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Le retour en fanfare du Maroc en Afrique

En mars, Mohammed VI s’est rendu au Mali, en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Gabon. Depuis 2013, il a saisi l’occasion offerte par l’absence d’Alger sur la scène africaine pour multiplier les voyages, les accords, les aides et les invitations. Le roi a alternativement joué des atouts économiques du royaume, de sa proximité géographique et des liens avec les grandes confréries religieuses. On peut se demander si ce come-back réussi sert uniquement à en terminer avec le conflit du Sahara occidental tout en renforçant l’influence marocaine en Afrique, ou également à se faire le relais des intérêts occidentaux (et en particulier français) en Afrique.

Hassan II disait que le Maroc était un arbre dont les racines étaient en Afrique et le feuillage en Europe. Il avait établi des liens puissants avec certains pays africains tels que le Sénégal ou le Gabon. Cependant, exaspéré par l’admission dans l’Organisation de l’unité africaine (OUA) de la République arabe sahraouie démocratique (RASP), il avait quitté en 1984 l’organisation qu’il avait contribué à fonder vingt et un ans plus tôt.

Son successeur, Mohammed VI semble avoir des affinités africaines plus grandes que son père et de nombreux amis, particulièrement au Sénégal et au Gabon. Il a donc retissé des liens plus étroits grâce à des voyages (six déplacements au Gabon depuis son avènement par exemple), de multiples accords bilatéraux, l’implantation de sociétés marocaines dans une vingtaine de pays africains, ainsi que l’octroi de bourses à des étudiants africains dans ses écoles et universités chérifiennes. Trois banques marocaines, une business school telle que l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises (Iscae, étatique), de grosses entreprises comme la Royal Air Maroc, la Caisse de dépôts et de gestion et un certain nombre de sociétés privées de grande envergure sont installées depuis au moins 2003 dans plusieurs pays africains. Des partenariats ont été conclus, non sans mal, et malgré de nombreuses difficultés qui ont abouti à quelques fermetures, les investissements marocains auraient augmenté de 200 % entre 2000 et 2013, au point que 85 % des investissements étrangers du Maroc se positionnent en Afrique subsaharienne. Mais cela reste encore embryonnaire en raison du sous-développement des infrastructures et de l’industrie africaine : l’Afrique ne représente encore que 2,5 % des échanges commerciaux du Maroc.

Des contrats comme s’il en pleuvait

Désormais, le continent jouit d’une autre image : on le présente comme le nouvel eldorado mondial, susceptible d’émerger rapidement, grâce à ses richesses en matières premières et à sa main d’œuvre bon marché. Déjà, les investisseurs internationaux s’y précipitent pour concurrencer leurs partenaires asiatiques. Le Maroc veut donc jouer de son antériorité pour dynamiser sa politique africaine dans le sens d’un partenariat sud-sud équilibré visant à développer l’Afrique plutôt qu’à l’exploiter. Le discours plaît. Il parle de résolution pacifique des conflits, de bonne gouvernance, de droit, de justice sociale, conviant par exemple les Africains à s’inspirer de l’« Initiative nationale pour le développement humain » (INDH) chère à Mohammed VI, de créativité, d’aide au transfert de technologie, de confiance. Rabat ne passe pas pour colonialiste ; ainsi, on ne parle pas d’assistanat mais de partenariat stratégique, de complémentarité, de fraternité. La proximité joue son rôle.

Mohammed VI a effectué plusieurs voyages en Afrique en 2013, dont un au Mali. Il y a fait deux tournées début 2014, dont celle qu’il vient de terminer en mars au Mali, en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Gabon. Il a pris le temps de rester sur place quelques jours, à la différence des visites éclair des présidents français, il a reçu un accueil triomphal, amplement relayé dans la presse marocaine. Son empathie envers les populations de ces pays a pleinement joué. Et surtout, accompagné d’une très forte délégation d’hommes d’affaires et de responsables politiques, il a signé dans chacun des pays une vingtaine d’accords et de contrats dans tous les domaines. Il a également multiplié les projets (cimenterie à créer au Gabon, usines d’engrais ...), les promesses de rencontres et de forums futurs. Son offre politique allait dans trois directions : l’économie, la sécurité et la religion.

