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La vie politique à Koweït prisonnière de la rivalité entre « les grands »

Luttes d’influence au sein de la famille royale

Après une période d’accalmie relative marquée par l’élection d’un parlement docile en juillet 2013, le Koweït connaît un regain de tension politique. Désormais organisée en coalition, l’opposition, qui avait boycotté le scrutin a lancé une nouvelle offensive contre le mode de gouvernement de la famille royale Al-Sabah, à un moment où celle-ci est en proie à d’âpres luttes d’influence et de succession.

Depuis le 4 mai, ce ne sont pas moins de cinq députés sur cinquante qui ont annoncé leur démission du parlement koweïtien. Les trois premiers entendaient protester contre le rejet, le 29 avril 2014, de leur demande d’audition du premier ministre Cheikh Jaber Al-Mubarak Al-Sabah sur des soupçons de corruption et de mauvaise gestion des fonds publics. Ils furent bientôt rejoints par deux de leurs pairs, connus pour être plutôt pro-gouvernementaux : l’ancien président de l’éphémère législature de décembre 2012 à juin 2013 et la seule femme restante à l’Assemblée1, laquelle a voulu dénoncer « l’impasse » née du refus de l’exécutif de permettre aux parlementaires d’exercer leur rôle de contrôle. Signe de la confusion politique du moment et du mécontentement face à l’incapacité du gouvernement de mettre à profit l’absence de l’opposition au Parlement, les rumeurs vont bon train sur les tenants et aboutissants de ces démissions, interprétées comme autant de manœuvres pour faire pression sur le premier ministre et les autres élus ; ou comme des supposées machinations ourdies par des membres influents de la famille royale pour conduire à une nouvelle dissolution de l’Assemblée.

L’opposition extra-parlementaire s’organise

Alors que le Parlement s’agite, l’opposition se structure et s’organise. Elle avait boycotté les scrutins de décembre 2012 et juillet 2013 pour protester contre la loi électorale voulue par l’émir qui réduisait de quatre à un le nombre de candidats choisis par les électeurs. Le Mouvement civil et démocratique (abrévié, en arabe, en Hadam) créé en février 2012 par des personnalités issues des mouvements de jeunesse s’est depuis doté d’un statut et de règles de fonctionnement prévoyant l’organisation d’élections internes et proclamant ses buts et principes fondateurs2. De la même façon, le Bloc de l’action populaire, à l’origine un groupe parlementaire tribalo-populiste créé dans les années 1990, s’est graduellement transformé en une plateforme politique plus formelle, appelée le Mouvement de l’action populaire (ou le Mouvement populaire constitutionnel, abrégé en Hashd), avec l’annonce par Moussallam Al-Barak, figure emblématique de l’opposition, de l’enregistrement de ses membres sur Internet ou dans les diwaniyya, le 19 mai 2013 puis le lancement officiel du mouvement le 15 mars 2014. Ces deux mouvements, organisés en coalition avec le Hadas (le Mouvement islamique constitutionnel, organe politique des Frères musulmans au Koweït), une partie des salafistes du hizb al-oumma et des nationalistes de gauche (al-tayyar al-taqqadumi) ont présenté, le 11 avril 2014, un « projet national de réforme.

Ce projet, qui propose trente-six amendements constitutionnels, proclame très clairement le principe de souveraineté de la nation comme source de tous les pouvoirs, et réclame l’établissement d’un « régime parlementaire complet » où le gouvernement « élu » (hukuma muntakhaba) émanerait de la liste majoritaire au scrutin législatif. Il s’agit en effet, à terme, de démêler ce qui est du ressort du gouvernement de ce qui est du domaine de la famille royale. Cette solution permettrait d’en finir avec le sempiternel conflit entre le pouvoir législatif, incarné par le Parlement (majlis al-Oumma), le pouvoir exécutif aux mains de la famille royale et l’inefficacité du gouvernement des cheikhs, soucieux avant tout d’éviter l’affrontement politique d’après Tareq Al-Mutairi, tête pensante du Hadam.

En attendant cette séparation des pouvoirs, bien qu’en dehors du Parlement, certains membres de l’opposition savent néanmoins mettre à profit les divisions internes de la famille régnante pour promouvoir leur agenda politique. La bête noire de l’opposition est l’ancien premier ministre, Nasser Al-Mohamed, neveu de l’émir « tombé » le 28 novembre 2011 suite à la prise du Parlement par les manifestants. À la tête de sept gouvernements différents entre février 2006 et novembre 2011, le cheikh Al-Mohamed a cristallisé les attaques de ses opposants contre la corruption du système, alimentant les discours populistes sur la nécessaire « protection du Koweït contre les voleurs » (himayat al-kuwayt did al-lusus). C’est en ces termes que, le 21 avril 2014, Moussallam Al-Barak s’exprimait sur la chaîne satellitaire al-Yum, accusant, de façon à peine voilée, « un ancien officiel de haut rang » de détournement de fonds publics chiffrés en milliards de dollars et assurant qu’il possédait des preuves à l’appui de ses allégations. Si certains Koweïtiens voient dans le chef de file de l’opposition un premier ministre en devenir charismatique, la majorité ne peut s’empêcher de penser que l’exacerbation des tensions politiques provient des luttes d’influences entre les « grands » (Al-kibar), des membres de la famille royale qui utilisent leur puissance financière et leur pouvoir médiatique pour consolider leurs positions. En effet, le travail de sape contre le pouvoir et la légitimité du cheikh Nasser Al-Mohamed servent les intérêts de ses rivaux, en particulier ceux du cheikh Ahmad Al-Fahd.

