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La Russie sur tous les fronts

Chroniques syriennes

La réunion internationale de Genève II sur la Syrie pourrait se tenir le 24 janvier  2014, date-objectif pour contraindre les parties à s’organiser d’ici là. La Russie prend une place de plus en plus importante au cœur de ce projet diplomatique qui, pour être crédible, devrait déboucher sur un cessez-le-feu. Parmi les raisons d’inquiétude de Moscou face à cette guerre, le nombre croissant de combattants du Nord-Caucase qui s’engagent en Syrie.

Tout en restant le parrain, le protecteur et le pourvoyeur d’armements du régime syrien, la Russie se pose de plus en plus en ordonnateur de la future réunion internationale sur la Syrie. Offrant son truchement au régime et à l’opposition, et même à l’Iran dont la participation à Genève II n’est pas encore acquise (mais elle est plus probable après l’accord sur le nucléaire), elle s’attache à favoriser leur rencontre. Son ambition est de les convaincre d’accepter une plateforme commune qui ne peut être que celle posée en 2012. Washington aura probablement quelques difficultés à accepter ce rôle autoproclamé et préfèrerait limiter le but de la conférence, notamment aux questions humanitaires (réfugiés, déplacés, épidémie de poliomyélite, etc.). Mais le fait est que la crise syrienne a trouvé son médiateur : la Russie.

Pour la première fois depuis le soulèvement populaire de mars 2011, le président Vladimir Poutine a pris l’initiative d’appeler son homologue syrien1. Il n’y avait pas meilleure manière pour signifier que Assad avait un rôle à jouer et confirmer, si besoin était, qu’un changement de régime à Damas n’était pas à l’ordre du jour. De son côté, Serguei Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, demandait au président syrien de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire. Il lui suggérait aussi de prendre langue avec la frange « modérée » de l’opposition d’ici à la mi-décembre. Il félicitait les représentants du régime venus le rencontrer pour avoir respecté les clauses de l’accord du 14 septembre sur l’élimination de leurs armes chimiques, comme il accordait un satisfecit à l’opposition qui avait accepté d’aller en Russie pour préparer la réunion de Genève. Au passage, il se réjouissait qu’elle soit devenue plus « réaliste »2. Le 18 novembre, Moscou conviait une délégation iranienne et une délégation syrienne représentant le régime pour préparer la réunion de Genève. La participation de Téhéran à Genève II est problématique dans la mesure où les Iraniens n’ont pas accepté le texte de 2012.

Quels objectifs pour Genève ?

Les objectifs de la réunion de Genève II ont été fixés le 30 juin 2012 par le Groupe d’action pour la Syrie3. Le cœur du dispositif est de mettre en place « un organe de gouvernement transitoire capable d’instaurer un climat de neutralité dans lequel la transition pourra se faire. Cela signifie que l’organe de gouvernement transitoire aurait les pleins pouvoirs exécutifs. Il pourra comprendre des membres de l’actuel gouvernement et de l’opposition ainsi que d’autres groupes, et sera formé sur la base du consentement mutuel ».

Dès sa publication en 2012, le communiqué a été l’objet d’interprétations contradictoires. Pour les uns, il était évident qu’il s’agissait d’écarter Assad du pouvoir. Pour les autres, rien dans le communiqué ne prévoyait une telle éventualité. Après tout, disaient-ils, des garde-fous pouvaient bien être prévus pour permettre au président syrien de conserver ses fonctions dans le cadre, ou en marge, de « l’organe de gouvernement transitoire ». Les interprétations des uns et des autres n’ont pas changé. En revanche, entre juin 2012 et aujourd’hui, le rapport des forces entre régime et opposition s’est modifié aux dépens de la rébellion.

