Politique, culture, société, économie, diplomatie

Le « nasser-sadatisme », un phénomène politique et culturel dans l’Égypte de Sissi

Le 28 septembre 2015, l’Égypte célébrait le quarante-cinquième anniversaire de la mort de Gamal Abdel Nasser. On se préparait pour les élections législatives qui allaient se dérouler au cours des mois d’octobre et de novembre 2015. Ce même automne était réédité un ouvrage de jeunesse d’Anouar El-Sadate, jusque-là oublié. L’occasion de se pencher sur le « nasser-sadatisme », cette affirmation d’une filiation politique improbable, mise en scène par des fresques murales et des affiches où sont réunis les portraits de Gamal Abdel Nasser, Anouar El-Sadate et Abdel Fattah Al-Sissi.

Il existe en Égypte un parti nassérien légal depuis 19921. Au début de 2014, un second parti est autorisé, le Parti démocratique Sadate2. Aucun des deux n’a eu d’influence véritable sur les élections législatives qui se sont déroulées en octobre et novembre derniers. Sans poids politique, ces deux partis s’inscrivent dans une dynamique qui va en s’affaiblissant depuis le coup d’État du 3 juillet 2013. Néanmoins, l’observation des candidats à ces élections permet de repérer des personnalités connues pour leur allégeance à la pensée de Gamal Abdel Nasser et/ou de Anouar El-Sadate, candidates sur des listes conjointes financées par des hommes d’affaires. C’est là sans doute une des expressions du phénomène de « nasser-sadatisme » dernièrement observé sur la scène politique égyptienne, et qui trouve des répercussions dans la culture également.

C’est sur la place Tahrir, dans les manifestations du 30 juin 2013 contre les Frères musulmans, que l’on voit ressurgir des portraits de l’ancien président Sadate. Ils suivent ceux de Nasser, timidement brandis sur ladite place peu après le soulèvement du 25 janvier 2011. Plus tard, un troisième portrait est venu rejoindre les deux premiers : celui d’Abdel Fattah Al-Sissi, chef d’état-major de l’armée qui a destitué Mohamed Morsi. Indépendamment de l’appartenance de ce dernier aux Frères musulmans, mouvement désormais interdit en Égypte et classé sur la liste des organisations terroristes, rappelons que Mohamed Morsi a été le premier président civil élu dans l’histoire de l’Égypte.

La campagne d’affichage du trio composé de Sissi, Nasser et Sadate, trois leaders issus des rangs de l’armée, commence officiellement après le 3 juillet 2013. Elle est menée tambour battant, et les affiches sont collées jusque sur les chars postés dans les rues du Caire et des autres villes au motif de protéger la population contre la terreur des Frères musulmans. Très vite, l’affiche est reproduite et commercialisée à de nombreuses occasions et sous des formes diverses. À cet égard, la fresque murale tapissant les couloirs du métro du Caire en hommage à ce que la presse — qui parle d’une seule et même voix — nomme « le nouveau canal de Suez », consacre ce mariage à trois, scellant au passage l’union improbable de deux personnages antagonistes : Nasser et Sadate. Bien plus, cette fresque porte la marque stylistique des arts produits sous la dictature, c’est-à-dire fondés sur le culte de la personnalité et la présomption de popularité : amplification des volumes et des étendues, en écho avec l’amplification des symboles du pouvoir et des messages directs.

Retour sur une fracture

En novembre 1976, avec le retour prudent et surveillé de la vie politique3, les premières élections ont lieu. La fracture est nette et sans appel entre les partisans de Nasser et ceux de Sadate. Elle est apparue lors de la guerre déclenchée le 6 octobre 1973, qui lui a valu le titre de « commandant de la bataille d’Al-Obour »4. Sadate se libère dès lors de la figure tutélaire de Nasser, leader de la révolution de juillet 1952 et du mouvement des Officiers libres qui a renversé la monarchie.

