Politique, culture, société, économie, diplomatie

Le clivage alarmant entre citadins et ruraux en Irak

Au-delà des tensions confessionnelles

Depuis 2003, les événements en Irak sont principalement relatés à travers trois approches : politique, confessionnelle et économique. Au détriment du prisme social, un enjeu pourtant majeur pour l’avenir de villes comme Fallouja ou Mossoul, et de l’Irak tout entier.

La main posée sur le rebord de la fenêtre, Abou Ahmed A.1 regarde des miliciens de la Sahwa, « le Réveil ». Appartenant à une tribu de la périphérie de Fallouja, ils tiennent un checkpoint au coin d’une rue du quartier Jolan. Nous sommes au mois de décembre 2007. L’air grave, cet ex-officier irakien entame un discours assez dur sur une question peu traitée : la structure sociale du paysage irakien. « Les ourban ont trahi la résistance », assène-t-il. « Ourban », dérivé du mot « arabe » au pluriel en dialectal irakien, est un terme péjoratif pour désigner les membres de tribus, et de manière plus générale, les ruraux. Car la Sahwa, force constituée de milices sunnites créée en 2006 pour combattre Al-Qaida aux côtés des États-Unis, était quasi entièrement composée de membres des tribus des villages avoisinant la ville comme Halabsa, Elbou Issa ou encore Amriyat Al-Fallouja. Ces « ourban » avaient saisi l’occasion politique et militaire pour prendre une revanche sur le passé, une revanche sociale sur les citadins.

Abou Ahmed A. est un homme respecté à Fallouja. En 2004, il a combattu l’armée américaine au sein de différents groupes avant de créer le sien. Il explique que la plupart des organisations à cette époque étaient composées d’anciens officiers de l’armée qui se présentaient comme des habitants originels de Fallouja et dont le devoir était de défendre la ville. Les tribus n’étaient pas encore associées à l’insurrection armée qui était l’affaire des citadins. Durant le régime de Saddam Hussein, il a été formé et éduqué à la base militaire de Habbaniya, puis aguerri par des années de combat contre les troupes iraniennes dans les années 1980. Il a ensuite participé à la guerre du Golfe en 1991. Issu d’une famille installée à Fallouja depuis au moins la fin du XIXe siècle, il fait partie de ceux, fiers de l’identité et de l’histoire de la ville, qui se revendiquent citadins. Pour lui, l’arrivée des sahwa représentait une nouvelle occupation — moins directe que celle des États-Unis — de la ville par des tribus.

Les « sahwa », nouveaux maîtres ?

L’exemple de Fallouja est révélateur. En 2007, la politique d’envoi de troupes supplémentaires américaines décidées par le président George W. Bush (surge) et la création des sahwa ont contribué à une baisse significative de la violence. Alors pourquoi cela n’a-t-il pas duré ? « Parce que, explique le sociologue Amir Obeyd, la politique américaine a consisté à mettre un pansement sur une plaie au lieu de la recoudre. En encourageant les ruraux à s’installer et à prendre le pouvoir à Fallouja, elle a ignoré la structure sociale de la ville. Pour l’administration américaine, un habitant du centre-ville de Fallouja et un villageois de la périphérie, c’est la même chose. »

Pour maintenir cette sécurité, la ville avait dû être encerclée par l’armée américaine. À l’intérieur, une partie de leurs anciens ennemis, devenus alliés de circonstance, contrôlait la ville. Le nouveau maire était lui-même originaire d’un village voisin. Les milices de la Sahwa étaient les nouveaux maîtres, au grand dam d’un très grand nombre d’habitants comme Abou Ahmed A.. « Car ce “réveil” a mis un point d’orgue à un conflit social historique, enfoui depuis 2003. La tension entre urbains et villageois est une des raisons pour lesquelles ce statu quo n’a pas duré », poursuit le sociologue.

ll ne s’agit nullement ici de nier les autres causes qui ont mené à la situation chaotique de l’Irak. L’amalgame entre la communauté sunnite dans son ensemble et le régime baasiste, l’ostracisation des responsables politiques sunnites par l’ex-premier ministre Nouri Al-Maliki sont des éléments majeurs dans la configuration politique des régions à majorité sunnite. Du nord au sud, la politique confessionnelle est certainement la plus grande plaie en Irak. Mais il n’est pas envisageable de construire un avenir sans prendre en compte les structures sociales des villes. Depuis 2003, l’Irak n’a cessé de passer d’une politique éphémère de la ville à une autre, sans réel plan à long terme. C’est aussi de cela que souffre le pays.

Quand les paysans arrivent en ville

Pour comprendre cet enjeu, il est nécessaire de revenir quelques décennies en arrière, précisément au 14 juillet 1958, jour d’une révolution qui verra la chute du roi et l’instauration de la République irakienne. En cette année 1958, la situation économique est d’une gravité extrême. Les classes paysannes et les populations des faubourgs et villages proches des grandes villes, que l’on désigne péjorativement comme « arabes », sont réduites à une misère avilissante. Portée par la révolte des classes les plus modestes, l’armée, pourtant proche des élites, prend part à ce soulèvement d’une ampleur sans précédent. C’est précisément à ce moment-là que s’intensifient les flux migratoires internes. Ils sont renforcés après une réforme de l’éducation qui permet l’accès des ruraux à l’enseignement. Ces « Arabes » arrivent en ville et s’installent en groupes avec leur mode de vie, leur faible niveau d’éducation et leurs traditions. « Ils ont bouleversé les habitudes des citadins », raconte Amir Obeyed, lui-même habitant de Fallouja à l’époque. Même phénomène à Bagdad où des tribus entières s’installent et forment le quartier « Thawra » (Révolution), renommé Saddam Hussein puis Sadr City après 2003. Aujourd’hui, les Bagdadis les appellent « shrougui », autre terme péjoratif pour désigner les ruraux du sud de l’Irak. Comme les « ourban » de Fallouja, les « shrougui » sont mal vus par les citadins. Un antagonisme social instrumentalisé par le courant sadriste2 qui représente politiquement toute une frange de la classe populaire chiite, contrairement à la Sahwa qui n’a pas de représentation politique conséquente.

