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Le chef de la police de Dubaï parle

Frères musulmans, Mossad, Iran et guerre du Yémen

La guerre du Yémen comme le conflit syrien ont entraîné la région dans une spirale de conflits qui inquiète les dirigeants du Golfe. De Dubaï, le chef adjoint de la police donne son point de vue surprenant sur ces évolutions.

Chef adjoint de la police de Dubaï et de la sécurité générale dirigée par l’émir lui-même, très écouté pour tout ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, il a tout d’un homme de l’ombre. Pourtant il ne craint pas les polémiques et ignore la langue de bois. Il prétend que, n’occupant aucune fonction politique, ses positions n’engagent que lui. Faut-il le croire ? En tout cas, personne ne l’empêche de s’exprimer avec franchise, une qualité rare dans une région dont les responsables n’ont pas l’habitude de se confier aux médias. Poète à ses heures, Dhahi Khalfan Al-Tamim possède un compte Twitter et n’hésite pas à donner un point de vue qui ne coïncide pas forcément avec le point de vue officiel, mais qui peut représenter celui de l’émir obligé de naviguer entre les contraintes de ses alliances régionales — notamment avec le puissant voisin saoudien — et le désir de préserver une certaine liberté d’action.

Son bureau se situe au cœur d’un immense complexe où est regroupée une armée de fonctionnaires et de policiers chargés de la lutte contre le trafic de drogue, contre la délinquance routière ou contre le terrorisme. Ils comptent dans leurs rangs nombre d’étrangers qui aident à contrôler la population immigrée de l’émirat (entre 85 % et 90 % des quelque deux millions d’habitants, parlant des dizaines de langues). Entouré de deux officiers en uniforme, il nous reçoit en costume traditionnel national blanc. « Il y a quelque décennies, je portais moi-même le khanjar1, car quand on se déplaçait, il n’y avait pas de police ni de loi vraiment appliquée. Désormais, nous avons remisé ces instruments dans nos maisons, comme une décoration. S’il y a un problème, on va à la police, on n’a pas besoin d’être armé. » Il pense évidemment au Yémen, où tout homme est armé et où la kalachnikov accompagne souvent le khanjar. « Ici, nous avons un État », conclut-il fièrement.

Fin de « l’ère des James Bond »

Khalfan Al-Tamim a connu son heure de gloire internationale lors de l’assassinat à Dubaï, le 19 janvier 2010, de Mahmoud Al-Mabhouh, membre de l’aile militaire du Hamas et responsable des achats d’armement de l’organisation. Bien que le commando israélien responsable ait pu quitter le territoire avant que le crime ne soit découvert, la police de Dubaï a très vite bouclé l’enquête, identifié les tueurs, diffusés leurs photos et transmis les documents à Interpol. Elle a aussi arrêté deux Palestiniens qui avaient fourni des informations à Israël. Les suspects, une trentaine, avaient utilisé des passeports européens (quatre d’entre eux des passeports français), mais seul le Royaume-Uni expulsera un diplomate en représailles2. « Le Mossad était convaincu que des Arabes ne seraient pas capables de mener l’enquête jusqu’au bout. Mais nous avons réussi, et Haaretz, le quotidien israélien, a noté que l’ère des James Bond était terminée. » La projection prochaine d’une nouvelle série israélienne sur l’action du Mossad, annoncée par le quotidien Haaretz (15 mai) relancera-t-elle le débat autour de ce meurtre ?

Khalfan Al-Tamim ne se fait pas d’illusion sur les suites qu’Interpol donnera aux demandes de son gouvernement d’arrêter les tueurs : « Nous savons l’influence du gouvernement israélien sur de nombreux gouvernements du monde ». En même temps, il tient à préciser que, malgré l’utilisation par Israël de passeports de citoyens occidentaux de confession juive, il veut faire la différence entre les juifs et le Mossad, et même entre les citoyens juifs ayant une double nationalité et le Mossad. Il est vrai qu’il s’était attiré beaucoup de critiques pour avoir déclaré en 2013 qu’Israël n’était pas l’ennemi des Arabes mais que les Frères musulmans l’étaient. Et la Palestine ? Le problème, c’est que « les Palestiniens ne parlent pas d’une même voix », dit-il, semblant rejeter la responsabilité de l’impasse diplomatique sur eux.