Après l’assassinat de Sadate le 6 octobre 1981, les journaux se sont interrogés sur la position de son successeur Hosni Moubarak et sur le choix que le président nouvellement élu allait opérer entre la voie de Nasser et celle de Sadate. De nombreux intellectuels, pourtant supposés saisir avant les autres la primauté des enjeux objectifs sur les préférences personnelles, croyaient à cette polarisation. Autant d’indicateurs qui renvoyaient aux divergences entre les deux anciens chefs d’État en matière d’économie et de politique, mais aussi dans les alliances sociales nationales, régionales et internationales.

« Le candidat du destin et de la nécessité »

Lorsque le général Abdel Fattah Al-Sissi prend les rênes du pouvoir, il n’a pas à prendre parti en faveur de Nasser ou de Sadate. De même que personne ne se demande s’il va marcher dans les pas de Moubarak qui l’a nommé directeur des renseignements militaires ou dans ceux de Mohamed Morsi, qui l’a hissé au poste de ministre de la défense. Néanmoins la presse, qui a contribué à paver la route du général vers le leadership, puis vers la présidence, suggère un temps qu’il est le successeur de Nasser, avec qui il a des points communs.

Des personnalités emblématiques du nassérisme s’engouffrent donc dans la campagne en faveur de Sissi, le nouveau « leader sauveur » qui va soustraire la nation et le peuple égyptien au danger des islamistes et des terroristes. La participation du célèbre intellectuel pro-nassérien Mohamed Hassanein Heikal renforce l’engouement pour cette campagne au moment de son lancement. Il annonce en claironnant le « candidat du destin et de la nécessité », alimentant l’imaginaire populaire d’images et de comparaisons avec le leader historique Gamal Abdel Nasser.

Très vite, cette image franchit des étapes déterminantes, avant même l’accession de Sissi au poste présidentiel. Des étapes qui permettent de formuler l’hypothèse sérieuse d’une image structurée autour d’une forme nassérienne par opposition à un fond sadatiste, et de s’interroger sur la cohabitation entre la forme et le fond d’un côté et leurs succédanés de l’autre, longtemps considérés comme antithétiques.

Le premier test à l’appui de cette hypothèse est sans doute l’offensive israélienne sur Gaza en juillet 20145. La réaction officielle de l’Égypte au déroulement de l’offensive rend compte de la manière dont l’hostilité à l’égard du Hamas s’est étendue à Gaza, puis aux Palestiniens. Rappelons que la même situation avait prévalu au moment des accords de Camp David, quand l’inimitié de Sadate à l’égard du leadership de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’était élargie à l’ensemble du peuple palestinien et de sa cause6.

Aujourd’hui, cette même politique égyptienne débouche sur une entreprise destinée à inonder les tunnels, une fois le siège de la bande de Gaza bouclé. La campagne de propagande engagée depuis près de trois ans associe indistinctement le Hamas aux Frères musulmans égyptiens et l’organisation palestinienne est accusée de fomenter des complots portant atteinte à la sûreté de l’État égyptien.

Le second test porte sur l’économie et les orientations sociales. Un éminent économiste, initialement favorable au coup d’État du 3 juillet, qui avait identifié très tôt dans le discours de candidature du président les orientations économiques qui rapprochent ce dernier de Sadate, voire de Moubarak, se voit interdire sa chronique hebdomadaire par le journal Al-Ahram7.

Mais Sissi ne tarde pas à dissiper toute confusion possible. Dès son accès à la présidence, il supprime la subvention accordée par l’État aux carburants, mesure préjudiciable aux catégories démunies et aux classes moyennes. Il se vante même d’avoir entrepris ce que Sadate avait été incapable de faire, bien qu’il en ait eu l’intention. Il y a dans cette fanfaronnade une allusion au soulèvement populaire de 1977 qui avait à l’époque poussé le président Sadate à revenir sur les décisions prises de lever les subventions sur les produits de base. Les nombreuses lois récemment promulguées en l’absence de Parlement confirment, dans les choix de Sissi, les orientations néolibérales et le capitalisme clientéliste8.