Batailles de succession par médias interposés

Ancien vice-premier ministre pour les affaires économiques, ministre du développement et du logement de juin 2009 à juin 2011, Cheikh Ahmad Al-Fahd est réputé avoir des alliés parmi les députés salafistes3, opposants farouches de l’ex-premier ministre. En juin 2011, il démissionne pour éviter une interpellation parlementaire visant diverses irrégularités de sa gestion des affaires publiques, y compris en sa qualité de président du comité olympique koweïtien. Et comme les luttes entre les Al-Sabah ne se cantonnent pas au Parlement mais affectent aussi la scène médiatique qui s’est considérablement diversifiée depuis la seconde moitié des années 2000, Cheikh Al-Fahd jouit du soutien contre son rival, ainsi que de la chaîne de télévision Al-Watan qui héberge aussi les débats de l’opposition.

Après le nouveau tollé provoqué par les accusations de corruption portées par Al-Barak, un appel à enquête et l’« indignation du cabinet » viennent ajouter au scandale qui secoue la famille régnante depuis mi-avril : l’enquête sur des enregistrements de conversations faisant état d’une tentative, au plus haut niveau, de renverser le régime en place et de porter atteinte aux prérogatives de l’émir.

C’est par le cheikh Ahmad Al-Fahd que le scandale est arrivé en décembre 2013, quand un message anonyme sur Twitter a indiqué qu’il détenait une cassette compromettante. Alors que l’enquête du procureur général suivait son cours, son audition en qualité de témoin en avril a remis le feu aux poudres. Face au déferlement de commentaires et conjectures de toute nature dans la presse et les réseaux sociaux, le procureur a annoncé le 10 avril 2014 l’interdiction de discuter publiquement de l’affaire judiciaire pour permettre le bon déroulement de l’enquête. Une interdiction précédée par un appel au calme et à la retenue de la Cour royale et renforcée une semaine plus tard par la mise en garde du ministère de l’information. Deux journaux, Al-Watan et Alam Al-Yum ont été fermés pour une période de deux semaines, provoquant la colère de l’opposition qui fustige une atteinte à la liberté d’expression.

Pour la chercheuse Kristin Diwan4, ce scandale illustre un phénomène de fond majeur : le développement et la prolifération des nouveaux médias a rendu plus difficile — si ce n’est impossible — pour les familles royales du Golfe de garder le secret sur leurs conflits internes. Alors que les candidats à la succession ont traditionnellement cherché un consensus avant tout familial — ce qui était le cas de l’actuel émir Cheikh Sabah Al-Ahmad dont la candidature faisait autorité —, désormais ils s’affrontent dans l’opinion publique, les médias participant à ces luttes intestines. À l’heure de Wikileaks et des enregistrements furtifs qui, de Toronto à Paris, ont pris plus d’un politicien en traître, la gestion discrète des affaires privées de la famille royale koweïtienne semble bel et bien compromise.

Les disputes entre membres de la famille Al-Sabah commencent à apparaître comme un véritable obstacle à la stabilité et au développement du pays. Pour ce qui est du choix d’un premier ministre issu de la majorité parlementaire, reste à savoir qui, de l’opposition populiste ou des cheikhs démagogiques l’emportera sur l’autre. En attendant, alors que le caractère intouchable de la famille royale s’effrite à mesure que ses membres entrent dans l’arène politique5, la vie politique koweïtienne demeure prisonnière des luttes de « ses grands ».

1L’élection de la seconde femme députée, Massouma Moubarak, avait été invalidée par la cour constitutionnelle en décembre 2013.

2Les principes fondateurs incluent, entre autres, la promotion du principe de citoyenneté, l’évolution du système politique vers «  une véritable démocratie, la séparation des pouvoirs, la lutte contre la corruption.  »

3D’après Mona Kareem, bloggeuse et analyste koweïtienne.

4«  Kuwait’s royals are taking their feuds public  », The Washington Post (blog), 8 mai 2014.

5Jusqu’en 2003, le cumul des fonctions de prince héritier et de premier ministre préservait ce dernier en sa qualité de futur émir et donc «  immune et inviolable  » aux termes de la Constitution, des attaques trop acerbes. Le renforcement des sanctions contre les «  atteintes à la personne de l’émir  » est un signe de cette perte de sacralité de la famille royale. Voir à ce sujet la déclaration faite par Human Rights Watch sur la condamnation à cinq ans de prison assortie d’une obligation d’exil le 26 janvier 2014.