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Analyse

La Syrie coincée entre l’Iran et la Russie

L’aviation israélienne a frappé vendredi 10 juin 2022 l’aéroport international de Damas pour empêcher l’envoi d’armes iraniennes à destination du Hezbollah. Le tarmac a été endommagé et le hall en partie détruit, mais le site vient de rouvrir. Sous pression israélienne, le président syrien Bachar Al-Assad doit ménager ses soutiens russes et iraniens, tout en esquissant un rapprochement avec les pays du Golfe.

Damas, 8 mars 2022. Affiche « La justice prévaut »
Louai Beshara/AFP

Ce n’est pas la première fois que l’aéroport de Damas est pris pour cible. En 2021, il avait déjà été mis hors service par un raid israélien sur un dépôt appartenant aux milices iraniennes. La stratégie israélienne en Syrie est simple, elle vise à faire pression sur Bachar Al-Assad et à le mettre en porte-à-faux vis-à-vis de son allié iranien en frappant les infrastructures vitales du pays. Cette politique avait également été menée lors de la guerre de juillet 2006 contre le Hezbollah au Liban. Tel-Aviv avait bombardé ponts, routes, centrales d’électricité et centrales d’eau sur tout le territoire libanais pour que Beyrouth se désolidarise du mouvement chiite.

La Syrie de Bachar Al-Assad n’est donc qu’un moindre mal pour Israël. Malgré l’état de guerre qui demeure entre les deux pays, une relative stabilité à la frontière était garantie jusqu’en 2011 le long une ligne de démilitarisation mise en place en 1974. Tel-Aviv et Damas avaient même commencé à négocier un traité de paix par l’intermédiaire de la Turquie en 20081. Suivant la logique connue de « terre contre paix », le gouvernement israélien devait rétrocéder le Golan en échange d’une normalisation des relations. Cependant, en raison de la guerre à Gaza et de l’opération Plomb durci, les pourparlers avaient échoué.

Rien que ces trois dernières années, l’aviation israélienne a frappé plus de 1 000 fois le territoire syrien2. Cette intensification des raids prouve bien que les milices chiites affiliées à l’Iran représentent une réelle menace pour Israël. De ce fait, Tel-Aviv veut montrer qu’il peut frapper partout et n’importe quand, à Palmyre, à Masyaf, au port de Lattaquié, dans la banlieue de Homs où se situe la base T4 du Hezbollah, à Abou Kamal à la frontière syro-irakienne et dans la banlieue de Damas.

L’Iran et Israël se livrent donc une guerre par procuration en Syrie. Le général de brigade israélien Yossi Kuperwasser, ancien directeur général du ministère des affaires stratégiques et ancien chef de l’aile de recherche du renseignement militaire avait déclaré en avril 2021 :

Nous voulons empêcher l’Iran de transformer la Syrie en une base iranienne proche d’Israël, ce qui pourrait apporter un changement stratégique radical dans la situation… C’est pourquoi nous continuons à pilonner les bases iraniennes afin qu’elles ne prennent pas le contrôle du pays3.

En d’autres termes, Israël continuera à bombarder la Syrie tant que Bachar Al-Assad n’aura pas pris ses distances avec l’Iran et le Hezbollah. Selon le site d’information saoudien Elaph, Israël aurait même menacé de bombarder le palais du président syrien si les opérations iraniennes continuaient sur son territoire.

Le rôle d’équilibre de Moscou

Cette politique de bombardements en Syrie a été lancée par Benyamin Nétanyahou. Depuis l’intervention russe aux côtés des troupes de Bachar Al-Assad en septembre 2015, la Russie est un acteur incontournable aux portes d’Israël. Tel-Aviv s’est donc empressé de s’entendre sur des paramètres sécuritaires4. L’ancien premier ministre israélien avait multiplié les déplacements à Moscou pour obtenir des garanties du Kremlin. L’équation syrienne est complexe ; la Russie, qui est alliée sur le terrain avec les forces syriennes et iraniennes, a également de bonnes relations avec l’État hébreu. En effet, un accord tacite stipulerait que les Russes ne s’opposeraient pas aux frappes israéliennes contre les forces iraniennes en Syrie. Ayant la maîtrise du ciel syrien, le système de défense antiaérienne russe S-400 n’intercepte pas tous les missiles de l’État hébreu. Dans un rôle d’arbitre, pour empêcher une militarisation de la présence iranienne non loin du Golan, Moscou était en 2018 chargé de faire respecter la démilitarisation d’une zone de 85 kilomètres — ligne Bravo — autour du plateau syrien.

