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Le recul des États au Proche-Orient

Un vide rempli par le confessionnalisme et les milices

Les avancées de l’État islamique sont à imputer d’abord à l’effondrement de l’autorité de l’État, qui ne touche pas seulement la Syrie et l’Irak, mais aussi le Liban, le Yémen ou la Libye. Le vide dû à l’absence de contrôle de la part d’un pouvoir central est comblé par des forces locales qui se regroupent autour d’identités confessionnelles, ethniques, tribales et régionales, dans le cadre des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) vient de se rebaptiser « État islamique » (EI) et a instauré un califat à Mossoul1. Il menace à la fois Bagdad et Erbil en Irak2 tout en consolidant son emprise dans l’est de la Syrie et en portant son combat vers Alep. Ses succès ont attiré dans ses rangs un surcroît de volontaires et de groupes de combattants qui, sans forcément partager son idéologie, prennent le train en marche dans la perspective de son apparente victoire. La macabre exécution du journaliste américain James Foley3 a capté l’attention de la communauté internationale, mais ses succès étaient bien antérieurs à cet événement. Les bombardements américains ont beau réduire l’importance de ses gains militaires dans le nord de l’Irak, nul ne peut dire que l’EI a été vaincu.

L’EI est, d’une certaine façon, le produit d’une nouvelle guerre froide au Proche-Orient. La cause de cette crise régionale est à imputer à l’échec des autorités étatiques à contrôler leurs frontières et leurs territoires, à fournir à leurs populations les services qu’elles en attendent et, au bout du compte, à forger une identité politique commune qui pourrait constituer la base d’une communauté politique. Cet effondrement de l’autorité normale de l’État ne s’est pas produit seulement dans une grande partie de la Syrie et de l’Irak, mais aussi au Liban, au Yémen, en Libye et peut-être même dans certaines zones de l’Égypte. Le vide dû à l’absence de contrôle de la part d’un pouvoir central est comblé par des forces locales qui se regroupent autour d’identités confessionnelles, ethniques, tribales et régionales.

Le gouvernement régional du Kurdistan en Irak, le Hezbollah libanais, le mouvement houthi au Yémen et les diverses milices confessionnelles en Syrie et en Irak sont, chacun à leur manière, les manifestations de l’échec des pouvoirs centraux dans leurs pays respectifs. Mais l’EI se distingue des autres organisations en ce sens qu’il n’a pas d’allié puissant ou régional.

Téhéran contre Riyad

Les vides politiques dans la région favorisent l’émergence de champs de bataille pour les pouvoirs régionaux. L’Iran et l’Arabie saoudite en sont les principaux protagonistes, mais d’autres puissances régionales comme la Turquie, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Égypte soutiennent des groupes locaux dans leurs luttes politiques intestines et dans leurs guerres civiles, avec pour objectif d’accroître leur propre puissance, de prendre le pas sur leurs rivaux et de promouvoir leurs idéologies. L’Iran accorde son aide au Hezbollah, à diverses milices chiites irakiennes, à Bachar Al-Assad et à la direction conduite par les chiites à Bagdad. Les Saoudiens soutiennent à la fois des groupes laïcs et salafistes qui combattent Assad tandis que la Turquie et le Qatar sont derrière des groupes affiliés aux Frères musulmans en Syrie. Le Qatar aura été le principal financier de Mohammed Morsi — aujourd’hui renversé — des Frères musulmans en Égypte. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis soutiennent Sissi qui a chassé du pouvoir les Frères musulmans.4 Quand il est apparu que le gouvernement régional du Kurdistan en Irak était menacé, Américains et Européens se sont mobilisés pour le soutenir.

Pas de protecteur officiel derrière l’Etat islamique

L’EI quant à lui n’a pas de protecteur, ce qui rend d’autant plus difficile de lui assigner une place sur l’échiquier géopolitique des affrontements régionaux. D’aucuns dans le monde arabe ne peuvent concevoir qu’un groupe qui réussit aussi bien puisse émerger sans soutien extérieur et s’empêcher d’y voir la main de Washington ou celle d’Israël. Compte tenu de son inclination idéologique pour le salafisme, l’Arabie saoudite est accusée d’en être le parrain d’une manière ou d’une autre. D’autres ont essayé de faire porter la responsabilité de la montée en puissance de l’EI au Qatar et à la Turquie.