Un simple maquillage

Le chef adjoint de la police et de la sécurité a multiplié, depuis trois ans, les attaques contre la confrérie, allant jusqu’à affirmer, durant l’été 2012,3 que « si les Frères musulmans essaient de mettre en cause la sécurité du Golfe, le sang qui coulera les submergera. » Ces déclarations ont été le prélude à une offensive générale contre les Frères musulmans dans les Émirats (EAU) et l’arrestation de dizaines de militants soupçonnés d’être membres de l’organisation et condamnés à des lourdes peines au terme de procès bâclés, durant lesquels les prévenus ont dénoncé la torture et l’absence de garanties pour la défense4. Dans ses déclarations il avait aussi réclamé l’annexion du Qatar aux Émirats arabes unis !

Je l’interroge sur l’avenir de cette organisation après le renversement du président Mohamed Morsi en Égypte. « Il semble que les Frères musulmans veulent se donner un nouveau visage, se maquiller pour être acceptés par les pays occidentaux et par les peuples arabes. » Peuvent-ils retrouver une place sur la scène politique ? « Avec les Arabes, on peut s’attendre à tout », répond-il en éclatant de rire.

Privilégier les solutions politiques

Mais c’est la situation dans le Golfe, et notamment la guerre au Yémen, qui est au cœur de ses préoccupations. D’autant que, quelque jours auparavant, une controverse l’a opposé au ministre des affaires étrangères des EAU Abdallah Ben Zayed Al-Nahyan sur Twitter (Khalfan Al-Tamim est suivi par plus de 900 000 personnes quand Zayed compte 1,7 million de fidèles). La polémique a tourné autour du rôle de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, allié aux houthistes et contre qui se déchaînent tout à la fois l’aviation de l’Arabie saoudite et de ses alliés (opération Tempête décisive lancée le 25 mars) et les médias à leur solde.

Pour comprendre cette polémique, il faut rappeler que les Émirats arabes unis sont une fédération composée de sept émirats5 : Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Fujaïrah, Ras al-Khaimah, Ajman et Oumm al-Qaïwaïn. Il existe un gouvernement fédéral, mais chacun des émirats peut avoir une sensibilité différente, y compris en politique étrangère. Et il est clair que Khalfan ne partage pas exactement l’analyse du ministère des affaires étrangères des Émirats, lui qui est originaire d’Abou Dhabi.

Quelle est la situation des forces politiques au Yémen ? se demande Dhahi Khalfan Al-Tamim. Ni le président Abd Rabbo Mansour Hadi, ni le premier ministre Khaled Bahah, tous deux originaires du sud, n’ont une grande influence ; de toutes façons le sud ne représente qu’une minorité de la population. En revanche, dans le nord, plus peuplé, l’influence des tribus est grande et Ali Abdallah Saleh ou les siens ont un poids dans l’armée. Si Saleh lui même est une « carte brûlée », il a des fidèles. Il synthétise sa réponse en une formule : « On ne peut chasser deux lapins en même temps. Ce sont les houthistes qui sont le danger principal », bien que leur poids politique, même chez les zaydites, soit surestimé selon lui. Il rappelle avoir offert sur Twitter, sur sa fortune personnelle et bien qu’il ne soit pas très riche, un million de dirhams (250 000 euros environ) pour la capture de leur leader, Abdelmalek Al-Houthi.« Certains m’ont demandé : mort ou vif ? Vivant, bien sûr, je suis de la police », insiste-t-il.