La diplomatie russe a condamné le bombardement israélien sur l’aéroport de Damas du 10 juin. Sergueï Lavrov a déclaré qu’il s’agissait d’« une pratique perverse contraire au droit international ». Malgré cette réprobation et le positionnement plutôt pro-ukrainien de Tel-Aviv, peu de risque que la situation change en Syrie. Certains médias arabes proches du régime de Bachar Al-Assad n’hésitent donc pas à critiquer l’ambiguïté russe et l’absence de réponse appropriée contre les bombardements israéliens. Le 13 juin, le site du Hezbollah Al-Manar titrait : « Pourquoi les Russes n’ont-ils pas riposté à l’attaque israélienne contre l’aéroport de Damas ? »

Russes et Iraniens ont permis au régime syrien de reprendre près des trois quarts du territoire. Qassem Soleimani, le général des Gardiens de la révolution assassiné par un drone américain en janvier 2020, était allé lui-même à Moscou en août 2015 convaincre Vladimir Poutine d’intervenir militairement pour sauver son allié Bachar Al-Assad. Les deux pays avaient leurs propres agendas sur le terrain, mais la finalité était la même : sauver le régime syrien. Il y avait indubitablement une convergence des luttes sur le terrain militaire. Aujourd’hui, l’Iran et la Russie participent conjointement au processus d’Astanaqui vise à résoudre la crise syrienne en passant outre le système onusien.

Mais depuis 2019 et la relative pacification de la « Syrie utile », on est entré dans une nouvelle phase. Les alliés d’hier se positionnent dans une dynamique de concurrence économique. Moscou et Téhéran convoitent donc tous deux les dividendes de la paix en Syrie. Les deux pays cherchent à étendre leurs zones d’influence respectives. Alors que Moscou entreprend la refonte de l’armée syrienne sur un modèle multiconfessionnel, les milices iraniennes optent pour une logique pan-chiite. Plusieurs régiments de Bachar Al-Assad sont contrôlés par Moscou, la cinquième division par exemple ; les Iraniens quant à eux, seraient proches de la quatrième division, contrôlée par Maher Al-Assad, le frère du président syrien5. Maintenant que la Syrie a recouvré les trois quarts de son territoire, le Kremlin ferme les yeux sur les agissements israéliens en Syrie, si cela peut mettre à mal l’influence iranienne sur le terrain.

Israël et les pays du Golfe sur la même longueur d’onde

Outre le feu vert de Moscou, pour réduire l’empreinte de Téhéran en Syrie, Israël peut compter sur ses nouveaux alliés du Golfe. Depuis décembre 2018 et la réouverture de l’ambassade émiratie à Damas, les pétromonarchies reviennent sur leurs positions initiales vis-à-vis de Bachar Al-Assad. Après avoir financé l’opposition syrienne jusqu’à la reprise d’Alep en 2016 par les forces loyalistes du régime, Abou Dhabi en tête a revu son positionnement. Dans une logique d’hostilité aux Frères musulmans, Mohamed Ben Zayed (MBZ), le président des Émirats arabes unis, était même prêt à financer en mars 2020 l’intervention syrienne6 contre le dernier bastion rebelle d’Idlib, majoritairement contrôlé par les islamistes de Hayat Tahrir Al-Cham. Malgré les critiques de Washington, le ministre des affaires étrangères d’Abou Dhabi, Cheikh Abdallah Ben Zayed Al-Nahyan, s’est rendu à Damas en novembre 2021. Pour confirmer ce rapprochement, Bachar Al-Assad s’est lui-même déplacé en mars 2022 aux Émirats. Le régime syrien a mis en avant ce déplacement pour montrer qu’il est de nouveau fréquentable aux yeux de ses partenaires arabes. Pour Abou Dhabi, il s’agit de ramener la Syrie dans l’orbite de l’arabité en concurrençant l’influence iranienne. Depuis sa suspension au sein de la Ligue arabe en novembre 2011, Damas n’a eu de cesse de se rapprocher de l’Iran au détriment des pays du Golfe.

