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Le faux cadeau de l’État aux chrétiens d’Égypte

Une loi problématique sur la construction des églises

La loi sur la construction et la rénovation des églises adoptée par le Parlement égyptien le 30 août 2016 est entrée en application le 28 septembre. Pour la minorité chrétienne, qui représente entre 6 et 10 % de la population, la nouvelle législation fait débat car si elle offre une procédure administrative simplifiée pour la construction des lieux de culte, elle est jugée discriminatoire.

Je ne veux pas d’un vote seulement, je veux que les membres de cette assemblée se lèvent tous ensemble (…). Félicitations à nos frères coptes pour ce cadeau… tous ensemble…

C’est ainsi que le président du Parlement égyptien Ali Abdel Aal a clôturé les débats enflammés sur la loi relative à la construction et à la restauration des églises. L’assistance se lève donc pour applaudir, et certains crient : « Vive l’Égypte ! », « Vive le Croissant et la Croix ! »1. Cette façon de convoquer le « consensus national » autour de la loi montre bien comment le discours officiel tente d’éluder toute discussion sur les revendications de liberté religieuse, considérée comme source de désaccord et de dissension entre musulmans et chrétiens et comme une menace pour la propagande véhiculée par le vieux slogan « vive le Croissant et la Croix ! » En fait, il s’agit surtout d’éviter de s’interroger sur les modalités du vivre-ensemble et sur les moyens de l’améliorer.

Au fondement de la politique religieuse ottomane

Cette mise en scène éclaire sur un aspect au moins de ces modalités. Le président du Parlement parle en effet de la loi comme d’un « cadeau à nos frères coptes », une expression qui rappelle la terminologie du Hatti Humayun, — firman promulgué en 1856 par le sultan ottoman relatif à certains droits religieux des communautés soumises à son autorité2. Cet édit présente les règles que le sultan entend instaurer concernant la vie religieuse des non-musulmans, comme

les privilèges et protections spirituels (…) accordés par Nos Sublimes Ancêtres aux communautés chrétiennes et à toutes les confessions non musulmanes se trouvant sous notre Haute bienveillance dans Notre Empire bien gardé.

C’est ce texte qui constitue le fondement des politiques religieuses de l’État égyptien envers les non-musulmans depuis la vilayet (subdivision administrative, NDLR) ottomane et le khédivat des descendants de Méhémet Ali. Ni la première Constitution égyptienne de 1923 stipulant la liberté de croyance et l’égalité entre les citoyens ni le Mouvement des officiers libres qui mit fin à la monarchie en 1952 et décréta la République en 1954 n’ont apporté de changement, l’État a conservé la ligne générale de ces politiques. Et, alors que diverses lois organiques relatives à l’autorité d’Al-Azhar, au ministère des awqaf (NDLR. biens religieux), à l’institution de l’avis religieux et aux confréries soufies sont venues organiser un champ religieux islamique placé sous le monopole de l’État, l’organisation de la vie religieuse des non-musulmans est restée subordonnée à ce que les dispositions juridiques nommaient « les pratiques en vigueur » de l’État3.

Parmi ces « pratiques » figurait l’autorisation des églises, qui ne couvrait pas seulement l’autorisation de construire, mais également celle de pratiquer le culte. Selon le règlement ottoman, la communauté devait adresser sa requête à la Sublime Porte. Par la suite, cette disposition s’est maintenue en Égypte où, jusqu’à l’adoption de la loi, l’autorisation relevait d’une décision royale puis républicaine. La nouveauté, c’est que la demande sera désormais adressée au gouverneur dans la circonscription duquel sera édifiée l’église concernée. On est ainsi descendu dans la hiérarchie, passant du sultan ottoman au roi/président, puis au gouverneur.

Jadis, la demande était d’abord présentée au ministère de l’intérieur, qui la transmettait au cabinet royal ou à la présidence de la République. Le rapport de police sur l’opportunité de la requête constituait une étape aussi importante que nécessaire. Dans les années 1930, le ministère adopta un règlement interne concernant l’homologation des demandes de construction des mosquées et des églises : le « règlement Al-Azabi Pacha », du nom du vice-ministre de l’intérieur de l’époque.

