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La ville où Béji n’est pas caïd

L’élection présidentielle tunisienne à Gabès

Béji Caïd Essebsi a remporté, le 21 décembre 2014, le deuxième tour de la première élection présidentielle libre en Tunisie. À Gabès, dans le sud-est, les sympathisants de son rival ont manifesté le soir même contre les résultats révélés par les sondages à la sortie des urnes. De violents heurts avec les forces de l’ordre ont éclaté. Dans ce fief d’Ennahda, le président sortant Moncef Marzouki a eu une avance confortable dès le premier tour, raflant 68,31 % des voix quand Caïd Essebsi n’en a obtenu que 15,50 %. Au deuxième tour, l’écart s’est creusé. Retour sur la campagne électorale.

Exit Tunis et les flyers éparpillés sur ses trottoirs. Exit les encombrantes opérations de tractage, les discussions enflammés dans l’épicerie du coin et les querelles quotidiennes dans les cafés tunisois. Ici à Gabès, ville industrielle littorale située à 400 km au sud de la capitale, la rue a renoncé à se muer en arène électorale, à trois jours de la fin de la campagne du deuxième tour de l’élection présidentielle. Un flyer sur le tableau de bord d’un taxi par-ci, un autocollant sur la vitrine d’un petit commerce par là, c’est tout. Moncef Marzouki semble être l’unique bénéficiaire de cette sympathie. « Vous parlez de ça ? Je suis l’un des rares à en avoir », lance Jamel, 36 ans, en pointant du doigt un sticker pro-Marzouki sur la vitre de son kiosque à journaux. « Pas la peine de faire trop de tapage ici. Nous sommes tous avec le fils du sud. Difficile de trouver un supporter de Béji dans les parages », poursuit-il.

En terrain conquis

Au premier tour, Moncef Marzouki, devancé par Béji Caïd Essebsi avec un écart de 6,3 % à l’échelle nationale, a bénéficié d’une confortable majorité à Gabès. « Le parti n’a pas investi à Gabès. Nous ne sommes pas bien implantés ici. C’est très difficile d’agir sur le terrain. Nous sommes même interdits d’accès à certaines délégations comme El Hamma »1, reconnaît Hassouna Nasfi, 38 ans, nouveau député de Nidaa Tounès élu à Gabès. Dans cette circonscription, si Caïd Essebsi a presque conservé le score de son parti Nidaa Tounès aux législatives d’octobre 2014, Marzouki, qui s’est présenté comme indépendant, a eu quinze fois plus de voix que son parti, le Congrès pour la République (CPR). « Notre candidat n’est pas celui d’un parti. Il représente un projet national, celui de la révolution et de ses objectifs, face à son rival qui incarne le retour de la dictature », déclare Ibrahim Qessim, chef de la campagne de Moncef Marzouki à Gabès qui insiste sur son indépendance partisane.

Les origines sudistes2 du président sortant et son discours sur les disparités régionales contribuent beaucoup à sa popularité face à son rival tunisois qui a aggravé son cas avec une maladroite déclaration qualifiant les électeurs de Marzouki de « salafistes djihadistes ». En mettant dans le même sac les islamistes d’Ennahda s’inscrivant dans le processus démocratique et les djihadistes qui le rejettent violemment, Caïd Essebsi s’est en effet attiré les foudres de nombreux Gabésiens.

Se distinguant des précédents chefs d’État et hauts dirigeants par certains choix vestimentaires, Marzouki — issu d’un milieu modeste — rejette le port de la cravate et opte pour le burnous, habit traditionnel du sud, comme revendication de ses origines, de quoi avoir l’image d’un outsider défiant l’ordre établi. Les citoyens du sud se reconnaissent en lui.