Mohamed Ben Salman (MBS), le prince héritier de l’Arabie saoudite avait admis cette nouvelle réalité géopolitique lors d’une interview à l’hebdomadaire Time en déclarant que « Bachar Al-Assad restera probablement au pouvoir » tout en espérant que la Syrie ne devienne pas « une marionnette aux mains de l’Iran ». Même si Riyad n’a pas encore rouvert son ambassade, les deux pays maintiennent le contact par le biais de leurs services de renseignements. Le général Khalid Ben Ali Al-Humaidan, directeur du Riasat Al-Istikhbarat Al-Amah, les services secrets saoudiens, s’est rendu à Damas pour rencontrer son homologue syrien Ali Mamlouk. Les deux hommes s’étaient déjà rencontrés en catimini en Arabie saoudite durant l’été 2015.

Autre signe significatif d’un changement de politique, l’envoi de l’ambassadeur bahreïni Wahid Moubarak Sayyar en Syrie en décembre 2021. Étant sous influence saoudienne, le Bahreïn n’agit pas sans l’aval de son parrain. Ces liens ne signifient pas pour autant une normalisation des relations : Riyad attend un geste de la part de Bachar Al-Assad pour confirmer ce réchauffement diplomatique. Si le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe en novembre prochain est envisagé, l’Arabie saoudite souhaite que Damas prenne ses distances vis-à-vis de l’Iran.

Des intérêts économiques

Mission compliquée pour Bachar Al-Assad : il est loin d’avoir coupé les ponts avec Téhéran, bien au contraire. Il s’est rendu dans la capitale iranienne le 8 mai 2022 pour renforcer les relations bilatérales. Le ministre iranien des affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian a pour sa part déjà fait trois fois le déplacement dans la capitale syrienne depuis sa nomination en août 2021. L’Iran, comme la Russie d’ailleurs, entend donc obtenir des gains économiques après avoir investi des dizaines de milliards de dollars7 dans son opération en Syrie. Damas a accueilli fin novembre l’exposition Iran International Exhibitions Company. Cette foire a regroupé plus de 160 entreprises spécialisées dans le domaine médical, la construction et l’énergie. Les Iraniens ont également construit plusieurs centrales électriques à Banyas et à Alep et ont des entrepôts dans le port de Lattaquié. Pour épauler l’État syrien face aux pénuries de pétrole, Téhéran a envoyé plusieurs tankers. De surcroît, ils investissent majoritairement à Alep, deuxième ville du pays, où ils contrôlent l’aéroport de la ville, mais également à Deir ez-Zor ou à Abou Kamal, à la frontière syro-irakienne pour sanctuariser leur corridor terrestre jusqu’à la Méditerranée.

Toutefois, selon les médias saoudiens et israéliens, en novembre 2021 Bachar Al-Assad aurait fait expulser du pays le commandant local de la Force al-Qods des Gardiens de la révolution iranienne, le général Mustafa Javad Jafari, en raison de sa suractivité à la frontière israélienne. L’agenda iranien ne coïncide pas à 100 % avec les volontés de Damas. Le président syrien est donc dans un jeu d’équilibriste géopolitique compliqué. Réussira-t-il comme son père Hafez à nouer des relations cordiales aussi bien avec les Iraniens qu’avec les monarchies du Golfe ? Compte tenu du manque d’autonomie de Damas et du condominium russo-iranien sur le territoire, l’avenir de la Syrie n’est pas entre les mains de Bachar Al-Assad.

1Frederic C. Hof, Mapping peace between Syria and Israel, United States Institute of Peace, rapport, 2009.

3Suleiman Al-Khalidi, « Israel intensifying air war in Syria against Iranian encroachment », Reuters, 22 avril 2021.

4Igor Delanoë, « Russie-Israël : la Syrie, nouvel enjeu structurant de la relation israélo-russe « , Fondation pour la recherche stratégique, avril 2019.

5Saleh Ben Odran, « La Russie et l’Iran placent leurs pions en Syrie », Slate, 9 mai 2019.

6David Hearst, « Mohammed bin Zayed pushed Assad to break Idlib ceasefire », Middle East Eye, 8 avril 2020.

7Laure-Maïssa Farjallah, « L’Iran se fait plus discret en Syrie », L’Orient-Le Jour, 19 octobre 2021.

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