La Russie aura fort à faire pour amener l’opposition à s’organiser et à présenter un front uni à la réunion de Genève, sans compter que ses idées sur la représentativité de l’opposition n’épousent pas celles des États-Unis. Moscou s’irrite de la prétention américaine à vouloir faire de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution, ou Coalition nationale syrienne (CNS), le noyau dur de l’opposition qui ira à Genève4. Les Russes reprochent à la CNS son parrainage saoudien et son manque de points d’appui militaires sur le terrain. Une autre complication sera levée quand la Russie pourra convaincre opposition et représentants du régime à s’engager dans des réunions préparatoires de bonne foi. Il n’est pas inutile de rappeler que la composition de « l’organe de gouvernement transitoire » devra se faire sur la base d’un « consentement mutuel » entre régime et opposition. La partie n’est pas gagnée et si ce consentement était trouvé aux forceps, rien n’assure qu’il perdurerait au-delà de Genève5. Le résultat le plus tangible serait un cessez-le-feu sans lequel toute action humanitaire serait illusoire et tout projet sur la Syrie de demain inconcevable. En d’autres termes, faute d’accord sur l’arrêt des violences, la guerre civile continuerait jusqu’à ce que l’une des parties accepte sa défaite ou jusqu’à épuisement des deux parties.

Tout le monde espère trouver à Genève de quoi satisfaire ses intérêts. Mais il est douteux que le régime, l’opposition et leurs parrains respectifs soient en mesure d’ajuster ces intérêts aux nécessités syriennes, régionales et internationales.

La rébellion affaiblie, le régime confiant

Une chose est sûre : l’opposition n’arrivera pas en position de force à Genève. Son image internationale est dégradée. Ses réussites militaires sur le terrain peuvent être parfois meurtrières, mais restent peu significatives en termes de reconquête territoriale6. Les échecs de l’Armée syrienne libre (ASL) sont en très grande partie liés à son sous-équipement. Mais ils sont aussi explicables par les dissensions, répertoriées depuis longtemps, entre les différents groupes et chefs militaires. Il apparaît plus clairement combien leurs antagonismes auront joué un rôle dans leurs échecs. La perte de Khirbet Ghazaleh (sur la route entre Damas et la Jordanie) en mai dernier s’explique en grande partie par les rivalités entre commandants militaires de différents groupes de l’opposition7.

En revanche, le président syrien peut se targuer d’être un interlocuteur reconnu dont l’armée parvient peu à peu à reconquérir des positions perdues. Sa résistance et sa capacité de nuisance sont désormais prises en compte. Il a repris place au cœur de l’échiquier international. Ses « prophéties » initiales sur la menace terroriste contre la Syrie et la région sont acceptées comme une vision prémonitoire de la part de quelqu’un dont on oublie le rôle qu’il a joué dans l’introduction de forces terroristes en Syrie, notamment Al-Qaida. Il faut se souvenir que, après 2003, ceux qui se revendiquaient d’Al-Qaida entraient facilement sur le territoire irakien par la Syrie et Damas, qui avait alors la possibilité de mettre fin à ces transits mais a laissé faire — alors que les autorités s’indignent maintenant de ce rôle d’Al-Qaida. Le paradoxe est qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour que Assad passe pour le dernier rempart séculier qui empêchera la région d’être mise en coupes réglées par les forces les plus obscures. Plus personne ne s’offusque du maintien à ses côtés du Hezbollah libanais.

Le quasi-silence qui a entouré les derniers propos de Hassan Nasrallah sur la permanence du Hezbollah en Syrie vaut consentement général8. Sur le terrain, l’efficacité de l’armée du régime est réelle. Le 19 novembre, elle a repris aux djihadistes du Front al-Nosra la localité de Qara dans la région de Qalamoun (à une centaine de kilomètres de Damas). C’est une voie d’accès au Liban de plus que perd l’opposition9. Quelques jours auparavant, elle avait éliminé Abdoulkader al-Saleh, le chef de la brigade Liwa al-Tawhid, forte de plusieurs milliers d’hommes, qui avait réussi en 2012 à prendre possession de certaines zones autour d’Alep. La succession d’Abdoulkader Al-Saleh et la cohésion de sa milice ne sont pas assurées10. Damas ne semble plus être menacée. Des accords commencent à être trouvés ici et là, notamment à Hama, entre le régime et certains de ses opposants qui ont accepté l’amnistie du 29 octobre et déposé les armes11.

Pour « ceux qui ont versé le sang syrien », le régime menace d’aller les chercher « où qu’ils se trouvent ». Il ne leur pardonnera pas d’être allés « se vendre » à l’étranger. S’il faut en croire la presse iranienne, l’armée de Assad aurait infiltré les rangs de la rébellion et exécuté des centaines de ses opposants12.

