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La Syrie enjeu d’une nouvelle guerre de Trente Ans

Monarchie absolue contre théocratie, l’affrontement à mort entre la famille royale des Saoud et les grands prêtres de la République islamique est au cœur de la crise du Proche-Orient depuis plus de trente ans. Il a fallu attendre le 30 octobre 2015 pour qu’un timide processus diplomatique s’engage sur la Syrie, avec son lot de non-dits et de doubles jeux. Au mieux, il pourrait réussir à apaiser le conflit entre le régime de Damas et son opposition « modérée »...

Un affrontement historique oppose, de la Méditerranée à l’océan Indien, la dynastie des Saoud, arabe et sunnite, aux ayatollahs de la République islamique d’Iran, perse et chiite. Conflit global et total, il déborde de plus en plus sur les continents voisins, l’Europe et l’Afrique, et se livre sur de nombreux fronts : militaire, terroriste, religieux, diplomatique, policier, idéologique — sans oublier la propagande et les fantasmes, également bien partagés. Mais au-delà de manipulations et de récupérations innombrables, l’affrontement est d’abord politique et profane : il s’agit de déterminer qui sera demain au pouvoir à Damas, à Bagdad, à Sanaa et sans doute dans d’autres capitales arabes.

Qui en décidera ? Les Saoud et les familles royales alliées, forts de l’influence que leur donne le contrôle des lieux saints de l’islam, leur confortable cassette de pétrodollars, leurs réseaux de chaînes de télévision qui popularisent dans l’ensemble du monde musulman leur version réactionnaire de la religion et leur imbrication intime avec les puissances occidentales ? Ou le clergé de Téhéran, moins doté en richesses et en entregent mais qui s’est sorti habilement d’un isolement ruineux imposé par la communauté internationale à cause de ses prétendues prétentions à l’arme nucléaire, et qui compte bien redevenir le numéro un dans la région grâce, entre autres, à ses réserves d’hydrocarbures, à ses 80 millions d’habitants et à sa nouvelle alliée, la Russie, dénoncée récemment encore comme « le Grand Satan » au même titre que les États-Unis ?

Par rapport à cet affrontement, Washington et Moscou partagent certains intérêts et s’opposent sur d’autres. Barack Obama et Vladimir Poutine refusent que l’organisation de l’État islamique (OEI) succède à Bachar Al-Assad en Syrie ou à Haïdar Al-Abidi à Bagdad. Le président américain, [échaudé par les débâcles militaires d’Afghanistan et d’Irak, veut y parvenir sans mettre de boots on the ground, c’est-à-dire sans faire débarquer au sol des GI de l’US Army. Le président russe s’est pour sa part engagé militairement en Syrie depuis le 30 septembre 2015 mais, affaibli par l’embargo occidental et la crise pétrolière, il prétend en sortir début 2016 par une solution diplomatique. C’est le second point d’accord avec Obama, en butte chez lui aux critiques de plus en plus virulentes des Républicains qui, en pleine campagne électorale des primaires, dénoncent sa « faiblesse » et son refus de déclencher la 3e guerre américaine en terre musulmane. Le président américain a besoin de prouver que sa stratégie « indirecte »1 est la plus efficace pour stabiliser l’Orient et les 60 % des réserves mondiales d’hydrocarbures que renferme son sous-sol.

Ménager l’OEI, « ennemi de l’ennemi »

Les autres acteurs — et ils sont nombreux — sont secondaires sauf un, l’OEI. À cheval sur l’Euphrate, ce qui était à l’origine en 2003 un mouvement de résistance sunnite irakien contre l’invasion américaine et le gouvernement chiite de Bagdad a vaincu une armée irakienne post-Saddam Hussein qui a fui le combat, et conquis un hinterland à cheval sur le nord-ouest de l’Irak et l’est de la Syrie en 2014.

