Politique, culture, société, économie, diplomatie

La Tunisie en proie au mirage de l’« or noir »

À qui doit aller la rente pétrolière ? À l’État, comme c’est le cas, ou aux régions productrices, comme le réclament leurs habitants et une partie de la classe politique ? Le débat lancé à l’occasion d’une campagne née lors de l’élection présidentielle de décembre 2014 a rebondi au printemps 2015. La réalité est moins engageante : la Tunisie, qui depuis des années ne couvre plus sa consommation énergétique, est devenue un pays importateur de pétrole.

En vogue dans les réseaux sociaux depuis plusieurs semaines, le slogan « Winou el petrol ? » (où est le pétrole ?) lancé parfois sur le ton de la plaisanterie recouvre un antagonisme naissant. Du centre et du sud du pays monte la revendication d’une meilleure redistribution des recettes tirées de l’exploitation de matières premières comme le pétrole à Douz et Kébili, le phosphate à Gafsa ou la cellulose fabriquée à partir de l’alfa à Kasserine. Au passage, une partie de l’opinion et de la classe politique interpelle le pouvoir sur l’absence de transparence du secteur énergétique.

C’est le 1er mai 2015 que la contestation a pris un tour plus acerbe. Edward Van Kersbergen, président exécutif de Mazarine Energy, une petite compagnie d’exploration hollandaise, annonce la découverte de réserves de pétrole et de gaz dans la concession de Zaafrane. Un puits — le Cat-1 à Chouchet el-Atrous — présente un débit de 4 300 barils/jour (bj). La nouvelle provoque immédiatement la mobilisation des habitants de Faouar, une bourgade proche de 17 000 âmes dénuée d’infrastructures de base en dehors d’un centre de surveillance des frontières et d’une modeste clinique. Pour la moindre démarche administrative, les villageois doivent se rendre à Kébili, à 70 km au nord. Début mai, nombre d’entre eux, essentiellement des jeunes, ont donc décidé de revendiquer collectivement l’obtention directe d’une partie des bénéfices du pétrole exploité dans la région. Un mouvement qui a tout de suite été réprimé par les forces de l’ordre.

Provocations des forces de sécurité

Mardi 2 juin, une manifestation organisée à Douz, une localité à six heures de route au sud-ouest de Tunis, a tourné elle aussi à la violence entre policiers et manifestants. Ces derniers —entre 1 000 et 1 500 — entendaient se rendre dans la zone des champs pétrolifères, plus au sud, en vue de prêter main-forte à la mobilisation locale lancée un mois auparavant à Faouar. Interdiction leur ayant été faite de s’y rendre, les protestataires se sont regroupés devant l’un des deux commissariats de la ville. Et les affrontements ont vite suivi. « Ce qui a mené au chaos, ce sont les provocations des forces de sécurité. Ils ont utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestants qui ont ensuite incendié le Mu’tamadya (la délégation) et le commissariat », raconte Selim, témoin des événements. Les jours suivants, une quarantaine de fourgonnettes de police venues de Gabès et Gafsa, deux gouvernorats limitrophes, ont stationné dans le centre-ville durant quatre jours. Vendredi 5 juin, alors que la tension était à son comble, les habitants ont demandé à l’armée de s’interposer entre les jeunes et les policiers ; ces derniers quittent finalement les lieux, non sans protester. Un bus aurait été incendié, confie Zeki, un blogueur de Kébili. Depuis, la ville a retrouvé son calme et seuls les militaires montent la garde devant les bâtiments publics.

Au lendemain des heurts à Douz, une rumeur, circulant notamment sur les réseaux sociaux, faisait état de la présence de partisans de l’Organisation de l’État islamique (OEI) dans la manifestation. « C’est faux. Le but était de décrédibiliser le mouvement et de faire taire les demandes qui étaient légitimes », s’insurge un habitant. Aucune preuve n’est venue étayer la rumeur et il n’existe aucun cliché des drapeaux noirs qui auraient été brandis à cette occasion. Pour autant, Mohamed Fadhel Ben Omrane, président du groupe parlementaire de Nidaa Tounes à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et député de Kébili, lui a donné du crédit dans une déclaration le 8 juin sur les ondes de la radio Mosaïque FM.