Avant même la création de l’Irak moderne, Fallouja, située sur les rives de l’Euphrate, était l’une des implantations urbaines les plus anciennes du pays, un carrefour commerçant à la porte de Bagdad. Abou Ahmed A. évoque des souvenirs de sa jeunesse. Il raconte que ces « Arabes » ne venaient à Fallouja que pour faire leurs courses, avant de rentrer dans leurs villages. Moqués, les enfants villageois, n’ayant pas encore accès à l’école, étaient la risée des enfants des villes. « Il était devenu banal de leur jeter des pierres en les insultant, se rappelle-t-il. Certes, la réforme de l’éducation a été une bonne chose, cependant cela s’est fait n’importe comment, sans penser au bouleversement que cela allait produire. L’Irak avançait sur la question sociale, mais n’était pas préparé. Les villes n’avaient pas les structures pour accueillir autant de personnes du jour au lendemain ». Des années durant, les ruraux ont donc été cantonnés à de nouveaux quartiers. L’enfant à qui on jetait des pierres et à qui on refusait l’entrée en ville se baladait en 2007 en armes, au nez et à la barbe des citadins. Ce même enfant se pavane peut-être aujourd’hui en armes au sein de l’organisation de l’État islamique (OEI). Le ressentiment des citadins envers les ruraux et à l’inverse des ruraux envers les citadins n’a ainsi jamais cessé de grandir, et a cristallisé les tensions dans l’Irak.

Même histoire à Mossoul, seconde ville du pays au passé glorieux, à la croisée des cultures arabe et ottomane. Avant 2003, comme ses prédécesseurs, Saddam Hussein avait encouragé la mobilité sociale autant à Mossoul qu’au niveau national. Pour cela, il avait fallu faciliter l’accès des ruraux à l’éducation. Ainsi, pour être enseignant, il n’était pas nécessaire d’être titulaire du baccalauréat. Mossab Jamil, originaire de Mossoul, est catégorique. « Les grandes familles de Mossoul sont parties en 2003, lors de l’invasion américaine. Et les habitants de la classe moyenne, éduqués, sont partis en 2014 au lendemain de l’arrivée de l’organisation État islamique. Il a donc bien fallu remplir ce vide. Beaucoup d’habitants des villages voisins sont venus s’installer en ville », explique-t-il. « Parmi les nouveaux arrivants, la moitié n’avait pas les codes de la ville. Ils venaient avec leurs codes tribaux qui avaient disparu de Mossoul. Les citadins, fiers de leur identité, étaient sévères avec eux. Ils voyaient leur arrivée comme un recul », poursuit celui qui a fui Mossoul juste après l’arrivée de l’OEI en 2014.

La revanche des pauvres

Et sans grande surprise, les maisons appartenant à l’élite de Mossoul sont souvent occupées par des commandants militaires de l’OEI des classes les plus pauvres, des villages. L’organisation, profitant du rejet de la communauté sunnite par la politique sectaire de Bagdad, a consciemment instrumentalisé les tensions et les rancœurs sociales pour rallier un maximum de partisans, sans mesurer l’importance de l’identité de la seconde ville d’Irak. « En 2014, c’est surtout l’est de Mossoul qui a été vidé de ses habitants originels. Aujourd’hui, les citadins ne veulent plus y vivre. Pour être acceptées, le vrai défi pour les autorités sera de reconstituer l’identité de Mossoul », conclut-il.

À Mossoul comme à Fallouja, l’OEI a pu compter sur le soutien ou la passivité d’une bonne partie de la population locale. Trahis par les autorités et par l’armée américaine, n’ayant pas obtenu les postes promis dans l’armée, des chefs tribaux qui s’étaient opposés aux islamistes en 2006-2007 au sein de la Sahwa ont choisi la radicalisation. Même des cheikhs qui ne partagent pas l’idéologie salafiste rigoriste ont vu dans l’alliance avec l’OEI une occasion de contester le pouvoir de Bagdad, mais également celui des élites de Mossoul et de Fallouja. Si les groupes comme la Sahwa ou l’OEI divergent évidemment sur le plan historique, politique et idéologique, ils s’appuient sur une même base sociale. Les « petites mains », qu’elles soient du côté de l’OEI ou des sahwa , se ressemblent, viennent parfois des mêmes villages et des mêmes tribus. Si un consensus entre ruraux et citadins est difficile à obtenir, l’atténuation des clivages entre eux sera essentiel à la reconstruction de l’édifice social, socle à partir duquel un nouvel Irak pourra se reconstruire. Il est en effet la pièce manquante au puzzle irakien.

1L’anonymat a été requis.

2Mouvement politique populiste, religieux et conservateur créé par Moqtada Al-Sadr dès les premiers jours de l’occupation américaine de l’Irak, dont le bastion est situé à Sadr City (nord-est de Bagdad).