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Le pouvoir égyptien dans l’imbroglio de l’affaire des îles Tiran et Sanafir

Entre pressions saoudiennes et décisions de justice

Le 25 janvier marque le sixième anniversaire du début des manifestations qui ont fait tomber le président Hosni Moubarak. Et aussi le premier anniversaire de la disparition et de l’assassinat du jeune étudiant italien Giulio Regeni, sans doute par la police égyptienne. Ces anniversaires suscitent les inquiétudes du pouvoir qui craint des manifestations. Le mécontentement s’est concentré sur la rétrocession des deux îles de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite, décision rejetée par le haut tribunal administratif le 16 janvier 2017.

Une source diplomatique égyptienne bien informée a indiqué que l’Égypte était en quête de médiation d’un pays du Golfe pour régler son différend avec l’Arabie saoudite. Riyad aurait lancé un « avertissement presque ultime » à l’Égypte fin décembre 2016 pour que les deux îles de Tiran et Sanafir, situées à l’entrée du Golfe d’Aqaba, soient restituées dans un délai de deux semaines.

C’est en avril 2016 que le premier ministre égyptien Shérif Ismaïl et le roi Salman Ben Abdelaziz Al-Saoud ont signé un accord de redéfinition des frontières maritimes entre les deux pays qui donne à l’Arabie saoudite la souveraineté sur les deux îles. Des avocats égyptiens ont alors intenté un procès auprès du Conseil d’État, qui a jugé anticonstitutionnel cet accord et l’a invalidé.

Le gouvernement a fait appel à plusieurs niveaux. D’abord devant le haut tribunal administratif. Ce dernier, dans son jugement, a précisé que le gouvernement n’avait présenté aucun document prouvant la propriété de l’Arabie saoudite de ces deux îles et qu’il n’avait pas le pouvoir de signer un tel accord. Les autorités se sont alors tournées vers la Haute Cour constitutionnelle au mois de juin 2016, au motif que le Conseil d’État n’avait pas le pouvoir de valider ou invalider des traités internationaux. Cet appel est actuellement en cours et une décision est attendue le 12 février prochain.

C’est dans ce contexte que se sont déroulées en Égypte des manifestations d’opposition à cet accord, les plus importantes depuis l’élection d’Abdel Fattah Al-Sissi à la présidence en 2014. De nombreux manifestants ont été arrêtés et inculpés.

Quelles conséquences sur les relations bilatérales ?

Selon une source égyptienne proche du dossier, l’Arabie saoudite aurait fait pression sur l’Égypte de diverses manières. D’abord en suspendant ses livraisons de pétrole, obligeant Le Caire à compter sur ses maigres ressources pétrolières afin d’éviter toute pénurie d’essence, associée à l’image du pouvoir finissant de Mohamed Morsi en 2013. Les Saoudiens auraient également cherché à bloquer les aides octroyées par les pays du Golfe à l’Égypte, voire à retarder la réception de la première tranche du crédit de 12 milliards de dollars décidé par le Fonds monétaire international (FMI).

Cette même source ajoute que « l’Égypte observe avec inquiétude la démarche saoudienne de prendre l’Égypte à revers grâce à son rapprochement avec l’Éthiopie. Or ce pays est en train de terminer la construction du barrage de la Renaissance sur le Nil, qui diminuera la quantité d’eau arrivant en Égypte ».

Une délégation saoudienne de haut niveau s’est rendue en Égypte en décembre 2016 pour transmettre l’ultimatum saoudien : tout retard de restitution des deux îles aurait de graves conséquences. Quatre jours plus tard, le conseil des ministres égyptien soumettait l’accord au Parlement. Ce renvoi s’est heurté, chose rare, à une opposition — y compris de la part de députés qui sont habituellement dociles envers les décisions gouvernementales. Ceux-ci ont refusé de se prononcer tant que la Cour administrative n’avait pas rendu sa décision. Selon Abdallah Al-Sinaoui, écrivain nassérien qui avait été parmi les proches des cercles autour du président Abdel Fattah Al-Sissi, un nombre important de parlementaires n’ont donné leur opinion que durant des sessions à huis clos, de crainte qu’une prise de position publique les conduise à être traduits devant des tribunaux militaires.

