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La revanche inattendue du confessionnalisme au Yémen

Zaydisme, chiisme et houthistes

La prise de la ville d’Amran en juillet 2014 par la rébellion « houthiste », la pression exercée sur le pouvoir par cette dernière et les manifestants qu’elle mobilise à Sanaa depuis un mois témoignent de l’ampleur de la crise politique que connaît le Yémen, engagé depuis 2012 dans une périlleuse transition institutionnelle. De façon plus significative encore, les victoires réelles ou symboliques des « houthistes » illustrent une dynamique identitaire et religieuse qui a permis au zaydisme, autrefois décrit comme en déclin, de connaître un nouveau souffle inattendu.

Lorsque l’on évoque la question des identités religieuses au Yémen, il semble entendu que les Yéménites (si l’on excepte les minorités juives et ismaéliennes qui représentent tout au plus quelques dizaines de milliers de personnes) se répartissent selon deux écoles de l’islam : le zaydisme, branche du chiisme, auquel appartient nominalement environ un tiers des 27 millions d’habitants et le sunnisme d’école chaféite. Ce dernier représente l’une des quatre écoles de jurisprudence (madhhab) du sunnisme, il est présent en Égypte, en Irak mais aussi en Asie du Sud-Est et en Afrique de l’Est.

Le sens commun a souvent tendance à considérer que l’opposition entre ces deux identités religieuses est structurante du paysage politique et social yéménite. De fait, cette distinction a historiquement joué un grand rôle et c’est bien l’imamat zaydite1 qui a dirigé tout ou partie du Yémen du Nord pendant plus d’un millénaire, jusqu’à la révolution républicaine de 1962, alors que le Sud, où résident un quart environ des Yéménites, était peuplé de façon exclusive de chaféites.

Convergence des identités

La République autant que des dynamiques à l’échelle du monde musulman ont, au cours des dernières décennies, contribué à marginaliser le zaydisme, assimilé à l’ancien régime royaliste. Si la majorité des élites yéménites ayant émergé après la guerre civile des années 1960, d’Ali Abdallah Saleh à Abdallah Al-Ahmar — fondateur du parti islamo-tribal Al-Islah —, était nominalement zaydite, ils n’en revendiquaient aucunement l’identité. Plus encore, nombre de leaders islamistes sunnites, tel le salafiste Mouqbil Al-Wadii, bien que d’origine zaydite, développaient un discours stigmatisant à l’égard de leur appartenance religieuse et sociale de naissance. Le zaydisme, accordant le monopole politique et religieux à la noblesse des descendants du Prophète, favorisait un rejet chez ceux qui aspiraient au savoir et au pouvoir mais en étaient exclus du fait de leurs origines tribales.

En dehors de ces cercles militants, pour la majorité des Yéménites, le référent zaydite apparaissait comme non pertinent ou alors marginal. Un processus de convergence, instrumentalisé par l’État, appuyé par le système scolaire, validé par les clercs et induit par l’augmentation des migrations internes qui apportaient une nouvelle mixité confessionnelle dans les villes a, entre les années 1970 et 2000, largement effacé la distinction entre sunnites et zaydites. Il faut dire que sur le plan du dogme, le zaydisme chiite apparaissait dès l’origine proche de l’école sunnite chaféite. Dès lors, le processus de convergence aidant, les différences formelles de la pratique du culte (telle la position des bras au cours de la prière ou les mots prononcés lors de l’appel à la prière) n’empêchaient pas nombre de chaféites de prier dans des mosquées zaydites et inversement. Dans ce contexte, la majorité avait tendance à revendiquer une identité musulmane volontiers globale, laissant de côté certaines questions taboues, sur le rôle prééminent alloué aux descendants du prophète Mohammed par la tradition zaydite par exemple.

Une telle transaction avait pour l’essentiel permis au Yémen de faire l’économie de tensions confessionnelles et conduit, pour une large partie de la population, à un dépassement des identités primaires. La situation était paradoxale en apparence : les élites, massivement d’origine zaydite, appuyaient un processus de convergence qui, de fait, conduisait à effacer leur référent religieux de naissance.

Une revendication longtemps marginale

L’ensemble du champ zaydite n’était de toute évidence pas disposé à s’inscrire dans une telle convergence et décèle dans cette transaction identitaire une dynamique de « sunnisation ». Dès les années 1980, un mouvement de renouveau zaydite apparaissait dans l’extrême nord-ouest du pays. Badreddin Al-Houthi et ses fils en étaient les fers de lance avec d’autres familles de descendants du Prophète. À travers différentes associations, mosquées et maisons d’édition, ils tentaient de redynamiser le zaydisme en le singularisant. Le succès de la révolution iranienne de 1979 mais aussi le dynamisme du Hezbollah libanais inspiraient la revendication d’une identité zaydite-chiite spécifique2. Pendant longtemps, une telle revendication est restée toutefois particulièrement marginale, cantonnée à certaines zones autour de la ville septentrionale de Saada. Ainsi, la majeure partie de la société semblait continuer à s’inscrire dans un dépassement de l’opposition confessionnelle.