La guerre sainte des combattants du Nord-Caucase

Moscou n’ignore pas qu’au nombre des opposants à Assad figurent quelques centaines de combattants salafistes d’origine russe, la plupart venus du Nord-Caucase13. Le service fédéral de sécurité russe (service de renseignement) estime qu’un demi-millier d’entre eux sont présents en Syrie, mais leur nombre réel est inconnu. Les estimations américaines sont comparables14. Certains ont une expérience de terrain en Afghanistan ou en Tchétchénie et combattent sous la bannière de l’« émirat du Caucase »15. Ils sont réputés pour leur engagement violent. Tarkhan Batirashvili (aussi connu sous le nom d’Omar al-Chichani) est ce commandant tchétchène dont le groupe a récemment décapité, par erreur, un autre commandant de la rébellion. Leurs réussites en Syrie pourraient faire des émules au moment des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi en 2014. Leur retour dans les régions du Nord-Caucase pourrait être marqué par des actions d’envergure contre les autorités russes16. Un amendement à la loi antiterroriste vient d’être adopté dans l’urgence à Moscou. Toute action « terroriste » conduite à l’étranger est désormais considérée comme un crime au retour de son auteur sur le territoire national.

Les combattants russes en Syrie partagent la même conviction religieuse. Leur engagement est celui de la guerre sainte contre la minorité alaouite du régime syrien17. S’y ajoute leur rejet du Kremlin qui est sans appel. Ils trouvent en Syrie le camp idéal d’entraînement dont ils ne disposent pas dans le Caucase18. Par leur combat ils acquièrent un surcroît de reconnaissance au sein des groupes djihadistes et dans leurs provinces d’origine. Leur séjour au Proche-Orient leur donne aussi accès à des financements supplémentaires.

1« Telephone conversation with President of Syria Bashar al-Assad », site officiel du président de la Russie, 14 novembre 2013

2« Russian FM : Syrian Opposition Warms Up to Talks », The Associated Press, 19 novembre 2013

3Réunion du Groupe d’action pour la Syrie, communiqué final, 30 juin 2012.

5Anne Barnard, Hwaida Saad, « Leading Syrian Opposition Group, Yielding to Pressure, Votes to Join Peace Talks », The New York Times,11 novembre 2013.

6Voir la vidéo (source non confirmée) : « Harasta/Syria massive blast captured on camera », Global Voices, 19 novembre 2013.

7Phil Sands, Suha Maayeh, « Poisonous rivalries between commanders end in defeat for Free Syrian Army », The National, 13 novembre 2013.

10Anna Kordunsky,« Death of Syrian rebel Abdulkader al-Saleh threatens hold on Aleppo », The Christian Science Monitor, 18 novembre 2013.

11Laith al-Khatib, Omar al-Sheikh, « Syria : Militants Capitulate in Damascus Countryside », Al-Akhbar English, 11 novembre 2013.

13Le Nord-Caucase ou Caucase du Nord fait partie de la Fédération de Russie. Sept républiques autonomes le composent : République des Adyghéens, République de Karatchaevo-Tcherkessie, République de Kabardino-Balkarie, Ossétie du Nord, Ingouchie, Tchétchénie et Daghestan. La Tchétchénie et le Daghestan sont les républiques les plus islamisées.

14Alan Cullison, « Meet the Rebel Commander in Syria That Assad, Russia and the U.S. All Fear », The Wall Street Journal, 19 novembre 2013.

15L’« émirat islamique du Caucase » a été créé en 2007 par Dokou Oumarov, alias Abou Oussman, chef de la guérilla tchétchène et président de la République indépendantiste d’Ichkérie dont il a déclaré l’abolition. Il est rapidement reconnu par les djihadistes internationaux. Dans la réalité, l’émirat est plus un rassemblement de groupes combattants indépendantistes dans le Caucase qu’un émirat réel. Son approche de l’islam est orthodoxe, salafiste, par opposition à l’islam traditionnel soufi implanté localement au Nord-Caucase. Dokou Oumarov a revendiqué les attentats de Moscou de mars 2010. En 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies a inclus l’organisation dans la liste des sanctions visant Al-Qaida ainsi que les personnes et organisations qui y sont liées, comme prévu par les résolutions 1267 et 1989 des Nations unies.

16Voir le site en russe FISyria.com

18Murad Batal al-Shishani,« Chechens drawn south to fight against Syria’s Assad », BBC Arabic, 20 novembre 2013.