Mais les habitants réfutent ces accusations de terrorisme. « Ce que les chaînes de télévision ont raconté était faux. Les jeunes qui ont conduit les mouvements n’étaient aucunement liés au terrorisme, ils sont connus de tous ici. Le vandalisme a été provoqué sous la colère. Il y a eu beaucoup de tentatives d’utiliser le mouvement à des fins politiques. S’il y avait eu des groupes takfiristes, il y aurait eu des victimes parmi les forces de sécurité », confie un témoin. Des propos que confirme Abdallah Brahim, membre du comité local d’Ennahda : « Quand la mobilisation a commencé, nous sommes allés voir les jeunes pour appeler au calme afin qu’ils manifestent pacifiquement. Il n’y avait pas de coordination au sein du mouvement. Les jeunes ont refusé notre présence. Ils ne voulaient aucun parti politique ni aucune organisation quelconque. Ils sont coupés des structures et ont agi en dehors de tout contrôle, de manière spontanée ».

Pour de nombreux habitants, les jeunes incriminés ne font que prendre le relais de leurs aînés. « La question des gains du pétrole a toujours été présente ici. Elle faisait partie des revendications des gens pendant la révolution, avant la chute de Ben Ali. Ce sont les mêmes revendications aujourd’hui. Peu importe le gouvernement, sous Ben Ali, sous Ennahda ou sous Essebsi. Et à chaque fois c’est un coup de pied qu’on inflige aux habitants », explique Sonia, coordinatrice dans une association de blogueurs à Kébili.

Energie, secteur opaque... ou « sur la paille » ?

De façon générale, ces heurts interviennent dans un contexte marqué par des interrogations récurrentes sur l’exploitation des ressources pétrolières en Tunisie, de même que sur l’importance de ses réserves en hydrocarbures. Le pays produirait entre 55 000 et 65 000 barils par jour selon Mohamed Akrout, PDG de l’Entreprise tunisienne des activités pétrolières (Etap), une entreprise publique associée majoritairement à tous les permis accordés à des sociétés étrangères. La campagne citoyenne « Winou el petrol » a émergé fin mai sur les réseaux sociaux sans que l’on en connaisse précisément l’origine. Pour certains, le point de départ serait attribué à l’ancien président de la République, Moncef Marzouki. Durant sa campagne électorale pour l’élection présidentielle de fin 2014, il a souvent évoqué le thème d’une participation accrue des populations locales aux fruits de l’exploitation des richesses naturelles. Il faut dire que la rétention d’informations encourage l’affabulation et l’exagération : la production d’or noir ne couvre pas la consommation intérieure, laquelle diminue depuis une dizaine d’années — les réserves comme les redevances pétrolières. Nombre d’entreprises étrangères ayant obtenu des permis se retirent, comme l’italien ENI qui fut le découvreur des plus importants gisements dans les années 1960.

Devant le Parlement le 8 juin dernier, Zakaria Hamad, ministre de l’industrie, de l’énergie et des mines, a questionné la mise en conformité du Code des hydrocarbures avec la Constitution de 2014 que réclament de nombreux députés. Selon l’article 11 de la Constitution, « le citoyen est propriétaire des ressources naturelles de l’État »1. Le propos est sans doute pris trop au pied de la lettre par nombre de commentateurs qui avancent des chiffres plus ou moins fantaisistes. Le 22 juin 2015, Tunisialive, site d’information anglophone citait ainsi un câble diplomatique saoudien diffusé par Wikileaks dans le cadre du « Saudi leaks » d’avril 2012. Le télégramme rapportait une conversation entre l’ambassadeur tunisien à Bahreïn et son homologue saoudien, évoquant l’existence d’importants gisements de pétrole qui auraient été découverts en 2012 près des villes de Mahdia et de Kairouan entre autres. Et d’affirmer que la Tunisie possèderait des réserves pétrolières équivalentes à sept fois celles du Qatar, soit plus d’une centaine de milliards de barils ( !) alors que le chiffre officiel déjà modeste de 450 millions de barils est régulièrement contesté et serait en réalité plus proche de 300 millions de barils.

Le dernier rapport de l’Etap infirme le rêve. En mai 2015, la Tunisie produisait deux fois moins de pétrole qu’en 1980, le déficit énergétique atteint 54 %, 38 compagnies sont présentes dans le pays, contre 52 auparavant. Aucun nouveau permis de recherche n’a été accordé en 2014, l’exploration pétrolière est à l’arrêt (aucun puits foré en 2014) et le gaz importé d’Algérie cette année sera plus important que le gaz produit en Tunisie. La consommation de produits pétroliers a augmenté de 10 % l’an dernier alors que la production locale reculait de 10,7 %. Une répartition plus équitable de la fiscalité pétrolière en baisse entre le ministère des finances à Tunis et les collectivités locales qui abritent les hydrocarbures est sans aucun une revendication légitime mais il ne faut pas rêver : le développement des régions déshéritées passe par une politique nouvelle de l’Etat et par le travail de leurs populations et non par l’accaparement d’une rente pétrolière en fort recul.

1On peut lire l’intégralité de l’audition, rapportée par l’ONG Al-Bawsala, sur le site Majles.