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Le gaz de schiste enflamme le sud de l’Algérie

Plus de deux mois de mobilisation contre l’exploitation du gaz de schiste, et la population d’In Salah, soutenue par une coalition de partis d’opposition ne recule pas. En face, le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika, mis en difficulté, affiche une attitude ferme et refuse le dialogue. Un bras de fer à haut risque sur fond de crise énergétique.

Tout a commencé le 1er janvier à 1 600 km au sud d’Alger. Les 50 000 habitants de la ville d’In Salah se réveillent avec les bruits des forages de puits de gaz de schiste dans le bassin de l’Ahnet voisin où une plateforme gazière est installée. Le ministre de l’énergie, Youcef Yousfi, avait déjà allumé la première torche le 27 décembre 2014, inaugurant ainsi un nouveau cycle énergétique — non conventionnel — pour l’Algérie dont les hydrocarbures traditionnels commencent à se tarir. À ce moment-là, le gouvernement ne savait pas qu’il venait d’allumer la mèche de la contestation populaire locale, celle qui allait porter l’opposition à l’exploitation du gaz du schiste. Oubliée de la République, In Salah fait brusquement irruption dans le débat national en posant sur la table une problématique que ni les parlementaires ni les spécialistes n’avaient jugé nécessaire de discuter. En janvier 2013, en effet, le nouveau projet de loi sur les hydrocarbures, incluant un chapitre sur l’exploitation du gaz de schiste n’a fait l’objet d’aucun débat de fond à l’Assemblée populaire nationale (le Parlement) et la loi a été adoptée sans rencontrer de résistance. Même le Parti des travailleurs (PT) situé à l’extrême gauche a voté pour. « Nous avons voté en faveur de la loi portant exploitation de cette richesse nationale. C’est une richesse qu’on ne peut ni négliger ni abandonner », justifie Louiza Hanoune, secrétaire générale du PT.

La résistance viendra du sud, en mal de développement alors qu’il est pourvoyeur des richesses du pays. Composé de médecins, d’enseignants, de pétroliers, d’étudiants, d’ingénieurs et de chômeurs, le mouvement de contestation prend forme et soulève la quasi-totalité de la population d’In Salah, femmes en tête. Redoutant les risques écologiques de l’exploitation du gaz du schiste, les habitants de cette localité perdue dans l’immense désert algérien (80 % de la superficie du territoire national) se dressent tel un rempart contre le projet du gouvernement. Un collectif est mis en place pour prendre en charge la contestation. Hommes, femmes et enfants occupent sans interruption la place centrale de la ville baptisée pour l’occasion « Maidan essomoud » place de la résistance »). Des tentes y sont érigées, faisant d’In Salah le pivot de la lutte contre le gaz de schiste en Algérie. Au bout d’une semaine de mobilisation, la ville du sud capte tous les regards, suscite un mouvement de sympathie ; les médias y envoient leurs reporters et la classe politique se saisit de l’affaire. L’exploitation du gaz de schiste devient un débat national, non sans provoquer des clivages au sein de l’opinion tout comme chez les experts.

Fracturation hydraulique, fracture sociale

La contestation donne du fil à retordre au gouvernement qui peine à convaincre sur la nécessité de recourir à cette énergie fortement décriée, et surtout face à l’un des animateurs du mouvement qui avance des arguments solides. Mohamed Djouan, président de l’association écologique Shems (« soleil ») basée à In Salah se dit « blessé » par la méthode du gouvernement qui impose le choix du schiste sans passer par un débat national. « À In Salah, la population est offusquée. Nous avons alerté sur les nombreuses menaces environnementales qui pèsent sur la santé publique, comme les émissions de monoxyde de carbone qui proviennent des puits de gaz. Avec l’exploitation du gaz de schiste, la menace devient réelle sur les nappes albiennes. La seule richesse que nous devons préserver c’est l’eau. On ne peut pas, au nom d’une logique économique qui veut perpétuer la rente, faire des dégâts écologiques », s’indigne-t-il. Effectivement, le sous-sol de Tamanrasset se trouve être l’une des plus grandes réserves d’eau fossile au monde, estimée à 50 000 milliards de mètres cubes. Le risque d’une contamination de l’eau en raison des produits chimiques injectés est fortement redouté et les habitants tiennent à cette ressource comme à la prunelle de leurs yeux. « La civilisation, la culture matérielle et symbolique de ces régions sont basées sur la gestion de l’eau », explique l’anthropologue Dida Badi.