En Syrie, le califat ne s’est vraiment heurté jusqu’ici qu’aux Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD) à Kobané, les forces de Damas ne l’attaquant guère. Seule l’arme aérienne a été employée contre les combattants de l’OEI, essentiellement par l’US Air Force et — à la marge — par l’armée de l’air française, les autres membres arabes de la « coalition » se contentant d’une figuration équivoque. La Turquie bombarde les Kurdes, ennemis de toujours, plutôt que l’OEI et laisse passer les milliers de volontaires internationaux venus du monde entier comme les camions de pétrole. Les monarchies mitraillent les Yéménites et ferment les yeux sur les envois de fonds des riches familles du Golfe, solidarité sunnite oblige. En réalité, tout se passe comme si la priorité des ennemis régionaux de Damas, et d’abord des Saoud, était de ménager l’OEI, ennemi de leur ennemi, tandis qu’Al-Assad exploite sans vergogne en Occident la mauvaise réputation d’un adversaire infréquentable en raison de son recours au terrorisme et de son intolérance2. Il se donne à peu de frais le beau rôle, fait figure de moindre mal, dans une tragédie incompréhensible pour les opinions publiques occidentales quand elles s’y intéressent — c’est-à-dire quand les bombes explosent chez elles ou que des centaines de milliers de migrants se pressent aux frontières de l’espace Schengen.

Un remake de la guerre entre catholiques et protestants ?

Et pourtant, l’Europe a déjà connu semblable situation. Au XVIIe siècle, entre 1618 et 1638, la guerre de Trente Ans a connu les mêmes alliances sans principe et la même manipulation cynique du sentiment religieux très vif des populations. Tout démarre, comme à Deraa en Syrie, par une révolte isolée. En Bohême, les sujets protestants des Habsbourg, en rébellion, sont durement réprimés. Les vainqueurs décident d’asseoir une fois pour toute leur hégémonie et celle de la religion catholique dans le Saint-Empire romain germanique. Les Impériaux, le camp des Habsbourg et du Saint-Empire, soutenus par l’Église, combattent les États allemands protestants du Saint-Empire, alliés aux puissances européennes voisines à majorité protestante, Provinces unies et Scandinavie, rejoints par le roi de France, très catholique mais sans scrupule, qui réprime les protestants chez lui et entend réduire la puissance des Habsbourg. La guerre implique toutes les puissances européennes qui prennent position pour ou contre l’empereur, à l’exception, équivoque, de l’Angleterre et de la Russie. Les combats, entre mercenaires pour l’essentiel, se déroulent surtout en Europe continentale ou en Espagne. Les batailles, les famines, les massacres coûtent la vie à plusieurs millions d’Européens.

Cette « guerre civile » européenne, qui a lourdement pesé sur la démographie et l’économie allemande ou espagnole, n’a pas profité à ceux qui l’avaient déclenchée mais a assis l’hégémonie de la France de l’Ancien régime pour un siècle. Derrière l’affrontement religieux entre protestantisme et catholicisme se cachait en réalité l’affrontement entre deux puissances. Avec le Traité de Westphalie, c’est la victoire de l’absolutisme qui domestique les religions.

Vienne, une horlogerie diplomatique à pouvoir limité

Mais quel traité mettra fin à la « guerre civile musulmane » ? Au printemps 2011, quand les Syriens se révoltent, les chancelleries, bousculées par les chutes successives de Zine el-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et bientôt Mouammar Kadhafi, prédisent avec assurance la fin imminente de la dynastie Al-Assad en place depuis 40 ans. Mauvaise surprise, le régime résiste, appuyé sur sa base confessionnelle, largement minoritaire mais qui monopolise l’armée et les services de sécurité — ce qui en fait un État à part au Proche-Orient. En juin 2012, le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon fait adopter au forceps un communiqué appelant les parties à négocier (Action Group for Syria). En vain : pendant plus de trois ans il ne se passe rien, les diplomates abandonnent le devant de la scène aux combattants. Le Conseil de sécurité de l’ONU est paralysé par le refus de Moscou d’abandonner son dernier allié arabe dont, en revanche, le départ est exigé par les Occidentaux.

