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La vie quotidienne sous les drones à Gaza et au Pakistan

Les Américains les utilisent discrètement dans les zones tribales du Pakistan à la recherche de cibles de « haute importance » chez les membres d’Al-Qaida et chez les talibans. Dans la bande de Gaza, Israël les déploie 24 h sur 24, pour surveiller et assassiner des membres du Hamas. Les deux contextes sont différents, mais leur point commun peut se résumer à une question : à quoi ressemble la vie au quotidien sous les drones ? Reportage dans ces deux pays.

Le bourdonnement est lointain mais audible. Sur le toit de sa maison, Tarek Sheheber, 45 ans, observe le ciel. « Un drone vole au-dessus de nous », assure-t-il. Les drones, les Gazaouis les appellent justement Zannanate — bourdonnement dans le dialecte palestinien. « Le bruit, constant, entre dans nos têtes et ne nous quitte plus », ajoute le père de famille. Un étrange sentiment d’impuissance se fait alors ressentir. Car les Zannanate peuvent frapper à tout moment. Sheheber l’a appris à ses dépens. D’une armoire métallique, il brandit un sac en plastique. À l’intérieur se trouvent des petits morceaux de missile. Il les dépose autour du trou causé par celui-ci et se met à parler.

« C’est arrivé un soir d’août 2014. Il faisait chaud , débute-t-il, comme d’habitude, une dizaine d’enfants jouaient sur la terrasse ». Vers 21 heures, le père de famille entend une forte explosion, se réveille en sursaut et voit son pire cauchemar se transformer en une terrible réalité. « Lorsque je suis arrivé sur le toit, trois enfants gisaient sur le sol. C’étaient mes deux neveux, des jumeaux, et ma nièce, âgés de 8 et 9 ans. Je les ai portés tous les trois, ils respiraient encore. Mais arrivé en bas de la maison, je me suis évanoui », raconte-t-il en mimant la scène. Les enfants n’ont pas survécu.

De sa poche, il sort deux photos. Sur la première, les enfants portent l’uniforme des écoliers. Sur la deuxième, ils gisent à la morgue d’un hôpital de Gaza. « Ses enfants étaient-ils des membres du Hamas ? C’étaient des innocents, c’étaient des enfants de 8 et 9 ans ! J’aimerais savoir pourquoi ils ont été visés. J’aimerais que l’armée israélienne nous explique comment et pourquoi elle a envoyé un drone sur mon toit ». Les parents, toujours sous le choc, n’ont pas souhaité témoigner.

Des « bavures » ordinaires

À Gaza, cette bavure ressemble à tant d’autres. Les drones tuent, mais pour ceux qui échappent à la mort, vivre est un enfer. Surtout dans les quartiers limitrophes d’Israël comme Beit Hanoun. Le quartier semble tout droit sorti d’un séisme. Sur la route, dans l’une des rares maisons encore debout, Oum Mahmoud nous accueille. Elle bondit lorsque le sujet des drones est évoqué. « On vit constamment dans le stress. Ce bourdonnement rythme notre vie. Lorsqu’il est très présent, on ne sort pas. On sait qu’un drone va frapper une maison, une voiture, ou une rue du quartier. Parfois, le bourdonnement est éloigné alors on en profite pour sortir, pour faire ce qu’on a à faire, pour essayer de vivre. Chaque matin, on écoute le bruit de Gaza, il nous dira quelle type de journée nous subirons ». Cette mère de 5 enfants née à Beit Hanoun souhaite désormais quitter son quartier.

Le voisin, Yassine Odeh, a eu vent de la discussion. Il tient à nous faire savoir que le bruit des drones n’est pas la seule intimidation. « Nous sommes sous surveillance 24 heures sur 24. Ces drones observent nos moindres faits et gestes, écoutent nos téléphones, regardent ce que l’on achète, suivent nos déplacements en voiture. Lorsque je sors, je suis constamment sous pression, je fais attention à ce que je dis au téléphone car un simple mot comme “Hamas” par exemple peut me coûter la vie », dénonce-t-il en pointant le ciel du doigt. Il admet consulter régulièrement un psychologue.