Autre constat majeur : désigné président de la République grâce à une alliance avec Ennahda fin 2011, cet ancien opposant à Zine El-Abidine Ben Ali, promettant la rupture avec l’ancien régime, a été promu et défendu par le parti islamiste durant ces trois dernières années. Au nord et particulièrement dans la capitale, ce compromis lui a coûté cher, transformant le peu de sympathie qu’il cultivait grâce à sa casquette de militant des droits humains en hostilité envers un homme politique prêt à tout pour prendre le pouvoir. Dans le sud, cette alliance avec Ennahda lui a permis de se rapprocher de l’électorat islamiste et de le séduire, surtout que ce parti n’a pas présenté de candidat officiel à la présidentielle et n’a pas appelé à voter Marzouki, préférant rester « neutre » et laisser ses partisans « libres de choisir ». Un choix conflictuel qui a causé le mécontentement des sympathisants du parti à Gabès, ville de naissance de son leader emblématique Rached Ghannouchi.

L’électorat frustré d’Ennahda

Attablé à un café à Ain Slam, dans le centre-ville, Kamel, la cinquantaine, est employé d’une entreprise industrielle. Il a voté pour les candidats Ennahda à l’Assemblée constituante de 2011 et aux élections législatives de 2014. Aujourd’hui, il est furieux contre les dirigeants du parti qui refusent de soutenir Marzouki ouvertement. « Nous sommes 700 à avoir signé une lettre adressée au bureau régional d’Ennahda. Nous y contestons la décision de la neutralité prise par le parti et revendiquons un soutien clair et ferme à Marzouki », affirme Kamel.

L’électorat islamiste constituerait environ les deux tiers des voix du président sortant dans cette région. Gabès est l’un des fiefs d’Ennahda dans le sud tunisien. Même après avoir perdu 20 sièges à l’échelle nationale entre l’Assemblée constituante de 2011 et les élections législatives de 2014, le parti a conservé ses 4 sièges à Gabès. Par ailleurs, Nidaa Tounès, vainqueur des législatives avec 86 sièges, n’en a eu qu’un seul. Idem pour le CPR.

« Il a eu les voix des électeurs d’Ennahda. C’est ce qui lui donne cette avance. Il y a aussi une petite part assurée par les électeurs du CPR ainsi que ceux du Courant démocratique et du Mouvement Wafa3. Faites le calcul et vous verrez. Le reste, ce sont des poussières », fait remarquer Sami Laamari, chef de la campagne de Béji Caid Essebsi à Gabès. Recommandation suivie, le compte n’est pas bon, même en suivant une logique de report des voix des législatives au premier tour de la présidentielle. En additionnant le nombre d’électeurs de chacun de ces partis, il reste environ 13 500 voix supplémentaires cumulées par Marzouki au premier tour, soit l’équivalent de 73 % de l’électorat de Caïd Essebsi à Gabès. Ce sont donc bien plus que « des poussières ».

La peur du retour du RCD

Trois jours avant la fin de la campagne, le parti Al-Thawabet et le Parti de la lutte nationale, deux partis panarabistes au faible poids politique, organisent un meeting en soutien à Caïd Essebsi dans un hôtel de la ville. La fréquentation est plutôt faible. Environ 150 personnes ont fait le déplacement. « Aujourd’hui, il y a des visages qui ne nous sont pas familiers. Mais quand c’est un meeting de Nidaa Tounès, nous les connaissons presque tous. Ce sont des gars du RCD », confie Mohamed, la soixantaine, serveur dans le bar de l’hôtel préférant Marzouki. Certains anciens membres du RCD — parti du dictateur déchu dissout en mars 2011 — ont intégré Nidaa Tounès à sa création en 2012. Réunissant des figures de l’ancien régime, des syndicalistes, d’anciens militants de gauche et autres sensibilités diverses, ce parti concentre un grand nombre d’ex-partisans de Ben Ali dans le sud. À Gabès, Nidaa Tounès n’est pas le parti cosmopolite qu’il est dans le nord du pays. Les « RCDistes » (anciens cadres du RCD) sont nombreux dans ses rangs dans la région. À titre d’exemple, le député Hassouna Nasfi et le chef de la campagne régionale Sami Laamari étaient membres du RCD.

