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La révolution égyptienne s’accroche aux murs

En attendant le réveil...

Les graffeurs égyptiens n’ont pas déposé les armes. Ils prolongent les révoltes de 2011 par leurs peintures et leurs dessins muraux, sans cesse effacés, toujours recommencés. Entre attente de jours meilleurs et militantisme actif, ils connaissent parfois le désenchantement, tout en continuant de cultiver l’espérance. Les risques sont partout, mais le plus inattendu est de voir leur engagement politique récupéré par le marché de l’art.

Fin février, Banksy, artiste de rue anonyme, britannique et mondialement connu pour ses peintures engagées dans l’espace public, annonce qu’il a posé ses « bombes » (aérosols) à Gaza. En guise de preuve, une vidéo intitulée « Make this year YOU discover a new destination », parodiant les spots publicitaires des agences de voyage montre son arrivée via un tunnel dans l’enclave palestinienne que « la population locale aime tellement qu’elle n’en part jamais — elle ne peut pas ». Banksy laisse derrière lui trois œuvres au pochoir : un chaton, un mirador d’où se balancent des enfants et un homme recroquevillé à la façon du penseur de Rodin.

Make this the year YOU discover a new destination - YouTube
Banksyfilm

Le passage remarqué de Banksy à Gaza rappelle qu’au Proche-Orient comme en Occident, la peinture de rue est un mode d’expression puissant. De jeunes graffeurs développent une identité graphique propre et commencent à être connus du grand public. Ils étaient notamment présents l’automne dernier au Liban pour la foire d’art contemporain, la Beirut Art Fair. Parmi eux il y avait des artistes de la rue égyptienne révélés durant la révolution, dont un certain Keizer, un graffeur du Caire, que les critiques appelaient déjà le nouveau Banksy1.

Le street art la foire d’art contemporain de Beyrouth (Beirut Art Fair).
© Chloé Domat

On a en tête ces images de grandes fresques qui ornent depuis maintenant quatre ans les murs du Caire. Peintes et repeintes, sans cesse renouvelées au gré de l’actualité égyptienne, elles nous sont parvenues en illustrations d’innombrables articles et reportages sur la révolution. Elles sont pour certains l’expression même de la révolution, le cœur battant d’une jeunesse qui a perdu Tahrir mais qui s’accroche et s’obstine à enduire les murs de ses couleurs, de ses messages, de ses héros. Mais à la Beirut Art Fair, le street art égyptien est sorti de son contexte urbain, sorti de son pays même. Il est venu se poser sur une toile lisse, entre les quatre coins d’un châssis. Il a perdu de sa profondeur malgré les efforts des galeristes pour recréer des pans de murs, il a cependant acquis un nouveau statut : celui d’art contemporain.

Des artistes labellisés

Durant cette métamorphose, Keizer, Alaa Awad2, Marwa Adel3 et les autres ont reçu le label tant prisé sur le marché de l’art. Ils sont devenus artistes révolutionnaires.

« On n’en peut plus de Banksy, c’est une inondation. Il y a un grand engouement pour le street art mais les acheteurs ont besoin de quelque chose de nouveau », explique Jacques Antoine Gannat, ancien de chez Christie’s et directeur de la galerie Sawart chargée de promouvoir les nouvelles œuvres arabes du Caire à Londres en passant par Beyrouth. « Notre but est de faire connaître ces artistes à l’étranger pour qu’ils aient une meilleure visibilité sur le marché de l’art. » Justement, lors de la Foire de Beyrouth, les toiles égyptiennes se vendaient entre 900 et 4 500 euros.

Keizer, l’« artiviste »

Keizer, lui, hésitait. Vendre pour vendre, ce n’est pas « son truc ». C’est un principe auquel il ne déroge jamais. Peindre sa Marylin en rose ? C’est non. Participer à une campagne de publicité pour Pepsi ? C’est non. Faire la Une du New York Times ? Encore non.

Keizer, « L’art n’est pas un péché » (Oum Khalsoum).
© Chloé Domat.

« Je suis touché, honoré par l’intérêt des gens, mais il me faut la bonne approche. » Le travail de Keizer est composé principalement de peintures au pochoir. Il est à la fois simple et universel : « un singe peut faire ce que je fais », confie volontiers l’autodidacte. « Artiviste », comme il aime à se décrire, il a commencé dans les rues du Caire en 2011, pendant les manifestations de la place Tahrir notamment. Avec ses bombes de couleurs, il projette alors à travers la dentelle des pochoirs des personnages, des objets de consommation, des phrases qui interpellent des passants. « J’attaque la peur, je veux que les passants réagissent. » Keizer s’est aussi construit un personnage, celui de l’artiste invisible. Pas de nom, pas d’âge, pas de visage. Le graffeur tient à son anonymat en toutes circonstances. Il y a le plaisir d’un mystère entretenu, comme Banksy, mais aussi des contraintes propres au contexte égyptien : il a déjà connu la prison à trois reprises.

Avec le temps, les forces de l’ordre, dans un premier temps tolérantes, ont pris conscience du pouvoir de subversion du street art. En novembre 2011, un projet de loi rendait la pratique du graffiti passible de quatre ans de prison et de 16 000 euros d’amende. Début 2015, l’ouvrage de référence sur le street art égyptien, Walls of Freedom4 était censuré.