Pour lui, il n’y a pas de solution militaire et les interventions extérieures ne peuvent se prolonger. Sans doute est-ce là une critique indirecte de la politique saoudienne et le signe de tiraillements entre les pays de la coalition. « Durant les dix premiers jours nous avons obtenu deux objectifs stratégiques : la destruction des missiles à longue portée des houthistes et des avions dont ils s’étaient emparés. » Mais, alors, pourquoi la poursuite de l’offensive ? À la fin, il faudra une solution politique et des élections, indique-t-il. Il évoque l’Afghanistan où « nous avons mené le djihad et nous avons fini avec Al-Qaida ». Il ne peut ignorer que la campagne Tempête décisive a abouti à renforcer Al-Qaida dans la péninsule Arabique qui, certes, combat aussi les houthistes, mais vise avant tout les monarchies du Golfe et en premier lieu l’Arabie.

Même sur la Syrie où les Saoudiens, les Turcs et les Qataris semblent unis pour une escalade contre le régime, il semble préférer une forme d’arrangement politique. « Si les États-Unis et la Russie sont d’accord pour une solution politique, qui sommes-nous pour nous y opposer ? », s’interroge-t-il.

Téhéran et « l’axe du mal »

S’il partage la peur de tous les dirigeants du Golfe à l’égard de l’Iran, il rappelle qu’il a été le premier à suggérer, voilà plusieurs années, que ce pays rejoigne le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Il reconnaît qu’il n’y a aucune présence iranienne au Yémen, mais il insiste sur l’aide indirecte de Téhéran aux houthistes. « Ils font comme au Liban, ils paient des gens, ils créent une sorte de Hezbollah à leur solde. Ils ont profité de la faiblesse des autres forces. » Et il met en avant les déclarations, qui ont fait beaucoup de bruit dans le Golfe, de tel ou tel député ou responsable iranien disant que désormais quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa) sont contrôlées par leurs alliés, que leur influence augmente à Gaza à travers leur soutien au Hamas ; que leurs ennemis avaient annoncé la chute du président Bachar Al-Assad, mais que celui-ci est encore au pouvoir. « Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, avait déclaré il y a quatre ans que bientôt l’Iran contrôlerait le Bab El-Mandeb, et aujourd’hui il prétend que le rôle iranien est purement humanitaire. »

« L’Iran doit faire un choix, explique-t-il quand je l’interroge sur l’accord nucléaire entre Téhéran et Washington. Soit respecter le droit international et rejoindre la communauté des nations, soit risquer de connaître le sort de l’ancien président irakien Saddam Hussein. Soit le pays continue à diriger l’axe du Mal, poursuit-il, reprenant une formule de l’ancien président George W. Bush, soit il se débarrasse de ses tendances hégémoniques, voire impériales. » La perspective d’une escalade ne l’enchante pas car il pointe la montée d’une opposition entre sunnites et chiites qui remonte à 1 400 ans. « Les menaces d’une guerre confessionnelle sont réelles mais contraires à tous les principes de la civilisation et cet affrontement nous différencierait des évolutions dans les autres régions du monde ». Sans doute est-il aussi conscient que la prospérité de Dubaï, bien qu’elle doive moins qu’auparavant au commerce avec l’Iran — les pressions américaines ont réduit le rôle de l’émirat comme arrière-cour économique de l’Iran —, est tributaire de la stabilité de la région, des investissements et du commerce bien plus que du pétrole. Une guerre confessionnelle serait d’autant plus désastreuse que nombre d’Iraniens vivent à Dubaï et qu’une proportion importante des citoyens de cet émirat ont des racines chez le puissant voisin.

1Poignard à lame très large et recourbée.

2Alain Gresh, « Tel-Aviv piétine ses alliés », Le Monde diplomatique, avril 2010.

3Alain Gresh, « Les islamistes à l’épreuve du pouvoir », Le Monde diplomatique, novembre 2012.

5À sa création en 1971, la fédération devait inclure le Qatar et le Bahreïn, mais les deux territoires ont préféré l’indépendance.