Dans les faits, personne ne présentait de demande au ministère pour construire une mosquée, et bien des mosquées contrevenaient à ces directives sans qu’il n’ait jamais été fait obstacle à leur construction — à l’exception des cas d’atteinte flagrante à la propriété privée ou publique. Pour les églises, en revanche, le rapport de police constituait le principal écueil et l’attente de la décision royale ou républicaine pouvait durer plusieurs années. De plus, le rapport de l’intérieur ne pouvait être contesté puisqu’il ne constituait qu’un simple avis à l’adresse du cabinet royal ou de la présidence de la République et non pas une décision administrative proprement dite. De même, la non-publication de la décision royale ou présidentielle ne pouvait être contestée en raison de son caractère souverain.

Une menace pour l’identité islamique ?

Jusqu’à l’adoption de la loi, la décision s’inscrivait donc dans la continuité des « privilèges et protections spirituels octroyés aux communautés non musulmanes placées sous la Haute bienveillance dans l’Empire bien gardé ». La loi elle-même s’inscrit dans cette continuité, quoique dans une moindre mesure, puisqu’elle stipule que l’agrément de la demande de construction ou de restauration des églises est soumis à l’appréciation du gouverneur, que l’on ne peut aisément discuter, l’article 2 disposant :

On veillera à ce que la superficie de l’église qui fait l’objet de la demande d’autorisation, ainsi que de ses dépendances, corresponde au nombre et aux exigences des citoyens de la communauté chrétienne dans la zone concernée, et il sera tenu compte du taux de croissance démographique.

L’État égyptien évitant de publier des statistiques sur le nombre de chrétiens, le décompte présenté par chaque église fait l’objet de discussions qui s’ajoutent à la vieille polémique confessionnelle sur les dimensions des édifices, considérées comme dépassant les besoins des chrétiens. C’est ce qu’a fait valoir le parti salafiste Al-Nour pour justifier son opposition à une loi qui risque, selon lui, d’ouvrir la porte à la construction d’églises ne correspondant pas à « la proportion réelle de chrétiens ». Un membre du groupe parlementaire a d’ailleurs parlé de « menace pour l’identité islamique de l’Égypte »4.

Le sentiment d’une partie de la population, exprimé de façon très claire par le parti Al-Nour, est à l’origine du rejet de dizaines de demandes d’autorisation, la police faisant ainsi écho aux convictions des éléments de l’appareil sécuritaire ou craignant de heurter certains musulmans. Les chantiers sont en effet parfois pris d’assaut par des musulmans persuadés que la multiplication ou l’agrandissement des églises et l’érection de croix constituent fondamentalement une menace pour l’identité islamique en raison de la concurrence faite aux mosquées et aux minarets.

Les musulmans sunnites sont « le peuple »

Pourtant, le problème de cette loi n’est pas tant dans le détail de ses dispositions5 que dans son principe, qui pérennise la discrimination entre musulmans et non-musulmans en matière de droits et consacre la séparation entre les politiques de gestion des affaires religieuses des musulmans et des autres confessions. La nouvelle loi perpétue en effet les politiques religieuses du califat islamique qui confiait la tutelle sur les affaires islamiques au dirigeant, celui-ci étant obligatoirement musulman. Il revenait ainsi à ce dirigeant de nommer les imams et les muftis et de fixer le rite juridique selon lequel la justice rendait ses ordonnances concernant la vie des musulmans. Les autres confessions étaient soumises au sultan et à l’État des musulmans, le dirigeant les autorisant à pratiquer leurs rites et à disposer de lieux de culte, tandis que la gestion des affaires religieuses internes relevait de la responsabilité de leurs chefs religieux, contrairement au « peuple musulman » qui dépendait politiquement et religieusement du dirigeant.