De plus en plus de Palestiniens ingèrent du Valium, un puissant calmant, pour oublier les drones. C’est le cas de Yassine Odeh. « On devient paranoïaques. Dans notre quartier, seize personnes ont été tuées par les drones. Alors on vit dans la peur. Mes enfants sursautent au moindre bruit et font des cauchemars », s’exaspère-t-il. Comment être certain que ce sont les drones qui tuent ? Odeh répond avec assurance. « Nous sommes des habitués de la guerre. Quand on vit à Gaza, on connaît chaque bruit lié à la guerre. Lorsqu’un missile explose, on sait si ça vient d’un hélicoptère, d’un avion F-16 ou d’un drone. Les trois ont des sons très différents. L’hélicoptère, même un enfant de deux ans peut le reconnaître. Le F-16 fait un bruit de tonnerre. Et le drone bourdonne », termine-t-il.

Pour Atef Abou Saif, écrivain et spécialiste des drones israéliens, « le drone est le nouvel occupant de Gaza. L’armée israélienne n’est physiquement plus là, mais elle occupe le ciel, elle nous domine par sa présence dans le ciel. Les habitants de Gaza se sentent observés, dominés et cela a un impact très négatif sur leur moral. Cette situation est intenable », analyse cet auteur d’une étude sur l’impact de ces engins de mort sur la vie des Gazaouis.

À Tel Aviv, un opérateur de drone a accepté de nous rencontrer. A une seule condition, ne pas mentionner son nom. À la base de Balmakhim dans la périphérie de Tel Aviv, il nous attend, entouré par le service de presse de l’armée israélienne. Les drones visent-ils des civils ? En dépit des accusations portées par Amnesty International et Human Rights Watch, l’opérateur nie en bloc.

« Notre travail consiste uniquement à débusquer les terroristes au moment où ils s’apprêtent à lancer des roquettes. Nous transmettons ensuite les informations à nos supérieurs en faisant attention à protéger les civils », entonne-t-il. Aux questions sur les assassinats ciblés de membres du Hamas et de possibles dommages collatéraux, son visage se fige. « Je ne peux pas en parler, assène l’opérateur en regardant un membre du service de presse, tout ce que je peux dire, c’est que le fait de ne pas être sur le front est bénéfique. Nous sommes assis confortablement dans notre cabine et nous avons donc le temps et la sérénité nécessaire pour faire la différence entre les civils et les terroristes », conclut-il. Il sera impossible d’obtenir plus d’informations, le service de presse de l’armée interrompt l’entretien.

La guerre secrète de la CIA au Pakistan

À quelques milliers de kilomètres du Proche-Orient, à Peshawar, Rafiq Rehman accompagné de sa fille Nabila se tient debout avec la seule photo qui lui reste de sa mère. L’homme et sa famille sont originaires du Waziristan dans les zones tribales qui séparent le Pakistan de l’Afghanistan. Les drones, il s’amusait auparavant à les compter dans le ciel. « Je n’y prêtais pas vraiment attention car on nous avait dit qu’ils visaient uniquement les talibans », se remémore-t-il. Jusqu’à ce jour où sa famille en a été la victime.