Centralité du rôle de l’armée

Dans un cas comme dans l’autre, les nombreuses personnalités politiques proches du nassérisme — profitant de la situation pour reprendre des postes importants dans l’appareil d’État — n’émettent pas le moindre signe de protestation contre l’usurpation de l’image de Nasser pour couvrir des réalités de type « sadatiste ». Bien plus, elles se montrent même disposées à concéder une partie de leurs convictions nationalistes arabistes et sociales, y compris leur antipathie à l’égard d’Israël et des puissances conservatrices du Golfe. Le tout pour faire durer une alliance fondée sur la reprise des hostilités entre l’État de 1952 et les Frères musulmans, et la primauté de cette hostilité sur les débats les opposant aux partisans de Sadate, et probablement à ceux de Moubarak. Ladite alliance se fonde sur la centralité du rôle de l’armée en politique et la primauté de son rôle sur celui de la société. Les efforts de dialogue, déployés pendant près de deux décennies entre nationalistes et nassériens d’un côté et islamistes de l’autre semblent partis en fumée.

Le front culturel n’est pas très éloigné du phénomène de « nasser-sadatisme ». À la veille du quarante-cinquième anniversaire de la mort de Nasser, le 28 septembre 2015, la maison d’édition Dar al-Hilal, subventionnée par l’État, publie une nouvelle édition de l’ouvrage d’Anouar El-Sadate, Voici ton oncle Gamal, mon fils, dont la première édition remonte à 1957. Dans l’évènement organisé autour de cette réédition, le message de la maison d’édition est celui d’une réconciliation entre Sadate et Nasser. Car le livre, resté dans les oubliettes toutes ces années, contredit de bout en bout l’offensive menée par Sadate contre Nasser. Tout comme il contredit les mémoires du même auteur publiés en 1978 sous le titre Quête de soi. Selon Ghali Mohamad, président du conseil d’administration de la maison d’édition, l’initiative de ce projet de réédition est appuyée par Sissi lui-même9.

Ainsi, le phénomène du « nasser-sadatisme » se manifeste dans la culture comme dans la politique. Il vient appuyer une vieille théorie courant parmi les intellectuels au Caire et restée malheureusement dans des cercles restreints. À savoir qu’à la base, la différence entre le gouvernement de Nasser et celui de Sadate est faible, eu égard à l’appartenance de classe et aux orientations autoritaires en politique. Bien plus, le gouvernement de Sadate représenterait l’évolution naturelle de celui de Nasser, adaptée aux transformations survenues sur la scène régionale et internationale.

Traduit de l’arabe par Hana Jaber pour Orient XXI.

1Il s’agit du Parti arabe démocratique nassérien. Son fondateur est Dia’a Al-Dine Daoud, homme politique aujourd’hui décédé.

2NDLR. Parti créé en mai 2014 par Effat El-Sadate, fils d’Anouar El-Sadate.

3Le pluralisme politique a disparu de l’Égypte en 1953. Les tribunes du seul parti politique qu’est l’Union socialiste (droite, centre, gauche), fondées en 1975 se sont engagées dans ces élections peu de temps avant d’être transformées en partis, sur une décision de Sadate.

4NDLR. Al-Obour (la traversée) est une étape de l’opération Badr menée par l’armée égyptienne pendant la guerre d’octobre 1973. Avec pour objectif de reconquérir le Sinaï, cette étape consistait à traverser le canal de Suez et à utiliser des canons à eau pour s’ouvrir un passage dans le sable qui le longeait. Sadate était aux commandes de cette opération.

5Voir Karem Yehia, «  Gaza et le phénomène du ‘nasser-sadatisme’  »en arabe. Ce texte a été censuré dans le quotidien Al-Ahram.

6Karem Yehia, «  Image des Palestiniens (1982-1985)  », Revue d’études palestiniennes, n° 19, printemps 1986  ; p. 27-52.

8Citons la loi sur le service civil qui affecte 6 millions de fonctionnaires de l’État, sans compter les amendements de la loi sur l’investissement en faveur des capitaux étrangers, et au détriment des droits des travailleurs la veille du sommet de Charm Al-Cheikh en mars 2015.