Aucune de ces théories ne tient. Il est quasiment certain que l’EI a pu compter sur des personnalités en Arabie saoudite ou dans des pays du Golfe, à la fois en termes de volontaires et de contributions financières. Qatar et l’Arabie saoudite ont investi des sommes importantes dans l’opposition syrienne, et il est possible qu’une partie de leur argent ait fini entre les mains de l’EIIL puis de l’EI. Mais il n’existe aucune preuve qui tendrait à montrer que ces deux pays soutiennent directement cette organisation. En ouvrant ses frontières aux opposants syriens, la Turquie a permis à toutes sortes de groupes de s’organiser pour s’approvisionner. Aucun d’eux n’a connu la réussite de l’EI.

L’EIIL n’est pas devenu la force qu’il représente aujourd’hui grâce à l’appui d’un gouvernement. Il a trouvé seul ses moyens financiers, tirant ses ressources du banditisme, de l’extorsion d’argent en échange de sa protection, du contrôle de routes marchandes et en captant des revenus tirés des raffineries de pétrole et des centres de distribution d’essence. Il recrute largement au Proche-Orient, en Afrique du Nord et au-delà, ses succès incitant les djihadistes et autres sympathisants à rejoindre ses rangs. Il est extrêmement bien organisé et discipliné. L’une de ses forces, en termes de propagande, est d’afficher qu’il n’est l’obligé d’aucune puissance étrangère. Il peut proclamer aux sunnites syriens et irakiens — qu’il commande et sur lesquels il repose (que ce soit par une coopération active ou par une acceptation passive) — qu’il est le gardien de leurs intérêts contre les pouvoirs confessionnels de Damas et de Bagdad.

Une alliance temporaire et fragile

Son indépendance est un atout, mais c’est aussi sa faiblesse. Il a une propension à réunir contre lui la plupart des acteurs de la nouvelle guerre froide au Proche-Orient. L’Iran et les alliés de l’Iran le détestent à cause de son idéologie farouchement anti-chiite. Les Saoudiens le craignent car il représente une possible menace intérieure qui pourrait faire du salafisme une idéologie politique révolutionnaire alors que traditionnellement il contribue à la protection du régime. La Turquie, les Kurdes, les États-Unis, l’Union européenne et la Russie ont tous à y perdre si l’EI l’emporte. Ses succès récents ont contraint l’administration de Barack Obama à se réengager militairement et les Iraniens à éjecter Nouri Al-Maliki de son poste de premier ministre d’Irak. À l’égard de l’EI, Washington, Téhéran, Bagdad, Erbil, Ankara, Damas et Riyad ont des intérêts similaires sinon identiques. En fin de compte, l’indéniable talent de l’organisation à se créer des ennemis aura des conséquences non seulement sur les puissances extérieures mais aussi parmi les populations dont il prétend être le protecteur.

Mais la préservation de cette alliance temporaire nécessitera beaucoup d’efforts, ne serait-ce que parce que les acteurs régionaux s’affrontent sur d’autres terrains. Dans l’hypothèse où l’EI connaîtrait un revers de fortune, ces acteurs seraient tentés de se désintéresser de l’organisation au profit de leurs propres rivalités. Il n’est pas douteux que la puissance aérienne et les capacités américaines en matière de renseignement ont un rôle à jouer dans la lutte contre l’EI. Mais la tâche la plus importante pour Washington est de préserver l’alliance contre l’EI. Cela passe par un engagement de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du gouvernement kurde à Erbil aux côtés des États-Unis pour maintenir la pression sur l’EI. Cela nécessite également de soutenir et de faire pression sur le pouvoir central en Irak pour qu’il mette de l’ordre dans ses affaires. Cela signifie qu’il faut considérer que l’intérêt de l’Iran sur cette question n’est pas distinct de celui des États-Unis. La tâche n’est pas facile, mais elle est plus aisée que d’avoir à affronter un État djihadiste consolidé au cœur du Proche-Orient.

1NDT. Son dirigeant est Abou Bakr Al-Bagdadi, désormais «  imam et calife de tous les musulmans où qu’ils résident  ».

2NDT. Située à moins de 100 km à l’est de Mossoul, Erbil est la capitale de la région autonome du Kurdistan, dans le nord de l’Irak. La ville est aussi la capitale de la province d’Erbil. Sa population est d’environ un million et demi d’habitants.

3NDT. L’EI a revendiqué la décapitation de James Foley dans une vidéo diffusée le 19 août 2014.

4NDT. Les Frères musulmans ont été chassés du pouvoir en Égypte en juillet 2013.