Si dans un premier temps le gouvernement a fait le dos rond face au mouvement de contestation en distillant un discours souvent teinté de scepticisme sur « les motivations réelles » de la mobilisation, le premier ministre Abdelmalek Sellal a fini par céder et descendre dans l’arène. Trois semaines après le début de la contestation, il déclare que « l’exploitation n’est pas à l’ordre du jour, nous sommes à la phase d’exploration. Le gaz de schiste est une nécessité économique ». Un discours qui trahit la panique du pouvoir face à la chute des cours du pétrole. L’Algérie, un pays dont la dépendance à la ressource pétrolière est quasi totale (98 % des exportations) voit son économie affectée alors que le gouvernement s’est engagé depuis des années dans une logique excessivement dépensière. Il se trouve du coup contraint à des coupes budgétaires drastiques. Après les années fastes du pétrole à 120 dollars le baril, place à l’austérité. Pas si facile pour un régime en fin de parcours de s’assurer une paix sociale alors que les foyers de tensions se multiplient, notamment dans le sud. À l’inextricable crise sécuritaire de Ghardaïa dans la vallée du M’zab s’ajoute celle du mouvement des chômeurs de Ouargla et de Laghouat, non loin du plus grand gisement de gaz en Afrique où plusieurs animateurs du mouvement croupissent en prison pour avoir revendiqué le droit au travail. « Le pouvoir algérien, qui ne s’est jamais préparé à l’après-pétrole est pris de panique, sans réflexion et sans concertation. Il est prêt à tous les dérapages pour préserver la rente, fondement de son existence », critique Haider Bendrihem, ancien parlementaire et expert en énergie. « Ce projet fera le beurre des multinationales. Une bataille de survie pour le pouvoir. Le gouvernement a engagé 70 milliards de dollars pour les cinq prochaines années dans l’exploration et la recherche du gaz de schiste. La texane Halliburton a déjà le monopole sur les produits chimiques à injecter dans les puits, alors que Total fournit quasi exclusivement les équipements », fait-il remarquer.

De toute évidence, les « assurances » du gouvernement n’ont pas convaincu, bien au contraire. « Le gouvernement prêche dans le désert », rétorquent les contestataires d’In Salah. Déçus par cet « entêtement », ils persévèrent dans leur mobilisation et gagnent en solidarité au niveau national et même à l’international où plusieurs ONG internationales sont actives dans la défense de l’environnement. L’essoufflement espéré par les autorités n’aura pas lieu et la persistance à exploiter le schiste a fini par provoquer une fracture sociale qui ne cesse de se creuser. La contestation se radicalise.

Loin des nationalisations historiques

Après deux mois de mobilisation permanente, la population d’In Salah a forcé l’admiration de l’opinion publique et la revendication prend une dimension politique avec l’implication des partis d’opposition. Une constellation de partis réunis sous la bannière de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD) — démocrates laïcs, nationalistes et islamistes — entrent dans la bataille contre le schiste. Ils ont choisi le 24 février pour organiser des rassemblements à travers tout le territoire. Cette date est très « chargée » au plan symbolique car elle renvoie à la fois à la création de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), et à la nationalisation des hydrocarbures en 1971 opérée par feu Houari Boumédiène : une option stratégique qui avait contribué à parachever l’indépendance du pays, à l’époque socialisante où l’Algérie était encore la Mecque des révolutionnaires. De ce passé, les pouvoirs successifs ont fait table rase et depuis, l’Algérie a basculé dans l’économie ultra-libérale. Autre époque, autre politique. Mais le pouvoir entend toujours garder le monopole sur les dates symboliques de cette histoire et voit d’un mauvais œil l’opposition s’employer à récupérer celle du 24 février. Les rassemblements ont dès lors été durement réprimés et les leaders d’opposition empêchés de se rassembler dans la capitale.

Mais dans le sud, la détermination des précurseurs du combat anti-schiste semble inébranlable. Ainsi, quatre jours après la mobilisation nationale, la population d’In Salah prend d’assaut une base de la multinationale américaine Halliburton lorsqu’elle apprend que les entreprises lancent les travaux d’un second puits. La mobilisation, jusque-là pacifique, bascule dans l’affrontement après intervention de la gendarmerie nationale. L’ambiance bon enfant des premières semaines laisse place aux émeutes durant plus de 24 heures. Des édifices publics sont incendiés, des barricades installées et la police intervient à coups de gaz lacrymogènes. Un jeune sérieusement affecté par le gaz perdra la vie quelques jours plus tard. L’intervention de forces de l’Armée nationale populaire (ANP) devient nécessaire pour ramener le calme ; l’image des soldats s’interposant entre les manifestants et les forces de police est saisissante : « L’armée nous protège », « Nous résistons et refusons le gaz de schiste », lancent les manifestants.

Face au risque d’enlisement dans une région jugée ultra-sensible du point de vue sécuritaire — la Libye n’est pas loin —, c’est le commandant de la 6e région militaire en personne qui mène les pourparlers avec le collectif anti-gaz de schiste. Le ministère de la défense se fend d’un communiqué officiel pour rendre publiques les « tractations ». L’implication de l’armée dans un dossier essentiellement économico-politique est cependant diversement appréciée dans l’opinion ; elle dénote l’incapacité des responsables politiques à faire face à la situation. Ni le premier ministre, ni son ministre de l’intérieur — encore moins celui de l’énergie — n’ont jugé nécessaire de descendre dans le sud en colère. Les lignes deviennent de plus en plus inconciliables ; l’opposition exige un moratoire et le gouvernement refuse de dialoguer. Le pouvoir, comme pris au piège, ne peut manifestement ni reculer au regard de ses engagements avec les multinationales, ni convaincre la population locale qui refuse de céder.

Une marche nationale a été organisée le samedi 14 mars dans la ville de Ouargla, le département qui abrite la plus grande plateforme pétrolière du pays. Une nouvelle épreuve pour le gouvernement. En tout état de cause, avant même de contaminer l’eau albienne, le gaz de schiste empoisonne la vie politique nationale pourtant déjà suffisamment exécrable. Le chef de l’État, dont l’absence est permanente pour cause de maladie n’assure plus les arbitrages, laissant croire de plus en plus que le quatrième mandat est synonyme d’un engrenage auquel il est difficile de mettre fin.