Trois événements vont débloquer la situation :

- d’abord, grâce à « l’accord historique qui interdit à l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire » signé au début de l’été, Téhéran accède à la table des négociations à l’automne ;
- ensuite, l’entrée en guerre de l’aviation russe aux côtés de Bachar Al-Assad le 30 septembre 2015 ;

- enfin, l’accord implicite sur le sort du président syrien : le désaccord sur son avenir ne doit pas empêcher le démarrage d’un processus de paix dont les contours ont été définis le 14 novembre 2015 à Vienne par toutes les parties prenantes au conflit en dehors des Syriens. Ces derniers ont un mois pour sélectionner les groupes et partis de l’opposition admis à négocier avec le régime de Damas.

Les deux parties disposeront de six mois pour mettre sur pied un gouvernement de transition chargé d’établir un projet de Constitution avant l’été 2017 et de tenir des élections. L’ambition internationale est immense, une bonne moitié des électeurs sont exilés ou déplacés et les groupes d’opposition, aussi divers que divisés, restent convaincus jusqu’à présent que le pouvoir est au bout du fusil.

Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité contrôleront l’application de l’accord de Vienne. Avec l’aide de la Jordanie — chargée d’établir rapidement (mais sans aucun doute pas facilement !) qui est terroriste et qui ne l’est pas dans l’opposition syrienne — et de l’Arabie saoudite qui l’accueillera en décembre chez elle pour une première réunion. Sur le terrain, l’objectif est de multiplier les micro-cessez-le-feu entre combattants du régime et de l’opposition, zone par zone, sous la responsabilité des puissances régionales qui sont invitées à les faire respecter par leurs obligés, c’est-à-dire ceux qu’ils paient et arment.

Même si par miracle cette pièce d’horlogerie diplomatique fonctionnait comme prévu, elle ne mettrait fin au mieux qu’à une des deux guerres de Syrie, celle qui oppose Bachar Al-Assad à son opposition. Les grandes puissances continueront à frapper l’OEI à coups redoublés après les attentats commis contre la Russie et la France3. Quant au nord de l’Irak et au Yémen4, ils restent pour le moment à l’écart du plan de paix, pour le plus grand dommage de leurs populations. Ni les Saoud ni les ayatollahs ne semblent prêts à un compromis.

1«  Leading from behind  », un slogan emprunté au monde managérial et qu’on peut traduire par «  commander depuis l’arrière  », c’est-à-dire tirer les ficelles sans s’exposer.

2Il n’est pas le seul dans la région. L’OEI partage avec l’Arabie saoudite une répression sans limite de tous ceux qui ne respectent pas un code de conduite particulièrement oppressif. Quant aux milices chiites irakiennes qui suppléent la vacuité de l’armée irakienne, les massacres ne leur répugnent pas, comme on a pu le voir à lors de la reprise de Tikrit en avril 2015 par des irréguliers chiites qui vengeaient les 1 700 prisonniers tués un an auparavant par l’OEI lors de son occupation de la ville.

3L’explosion en vol de l’appareil de la Metrojet au dessus du Sinaï a fait 224 victimes  ; les fusillades à Paris ont provoqué moins de morts (130) mais plus de blessés (352).

4Depuis huit mois, l’Arabie saoudite intervient militairement chez son voisin yéménite contre les houthistes appuyés par l’Iran. En moyenne, les hostilités tuent quotidiennement 30 personnes et font 185 blessés depuis six mois, selon des sources hospitalières citées par l’ONU. Le bilan réel est certainement plus élevé, de nombreuses victimes n’ayant pas accès aux hôpitaux, indique le porte-parole du Bureau des affaires humanitaires (OCHA) à Genève, Jens Laerke (24 Heures, 20 novembre 2015).