Le processus de convergence va toutefois se gripper au cours de la décennie 2000. En juin 2004, une offensive militaire est lancée à Saada contre « les partisans d’Al-Houthi » qui mobilisent non seulement au nom du zaydisme mais développent une critique acerbe de l’alliance du gouvernement yéménite avec les États-Unis dans le cadre de la lutte antiterroriste. L’enlisement du conflit de Saada, le haut niveau de répression et la propagande étatique ont des implications identitaires fortes : le pouvoir instrumentalise les logiques de stigmatisation du zaydisme portées par les islamistes sunnites, en particulier les Frères musulmans, reliant l’effort de renouveau zaydite à l’ancien régime monarchique de l’imamat et au chiisme duodécimain3 iranien, négligeant alors l’histoire spécifique du zaydisme. En réaction, le référent zaydite gagne en légitimité et incarne de mieux en mieux l’opposition au pouvoir du point de vue des populations touchées par le conflit. Rébellion et armée font largement jeu égal sur le plan militaire. L’intervention des forces armées saoudiennes en appui au pouvoir en 2009 et les alliances nouées avec les tribus proches du parti islamiste Al-Islah ne changent pas la donne.

Un pouvoir sous pression

Début 2011, les houthistes, à la faveur du repli de l’armée vers Sanaa où la protestation révolutionnaire croit, prennent le contrôle effectif de la région de Saada. Dès lors, les gains territoriaux se multiplient et la popularité va croissante. Sur la place du Changement fondée dans la capitale, les houthistes s’alignent sur les mots d’ordre de la jeunesse révolutionnaire, marqués par le pacifisme et la volonté de fonder un État civil et démocratique. Au cours des mois qui suivent, la gestion sécuritaire et administrative de la ville de Saada, « capitale houthiste », apparaît comme moins désastreuse que celle de Sanaa. Les tribus qui avaient un temps combattu la rébellion la soutiennent. La marche vers Sanaa semble engagée.

Ce faisant, les partisans du renouveau zaydite passent d’une logique largement défensive à une approche nettement plus offensive, dont l’expulsion des milliers d’étudiants salafistes de Dammaj, en périphérie de Saada, en janvier 2014 est le symbole. Parallèlement, les houthistes s’érigent habilement en défenseurs de la légitimité révolutionnaire, à travers un discours populiste porté par leur chef charismatique Abd Al-Malik Al-Houthi, jeune trentenaire, et ses porte-paroles, en particulier Ali Al-Boukhaiti. De façon intéressante, le paysage politique se polarise de plus en plus autour de leur opposition à Al-Islah, accusé d’avoir confisqué la révolution. Dès lors, d’étranges rapprochements sont à l’œuvre : les houthistes trouvent en l’ancien président Saleh un allié de circonstance.

Fort de ce positionnement, Al-Houthi décide en août 2014 de mettre la pression sur le gouvernement, exigeant son remplacement et le retour des subventions aux produits pétroliers qui ont conduit au doublement du prix des carburants, menaçant le pouvoir d’achat des Yéménites. Pour obtenir gain de cause, les houthistes convergent vers Sanaa, y installent des sit-ins, bloquent la route vers l’aéroport international et certains ministères tenus par des membres d’Al-Islah. Les forces de sécurité interviennent les 7 et 9 septembre pour déloger les manifestants, tuant neuf d’entre eux. Un accord, négocié notamment par l’envoyé spécial de l’ONU, le Marocain Jamal Ben Omar, est pourtant trouvé. Celui-ci doit théoriquement conduire à la formation d’un nouveau gouvernement qui intègrerait les houthistes et réduirait de moitié la baisse des subventions.

Flux et reflux des identités

Au-delà de cette crise, qui n’est aucunement réglée et qui place le président Abd Rabbo Mansour Hadi dans une situation particulièrement délicate, c’est bien la dynamique identitaire qui retient ici notre attention. Les flux et reflux du zaydisme au cours des décennies passées témoignent de la volatilité des dynamiques politico-religieuses et de leur capacité d’adaptation. En effet, le zaydisme au Yémen constitue véritablement un cas d’école de reconstruction et de redynamisation d’un référent identitaire que les processus historiques semblaient avoir définitivement marginalisé. À travers cette dynamique, le zaydisme a trouvé une nouvelle signification et s’incarne dans de nouvelles pratiques qui ont autant à voir avec des logiques locales que des équilibres régionaux ou internationaux. Face à des citoyens frustrés par les errements du processus de transition, le zaydisme, tout comme les sécessionnistes sudistes et Al-Qaida, joue en quelque sorte sur du velours.

Il reste que ce renouveau zaydite, longtemps souhaité par certaines marges mais aujourd’hui porté par une partie significative des Yéménites (parfois à leur corps défendant), inscrit de plain pied le Yémen dans la cartographie de la confrontation sunnite-chiite. Il offre à la stigmatisation confessionnelle portée par certains courants islamistes sunnites une nouvelle prise et fait entrer la société dans une spirale jusque-là inconnue. Le processus de convergence mais aussi l’histoire si particulière des siècles passés avaient en effet largement permis à la société d’échapper à de telles logiques. Ainsi, le conflit confessionnel, fréquemment instrumentalisé et construit par les pouvoirs et les élites, est malheureusement une réalité avec laquelle, selon toute vraisemblance, il va falloir compter dans les décennies à venir.

1L’imamat zaydite est un régime politico-religieux propre à l’histoire des hauts plateaux du Yémen. Il se fondait sur la sélection (le plus souvent non héréditaire) de l’imam, à la fois monarque et chef politique, militaire et religieux parmi la catégorie des descendants du Prophète, les sayyid. Le régime a perduré jusqu’en 1962.

2Samy Dorlian, La mouvance zaydite dans le Yémen contemporain. Une modernisation avortée, L’Harmattan, 2013.

3Le chiisme duodécimain, également appelé jaafarisme, constitue la branche dominante du chiisme. Il se caractérise par la reconnaissance de douze imams qui ont succédé au prophète Mohammed, dont le dernier est connu pour être le Sauveur (Mahdi). Les zaydites pour leur part, chiites également, ne reconnaissent que cinq imams.