Un jour avant le mois de ramadan, Nabila Rehman, 12 ans, cueillait des légumes en compagnie de sa grand-mère. « J’étais de l’autre côté du champ à quelques dizaines de mètres de ma grand-mère lorsque j’ai entendu deux explosions, vu de la poussière partout et senti une odeur de brûlé », raconte la jeune fille. Puis le silence. Quelques minutes plus tard, les habitants du village arrivent. Ils trouvent des débris de missile et des morceaux de corps. La grand-mère de Nabila est morte sur le coup. Nabila s’en sort avec un bras cassé et quelques écorchures. Rafiq Rehman apprend la nouvelle quelques heures plus tard. « Lorsque je suis rentré chez moi, tout le village était devant la porte. À l’entrée de ma maison, j’ai vu une boîte en bois sur le sol. Il n’y avait que des morceaux de corps, je n’ai pas pu reconnaître ma mère », se souvient-il. Cette terrible bavure n’est pas unique dans la région. Contrairement à la bande de Gaza, il existe des données sur le nombre de morts civils causée par les drones. Selon une étude de The Bureau of Investigative Journalism, sur la tranche haute de 3962 victimes de drones, 962 seraient des civils, dont 207 enfants. Au Pakistan, un bombardement de drone sur quatre tue des civils.

Comme à Gaza, ceux qui échappent aux drones ne vivent plus comme avant. « Après l’arrivée des drones, la vie a changé au Waziristan. Il n’y a plus de rassemblement. Que ce soit les matchs de foot, les enterrements ou les mariages, rien n’est organisé, de peur qu’un drone nous prenne pour des terroristes et nous frappe. Les enfants ne jouent plus dehors. La vie en extérieur s’est arrêtée et la solidarité entre les gens s’est détériorée. Tout le monde a peur de tout le monde car il y a des indicateurs partout », raconte Rehman. Dans son village, la paranoïa des talibans s’est progressivement installée. Selon ces derniers, des indicateurs glisseraient des puces électroniques dans les maisons et voitures des personnes suspectées d’appartenance à leur mouvance. « Tout le monde a peur de sortir, non seulement à cause des drones mais aussi à cause des talibans qui arrêtent régulièrement des gens et les exécutent pour donner l’exemple », explique-t-il. Les habitants du Waziristan sont pris dans l’étau.

Le père de famille est en colère contre les États-Unis, mais aussi contre le gouvernement pakistanais jugé comme complice dans l’affaire des drones tueurs. Rafiq Rehman a donc décidé de le faire savoir. Quelques semaines après le bombardement, il a contacté un avocat pakistanais, Shahzad Akbar, basé à Islamabad, le seul à défendre les victimes des drones. Grâce à lui, Rafiq Rehman et trois de ses enfants se sont rendus aux États-Unis pour témoigner devant le Congrès. Le message est passé mais les drones survolent toujours la zone. Le dernier bombardement a eu lieu le 18 mai 2015.

À Islamabad, Akbar se targue d’avoir fait expulser le chef de la CIA au Pakistan. « Nous avons fait des recherches et découvert son nom. Lorsque nous avons porté notre affaire devant le tribunal d’Islamabad, le chef de la CIA a subitement quitté le territoire, dit-il avant d’ajouter, nous voulons aussi attaquer les fabricants de missiles et de drones ». Dans son bureau, il étale fièrement les débris de missile rapportés du Waziristan par les victimes de drones. Ils servent de pièces à conviction et seront analysés pour en connaître l’origine.

Formé à Londres, l’avocat n’a pas peur d’affronter l’un des services de renseignement les plus puissants au monde. Son but ? « Que les victimes soient indemnisées, que la CIA reconnaisse les bavures et qu’elle arrête sa guerre illégale au Pakistan », assène Shahzad Akbar. Mais les obstacles sont nombreux. Ces dernières années, toutes ses demandes de visa pour les États-Unis ont été rejetées. « Une simple coïncidence », ironise-t-il, l’air provocateur.

Pour la première fois, dans un discours sur la défense à la Maison-Blanche en 2012, Barack Obama avait admis la mort de civils causée par les drones. Et dit que ces morts le hanteraient jusqu’à la fin de ces jours. Pourtant, l’heure des compensations et de la reconnaissance officielle de ces attaques n’est pas encore venue. En Israël, aucune donnée n’est disponible sur l’usage des drones dans la bande de Gaza. Le nombre de personnes tuées par les avions sans pilote reste encore méconnu.