Les réformes (tanzimat) ottomanes ont consacré la domination de l’État sur le cœur de la vie religieuse des musulmans, qui n’étaient pas concernés par les réformes relatives aux confessions accordant certains droits aux communautés soumises au sultanat. Car les musulmans sunnites n’étaient pas considérés comme une confession mais comme « le peuple ». De ce fait, tout groupe islamique schismatique adoptant un rite différent et opposé au rite sunnite, tel le chiisme, était réprimé car il sapait le corps du « peuple » et le divisait religieusement. L’institution ottomane du « cheikh de l’islam » a donc entrepris d’imposer son hégémonie sur le champ religieux islamique en soumettant à autorisation l’enseignement de la religion et la prédication dans les vilayet. Les imams et les juristes des grandes mosquées et de l’université Al-Azhar étaient placés sous la dépendance de l’institution officielle centrale tandis que les autres confessions conservaient en principe le droit de pratiquer leur religion et de créer de nouveaux lieux de culte — la question fit l’objet d’un débat juridique historique — sur autorisation spéciale du sultan.

Les politiques religieuses de l’État égyptien s’inscrivent manifestement dans la même ligne que les précédentes, avec un ministère des awqaf qui a la haute main sur les mosquées, la prédication et l’enseignement de la religion, et qui interdit à tout individu ou à tout groupe ne dépendant pas directement de lui de prêcher ou d’enseigner dans les mosquées. Aucun autre groupe islamique — en particulier pas les chiites — n’est autorisé à disposer de mosquées, et la pratique des activités religieuses dans des locaux associatifs ou des habitations est réprimée. En ce qui concerne les non-musulmans, l’État reconnaît un nombre limité de communautés chrétiennes, ainsi que la communauté juive, de plus en plus réduite6.

Séparation des musulmans et des non-musulmans

L’adoption de la nouvelle loi constitue une initiative dérisoire, tardive et réactionnaire puisqu’elle consacre la séparation entre musulmans et non-musulmans et va à l’encontre des propositions visant à instituer le fondement juridique de la liberté de religion en abrogeant le décret ottoman relatif aux non-musulmans et en brisant le monopole de l’État sur le champ religieux islamique. Elle va également à l’encontre des propositions visant à adopter une législation unique pour la création des lieux de culte de toutes les religions et croyances. Ces propositions, formulées par des forces politiques et des organisations des droits humains avant et après janvier 2011, ont failli être adoptées par le gouvernement de transition mis en place après la chute de Hosni Moubarak. Mais c’était compter sans le refus catégorique d’Al-Azhar et des salafistes, farouchement opposés à l’égalité entre musulmans et non-musulmans en matière d’organisation des affaires religieuses7.

La loi vient donc consacrer la discrimination et la séparation en matière de politique religieuse, malgré les dispositions constitutionnelles stipulant l’égalité. Le processus d’adoption et la mise en scène organisée au Parlement témoignent clairement d’une volonté gouvernementale de mettre rapidement un terme au débat public sur la question confessionnelle. Le gouvernement en appelle au patriotisme et à l’union nationale pour dénoncer la discrimination et les tensions confessionnelles latentes, tout en continuant d’agiter la question du consensus face aux propositions de changement en faveur de la citoyenneté et de la liberté de religion.

2NDLR. Le Hatti-Humayoun (rescrit impérial) de 1856 reconnaît l’égalité de tous les habitants de l’empire ottoman, quelle que soit leur religion.

3Autorisation de la prière, crise de la liberté d’occuper les lieux de culte en Égypte (en arabe), Initiative égyptienne pour les droits personnels, 2014.

4Déclaration du député Mohammed Ismail Gadallah à Al-Yawm Al-Sabaa du 30 août 2016

6À qui appartiennent les minarets aujourd’hui  ?, Initiative égyptienne pour les droits personnels, 2014 (en arabe).

7La section des études islamiques d’Al-Azhar a rejeté l’adoption d’une loi unique sur les lieux de culte et recommande l’adoption d’une loi sur les églises seulement, lire Al-Ahram du 16 octobre 2011.