et dans le même temps se taire sur le drame syrien qui perdure ? Elias Khoury dénonce une indignation à géométrie variable. Il s’inquiète de la fin de toute conscience, sacrifiée par des politiques méprisant l’humain.

Désormais, la Syrie constitue une mesure éthique à l’échelle universelle, tout autant que la Palestine qui, à l’époque de la Nakba, a dû faire face aux consciences inaccessibles, feintes et perfides.

Aujourd’hui, la Syrie témoigne de l’extinction de la conscience humaine et de la danse des valeurs dans un labyrinthe de décadence qui se manifeste, d’un côté, par un racisme anti-arabe et antimusulman et de l’autre, par la propension du capitalisme à métamorphoser l’être humain en barbare, en objet, ou en simple marchandise.

Mon propos n’a rien de politique. Le peuple palestinien possède des valeurs authentiques, il n’a jamais cessé de résister ou de consentir des sacrifices, malgré la politique déficiente et honteuse que les dirigeants palestiniens n’ont cessé de mener avec force jongleries, entourloupes, corruptions et recours à la religion visant à masquer la juste cause de la lutte du peuple palestinien et sa supériorité morale.

Le peuple syrien qui s’est soulevé pour revendiquer sa dignité représente aussi une valeur éthique universelle, malgré la politique menée par les diverses factions de l’opposition, incapables d’élaborer un cadre national qui mettrait à leur véritable place les sacrifices énormes consentis par les Syriens dans leur combat pour la liberté de l’être humain, pour son droit à la justice et pour sa dignité individuelle et collective.

Aujourd’hui, le monde ne commémore pas avec les Syriens le massacre barbare perpétré par les armes chimiques, tout comme il ne commémore pas avec les Palestiniens leur Nakba.

Quelle a été la réaction du monde qui n’a jamais cessé de laver le sang juif sur ses mains avec du sang palestinien ? Quelle a été la réaction du monde face à l’infâme transaction qui a suivi le massacre chimique d’août 2013, quand Russes et Américains ont réussi à faire des cadavres des Syriens un terrain d’entente afin de détruire l’arsenal chimique du régime syrien despotique et barbare et à offrir ce service gratuit à Israël ? Ne sommes-nous pas toujours dans le contexte du sang juif lavé par le sang arabe ?

Certains ont réussi à inventer des excuses pour justifier le silence suspect face à la Nakba palestinienne, à se montrer tolérants envers l’attitude aveugle affichée par le grand philosophe Jean-Paul Sartre vis-à-vis de la question palestinienne. Cette attitude était erronée malgré l’argument « moral » qui reliait de manière factice le projet raciste et colonialiste aux victimes des camps nazis.

Comment la conscience universelle a-t-elle pu avaler la couleuvre de l’accord sur les armes chimiques ? Comment le monde s’est-il incliné devant le despote prédateur en fermant les yeux devant l’un des plus grands massacres perpétrés depuis la fin de la seconde guerre mondiale ?

Il a fallu que Jean Genet, le grand écrivain français, se dresse contre l’aveuglement occidental pour dévoiler la profondeur de la tragédie palestinienne, pour transformer l’attitude et l’hésitation de Sartre en un objet de honte indélébile. Il a fallu que la littérature palestinienne, que les travaux des historiens palestiniens et ceux des nouveaux historiens israéliens dévoilent le grand mensonge qui a masqué le silence des victimes palestiniennes et étouffé leurs gémissements.

Malgré tout ce qui a été écrit sur la confrontation de l’éthique avec l’infamie — qui est par ailleurs une abjection arabe concoctée par des régimes despotiques en vue de se partager la Palestine avec les sionistes puis, après maintes défaites militaires honteuses, de se constituer en couverture qui ne blâme que la victime — il faut clamer haut et fort que les victimes syriennes affrontent aujourd’hui une infamie plus grave, une ignorance délibérée et un opportunisme moral singulier.

En 1948, le monde entier, y compris le monde arabe, a prétendu ne pas savoir ; or le monde mentait. Aujourd’hui, personne ne peut prétendre ignorer ce qui se passe en Syrie. Les photos des enfants syriens sont devenues des icônes de la honte dans notre univers, la mort syrienne est devenue familière jusqu’à l’indifférence et les souffrances de millions de réfugiés, de sans-logis, de malades et d’affamés sont entrées dans nos foyers et malgré cela, personne ne semble s’en soucier. Le gouffre moral est universel.

En alléguant l’organisation de l’État islamique et ses semblables, on justifie les bombardements, les assassinats et les destructions, on avance des arguments moraux qui permettent aux avions russes et aux milices iraniennes de violer le territoire syrien.

Les forcenés des deux parties adverses ont dépouillé la Syrie et, d’une manière ou d’une autre, ils protègent le régime barbare qui a ouvert les portes du pays à la mort et leur a procuré les arguments pour se rassembler autour d’un objectif, celui de détruire la Syrie, transformer son peuple en hordes de réfugiés et de paumés. Tous ces arguments ne valent pas la larme d’un seul enfant, le gémissement d’une seule femme ou le râle d’un seul homme sous les décombres.

Aujourd’hui, la parole politique va à l’encontre des principes qui doivent gérer le comportement humain, car la vie de l’être humain et sa dignité sont le fondement et l’objectif mêmes de la politique.

Mon propos ne constitue pas une critique envers l’Occident uniquement, il est aussi une critique de la culture arabe qui est désormais un outil entre les mains des divers fondamentalismes, une serpillière pour le régime despotique ainsi que pour les régimes pétroliers.

Aujourd’hui, nous avons besoin d’un éveil moral qui restructure notre âme et nous évite d’être les témoins vénaux de l’immense massacre qui se déroule sous nos regards.

Aujourd’hui, la Syrie est la mesure éthique et humaine généralisée et toute tentative de se détourner des souffrances du peuple syrien ou de légitimer le crime est également condamnable.