« Nous ne voulons pas revivre les années de la répression. Les indics à tous les coins de rue, les privilégiés et les citoyens de seconde zone, le parti unique, nous en avons ras le bol », affirme le chef de la campagne du président sortant. Fort de sa réputation d’ancien opposant à l’ancien régime et de militant des droits humains, Marzouki bénéficie, dans ce contexte, de la confiance de l’électorat local, marqué par la traque des islamistes durant les dernières décennies et inquiet du retour de l’ancien régime. Il se dit fils d’un militant yousséfiste4, ce qui l’inscrit dans la tendance conservatrice réprimée par Habib Bourguiba au lendemain de l’indépendance, quand Béji Caid Essebsi était directeur de la sûreté nationale (1963-1964) et ensuite ministre de l’intérieur (1965-1969).

Héritage de l’ancien régime

Mis à part la fin de la répression, les Gabésiens veulent absolument un changement économique et social de leurs conditions de vie. Pour un grand nombre d’entre eux, le président sortant, se présentant comme l’homme de la rupture avec l’ère de l’ancien régime, l’incarne. « Marzouki procurera de l’emploi à nos enfants. J’ai deux chômeurs à la maison. Il sait ce que c’est la misère du sud », assure Mohamed, le serveur. Bien loin des prérogatives accordées par la nouvelle Constitution, la perception populaire de la fonction de chef de l’État est édifiée sur les bases établies tout au long de cinq décennies de présidents aux super-pouvoirs. Certains croient que le candidat élu sera capable de sortir Gabès du gouffre de la pollution industrielle et du sous-développement.

Cette ville a connu en effet une forte hausse du taux de chômage durant ces dernières années. Il est passé de 18,1 % en 2010 à 21,7 % en 2013, dépassant ainsi la moyenne nationale de 6,5 %. Un rapport publié par le ministère du développement régional et de la planification en 2012 dévoile des indicateurs alarmants. Le taux d’analphabétisme y est plus élevé que la moyenne nationale. Les offres d’emploi y sont insignifiantes par rapport à la demande.

« La flotte marine de Gabès est à vendre », affiche la pancarte d’un groupe de marins manifestant devant la municipalité visité par Sabri Dkhil, le nouveau député du CPR à Gabès. Ils protestent contre le déversement des déchets des usines de traitement du phosphate dans la mer, ce qui a affaibli les ressources poissonnières. « Nous nous sommes réunis au siège du gouvernorat. Et nous avons discuté. Peu importent nos appartenances partisanes, la pollution et ses dégâts sur la santé et l’environnement sont les priorités de chacun de nous », assure Dkhil. Dans cette ville gravement affectée par la pollution causée par les usines de traitement du phosphate du Groupe chimique tunisien, l’infrastructure médicale est très faible. Le nombre de médecins pour 1000 habitants est inférieur à la moyenne nationale. Idem pour le nombre de lits d’hôpital. La pollution a également des effets sur la santé de la population de Gabès à cause du phosphogypse, source de déchets radioactifs. Et il semble que le consensus soit bien établi. « Quand il s’agit des intérêts de notre région, nous devons être unis. Je ne peux rien faire seul, sans travailler avec Ennahda et le CPR », reconnaît Nasfi, l’élu de Nidaa Tounès.

Entre temps, la situation s’aggrave. Et les clivages régionalistes et identitaires sont loin d’être des luttes édifiantes pour un avenir meilleur à Gabès. « Vous quittez Gabès ? », nous interroge un homme, la cinquantaine, à la gare ferroviaire. « Allez-y ! N’y restez pas. J’y suis resté et aujourd’hui mes trois enfants ont la vue abîmée. Mon aîné souffre déjà d’hypertension, à l’âge de 17 ans. Vous imaginez ? Tout ça à cause de ce foutu phosphogypse ». Les Gabésiens exigent un changement. Et dans le sud, ils ne sont pas les seuls à le revendiquer. Caïd Essebsi, fort de la représentation de son parti au nouveau Parlement, est face à un challenge majeur. Au sud, il n’y a que des Sidi Bouzid qui n’attendent que la goutte qui fera déborder la vase.

1Délégation du gouvernorat de Gabès, lieu de naissance de Rached Ghannouchi, leader d’Ennahda.

2Son père est originaire du village Mrazig à Kebili, au sud-ouest de la Tunisie.

3Deux partis fondés en 2012 par deux leaders démissionnaires du CPR.

4En référence à Salah Ben Youssef, leader de ce mouvement issu de la lutte pour l’indépendance de la Tunisie.