Ammar Abo Bakr, révolutionnaire malgré lui

Ammar Abo Bakr est l’un des « héros » de ce livre. Lui se moque complètement de la prison. C’est dans un immeuble au centre du Caire, au bout d’un interminable escalier qui serpente autour d’un ascenseur 1900 recouvert d’une couche de poussière grasse et noire qu’on peut le rencontrer. Perché dans son nid aux abords de la place Tahrir, Abo Bakr ne cache rien de son art. Au café du coin tout le monde connaît son nom et il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer les peintures qui envahissent les murs de sa cage d’escalier.

Ammar Abo Bakr - Bombs ! - YouTube
FreshmilkTV

« Ce qui vient de la rue ne peut pas être anonyme », dit-il résolument. Ammar Abo Bakr, né en 1980, est originaire de Minya en moyenne Égypte. De son adolescence, il se souvient des relations ambiguës entre la police de Hosni Moubarak et les islamistes. « L’ambiance était grise comme la poussière ». Il étouffe. Pris en étau entre deux perspectives aussi sombres l’une que l’autre — celle du régime Moubarak et la Gamaa al-islamiyya, il prend la première porte de sortie sous la forme d’un train pour Louxor. C’est là qu’il découvre l’art et le soufisme, qui deviennent vite sa bulle d’oxygène : « Je n’ai jamais cru à la politique, je veux juste trouver une façon de vivre dans ce marasme ». Avec deux écrivains et un sculpteur, il se crée une oasis : un centre artistique pour les jeunes à côté de l’université où il enseigne.

Il est devenu peintre révolutionnaire un peu comme ça. Le 25 janvier 2011, la manifestation ne l’intéresse pas, il est à Louxor quand les premières images de la place Tahrir arrivent sur YouTube. « Ce jour-là je n’ai pas vu un rassemblement politique, j’ai vu des visages, des visages qui avaient quelque chose de différent ». Ce sont ces visages qu’il part chercher le lendemain mais quand il arrive au Caire, la police a déjà écarté les manifestants.

Il commence à peindre finalement à Louxor, quelques jours plus tard. « Pendant plusieurs jours Internet ne fonctionnait pas et les médias égyptiens censuraient la révolution, alors il fallait informer les gens, leur donner quelques infos ». L’artiste peint des consignes : respecter le patrimoine pendant les manifestations, faire attention aux voitures bleues souvent utilisées par la police.

Jusqu’à aujourd’hui, ce qui fascine Abo Bakr ce sont les gens, ces visages d’Égyptiens vus sur YouTube…Il les poursuit partout. Durant les années qui ont suivi le début de la révolution, il est devenu l’un des peintres les plus emblématiques du mur de la rue Mohammed Mahmoud adjacente à la place Tahrir. Il y a peint d’innombrables fresques qui reprennent les thèmes de l’Égypte ancienne, du folklore et y mêle des histoires d’aujourd’hui. Son sujet de prédilection, humain et engagé, ce sont les martyrs : sans cesse Ammar Abo Bakr peint les visages des victimes de la révolution.

Il connaît bien Keizer mais préfère ne pas trop en parler. Ils ont pris des trajectoires différentes. Pas les mêmes codes, pas les mêmes modes d’expression, pas les mêmes ambitions. « Je ne peux pas reproduire ou vendre ce que je fais dans la rue. Qui va voir de l’art dans une galerie ? Je dois continuer à peindre pour les Égyptiens ». Il dit cela en riant ; l’idée d’une galerie d’art contemporain l’amuse.

Abo Bakr est régulièrement invité par des institutions artistiques occidentales, comme récemment l’Institut du monde arabe de Paris, mais ces voyages le laissent perplexe à moins qu’ils aient un lien avec l’Égypte. En Italie, il a peint un grand portrait de Sanaa Seif, une militante actuellement emprisonnée pour avoir manifesté contre le régime. « Je savais que Sissi allait se rendre en visite à Rome juste après, alors j’ai fait ça. Comme pour lui dire qu’on ne le lâche pas ».

Ammar Abo Bakr.
© Chloé Domat.

Vieux réflexe d’enseignant, Ammar Abo Bakr souhaite que la révolution soit reprise par une nouvelle génération d’Égyptiens « J’ai 34 ans maintenant, il faut que ceux qui en ont 15 prennent le relais », dit-il. Alors, inlassable, il passe dans des écoles, parle aux étudiants, organise des ateliers. Pour lui comme pour ses amis du café, la révolution n’est pas terminée, elle est en hibernation. Eux attendent qu’elle se réveille. Ils y œuvrent à leur manière.

1« Keizer, le “Banksy égyptien” », Europe1, 23 janvier 2014.

2« Alaa Awad », Artforum, 27 février 2012 ; propos recueillis par Clare Davies.

3Marwa Adel est née en 1984 en Égypte. Elle est photographe et artiste. Lire « Marwa Adel’s solo exhibition “Faceless” opens », Ahram Online, 10 janvier 2013.

4Basma Hamdy, Don Stone Karl, Walls of Freedom. Street Art of the Egyptian revolution, From Here to Fame, 2014.