La visite de la délégation saoudienne a été suivie par la suspension du programme présenté par Ibrahim Eissa sur la chaîne satellitaire Al-Kahera wal nass. Une source proche de la chaîne a indiqué que la suspension du programme a été décidée le jour où Eissa devait recevoir Khalid Ali, l’un des avocats ayant intenté le procès contre le gouvernement sur les îles.

Un diplomate égyptien, ayant préféré garder l’anonymat, a déclaré au quotidien Mada Masr que l’Égypte voudrait trouver une médiation arabe afin d’influencer la position saoudienne. Mais la décision de la cour a ruiné ces espoirs. « Nous attendons maintenant quelques jours, en espérant une solution malgré les complications », a-t-il dit. Car plusieurs autres dossiers compliquent la donne, y compris la position égyptienne sur la Syrie (rapprochement entre Le Caire et Assad) et le Yémen (l’Égypte a refusé d’engager des troupes au sol aux côtés de l’Arabie).

Un des facteurs qui ont poussé l’Arabie à vouloir cet accord tient à la volonté de Mohammed Ben Salman, le fils du roi et vice-prince héritier, de renforcer leur position dans la famille royale. Ce texte, dont il était l’architecte, devait confirmer la prééminence de l’Arabie sur la scène régionale, au détriment de l’Égypte.

Un Parlement embarrassé

Le dossier de l’accord envoyé par le conseil des ministres au Parlement avait été conservé dans le bureau du président de l’Assemblée Ali Abdallah. Afin d’éviter un trop grand mécontentement, il avait fini par donner aux députés accès à quelques documents.

Les échanges de correspondances entre les deux pays, que le quotidien Mada Masr a pu consulter, font remonter l’accord à décembre 2015, après deux mois d’intenses négociations. Moufid Chihab, juriste et ex-ministre de Hosni Moubarak, y a participé, suscitant une gêne chez les autres négociateurs qui y ont vu un conflit d’intérêt : Chihab était également conseiller juridique du royaume saoudien.

L’origine de l’accord remonterait à une lettre de 1990 signée par Abdel Asmat Abdal Meguid, alors ministre des affaires étrangères égyptiennes adressée à son homologue saoudien Saoud Al-Faysal. Tous les deux sont décédés depuis.

Une autre lettre, du prince Mohammed Ben Salman, le vice-prince héritier, assure que l’Arabie saoudite accepte de se soumettre aux obligations internationales en ce qui concerne les deux îles –- référence implicite à l’accord de paix de mars 1979 entre l’Égypte et Israël. Un échange de lettres entre le ministre égyptien des affaires étrangères Sameh Choukri et le premier ministre Benyamin Nétanyahou est inclus au dossier. Cet échange fait référence au nécessaire respect saoudien des engagements internationaux de l’Égypte, de même qu’à une reconnaissance par les Israéliens de l’accord égypto-saoudien.

Une lettre du Caire à Riyad et Tel-Aviv a pour sujet les arrangements sécuritaires à propos de la Force multinationale stationnée dans la zone frontalière entre l’Égypte et Israël. Il est dit que c’est le document le plus dérangeant pour le ministre de la défense égyptien, dans la mesure où il oblige l’Égypte à informer l’Arabie saoudite en cas de violation des engagements sécuritaires, voire à agir militairement au cas où l’Arabie saoudite ne les respecte pas. Ceci signifie, en fait, que Le Caire continuera à être responsable de la sécurité des deux îles, puisque l’Arabie saoudite ne fait pas partie de l’accord ayant été conclu entre l’Égypte et Israël.

D’autre part, la signature de l’accord égypto-saoudien par le premier ministre égyptien tient au refus des ministres égyptiens des Affaires étrangères et de la Défense d’être mêlés directement à cette affaire. Le ministre des Affaires étrangères avait déjà attiré l’attention sur les dangers de la signature d’un tel accord dans les années 1990, ce qui avait amené Moubarak à suspendre les négociations.

Le sujet est resté en suspens jusqu’à la visite du prince Mohammed Ben Salman à Abdel Fattah Al-Sissi en juillet 2015. C’est à l’issue de cette visite qu’a été décidé un accord « pour redéfinir les frontières maritimes entre les deux pays », soit un an avant la signature définitive de l’accord en avril 2016.