Au plan économique, les domaines privilégiés sont l’agriculture, avec la production d’engrais — un produit prioritaire —, l’habitat, avec la construction de logements sociaux, les infrastructures, l’eau, l’irrigation, la formation professionnelle, les finances, les douanes, la fiscalité, les nouvelles technologies, le transport et le tourisme, l’hydraulique, les barrages, l’énergie, l’agro-industrie, les télécoms, les mines, la pêche, les matières premières à exploiter en commun. Des offices, de grands groupes comme Addoha, numéro un de l’immobilier marocain, des ministères ont signé accords et conventions1.

Réseautage en Afrique subsaharienne et centrale

Le Maroc s’implante partout, crée des conseils bilatéraux des affaires, noue des relations non seulement avec les associations mais aussi les unions professionnelles, installe sa radio Medi I au Gabon, se déploie vers les six pays de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (Cemac, 70 millions d’habitants), les dix pays et les 150 millions d’habitants de la Communauté économique des états d’Afrique centrale (CEEAC), l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Rabat a le statut d’observateur auprès de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et envisage une zone de libre-échange. Il s’agit apparemment d’une politique coordonnée de grande envergure, couronnée récemment par la diminution des vicissitudes de l’émigration subsaharienne dans le royaume avec la suppression des visas et l’attribution de permis de séjour de longue durée, mesures qui ont eu l’effet psychologique recherché. Tout comme l’hôpital militaire promis en Guinée et l’institut de cancérologie construit au Gabon en partenariat avec la fondation de l’épouse de Mohammed VI, Lalla Salma, ainsi que les distributions de dons divers, notamment alimentaires. En échange, il obtient l’appui des pays visités à sa politique au Sahara occidental et un soutien plus mesuré à son retour au sein de l’Union Africaine qui a succédé à l’OUA.

Diffuser l’islam malékite

Sur le plan religieux, le Maroc joue de ses liens historiques dans des pays peuplés majoritairement de musulmans comme le Sénégal et la Guinée, entre autres, siège de confréries d’origine marocaine très puissantes, comme les Tidjanis. Le roi, qui a déjà financé la création de la mosquée monumentale de Dakar aide maintenant à la réfection d’édifices religieux comme une mosquée à Conakry (5 millions de dirhams). Il a distribué 10 000 Corans et a promis de former des imams dans les instituts marocains. L’objectif est de diffuser l’islam malékite, tolérant et modéré, dont le roi se fait volontiers le porte-parole dans les pays du continent menacés par l’extrémisme et le djihadisme. Rabat veut aussi lutter contre eux par des mesures sécuritaires qui ne sont naturellement pas autant mises en scène. Mohammed VI — particulièrement — et son pays, accessoirement, sont ainsi en train d’acquérir une dimension régionale qui leur faisait jusqu’à présent défaut. Cette politique a suscité la colère des Algériens, notamment à propos de son approche de la question touarègue au Mali. L’absence d’Alger et de son président Abdelaziz Bouteflika affaibli depuis bientôt dix ans est mise à profit par les Marocains.

Ce faisant le Maroc joue-t-il uniquement pour son compte, pour en terminer avec le conflit du Sahara, pour son développement économique, son avenir continental et sa sécurité, comme on le dit volontiers à Rabat ? Ou sert-t-il aussi de relais à l’Europe et particulièrement à la France ? Il a été constamment en accord avec Paris sur les dossiers libyens, maliens et centrafricains. Le Maroc, a dit Mohammed VI, est prêt à mettre le capital de crédibilité et de confiance dont il dispose auprès de ses partenaires occidentaux au service des pays africains. C’est faire habilement allusion à une démarche triangulaire qui ne semble pas exclue, le Maroc se voulant, dans certains commentaires, une plateforme d’accès pour l’Europe et l’Amérique en Afrique.

1Entre 2009 et 2013, les entreprises marocaines auraient investi 11,25 milliards de dirhams (1€ = 11,2 Dh) au sud du Sahara selon L’Économiste du Maroc du 17 mars 2014.