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Le saccage d’Alexandrie

Le général, le promoteur et la dupe

Deuxième ville de l’Égypte, important port en Méditerranée, Alexandrie a connu des périodes de gloire dont ont longtemps témoigné ses monuments et ses habitations. Mais elle a été, depuis plusieurs décennies, victime d’un saccage auquel ont participé généraux et nouveaux riches.

Cet article a été écrit par Ismaïl Alexandrani, un brillant journaliste et chercheur égyptien arrêté dès son arrivée en Égypte fin novembre 2015 (il venait rendre visite à sa mère malade). Sa détention est régulièrement prolongée. Une pétition circule pour sa libération.

C’était une sirène de mer dont Fairouz avait chanté le rivage1 ; c’est désormais une vieille dame alourdie par la nostalgie d’une jeunesse passée. Ses habitants et ses visiteurs avaient chacun son content de cordialité, tel était le secret de sa beauté. Le visiteur y avait droit à l’accueil généreux et aux plus beaux paysages. Les résidents de la ville, quant à eux, avaient le droit d’y être propriétaires d’une habitation, quand bien même celle-ci ne donnait pas sur la mer, et qu’elle se situait dans des quartiers boueux pendant l’hiver glacial, en l’absence d’un gouvernement pourvoyeur de services à ses habitants. Les choses ont beaucoup changé, de nombreux conflits ont éclaté entre les habitants et les visiteurs saisonniers. Les réseaux sociaux ont vu fleurir des discours de haine à l’égard des ruraux et de la culture rurale, frisant l’ostracisme et la peur de l’autre : sur ce point, nulle différence entre urbains et ruraux. Les habitants d’Alexandrie oublient que ce ne sont pas les estivants qui ont saccagé leur ville, mais le général, le promoteur et la dupe.

Les Anglais occupèrent Alexandrie après l’avoir bombardée par la mer, en détruisant des parties importantes au début des années 1880. De l’histoire ancienne de la ville, ils savaient que son sol était friable et que leurs pas ne foulaient pas tant la terre que les toits de deux villes enfouies sous les décombres à la suite d’éruptions volcaniques qui, entre autres, avaient détruit son vieux phare, l’une des sept merveilles du monde. Ils avaient alors pris leurs précautions, s’étaient étalés horizontalement pour répartir le poids du bâti sur le sol. Ils avaient défini un code architectural unifié dont le principe de base était de limiter la hauteur des bâtiments, ce qu’il fallait pour une ville du littoral au sol fragile. Les jours et les années passèrent, l’Égypte fut libérée du joug colonial, les hommes de compétence furent remplacés par des hommes de confiance, la démographie se développa du fait de la fertilité et de l’exode rural, et l’urbanisation déborda hors de l’ancienne superficie.

À l’extrême est d’Alexandrie se situe Aboukir, la banlieue. Son paysage était alors rural et marin et, pour ses pêcheurs imprégnés de ruralité, aller à Alexandrie était un voyage qui se préparait à l’avance. Entre Aboukir et Alexandrie il y avait de vastes étendues de terres des plus fertiles, dont des dizaines de feddan2. avaient été expropriés pour construire le palais du Montazah et ses jardins du temps de la monarchie. Il y avait aussi des superficies plus sablonneuses et plus arides, sur lesquelles furent édifiés plus tard des chalets, des villas et des structures balnéaires dont la plus grande partie était la propriété d’étrangers ou de vacanciers aisés venus du Caire ou d’autres gouvernorats.

Peu de changements avaient alors affecté le littoral de la ville, n’étaient quelques bâtisses édifiées après la zone sablonneuse et avant d’arriver au palais du Montazah, autrement dit dans les secteurs de Sidi Bichr, Miami, Al-Assafra et Al-Mandara. Mais, jusqu’à la fin des années 1960 du siècle précédent, les habitants des petits immeubles pouvaient encore voir la mer dans les secteurs sud-est (situés au sud de la ligne de chemin de fer qui relie le centre et l’est de la ville).

Et les militaires vinrent

À la fin des années 1960, et pour des nécessités militaires, une base de défense aérienne vit le jour dans la région boisée de Tusun Pacha donnant sur la mer, à l’ouest d’Aboukir, à laquelle vint s’ajouter plus tard l’académie de marine. Pour des raisons surtout militaires, la ligne du chemin de chemin de fer fut prolongée à l’intérieur, en direction de l’est. Cette ligne qui se terminait autrefois au Montazah arrivait à présent à Aboukir, devenue partie intégrante de la ville. Elle avait été construite pour transporter les militaires de et vers leur lieu de service, dans le secteur de Tusun. Jusqu’à la guerre d’octobre 1973, le siège du commandement général du secteur militaire nord s’étendait depuis son emplacement actuel — proche de la fameuse station ferroviaire Sidi Gaber — jusqu’à la corniche dans le secteur de Moustapha Kamel (plus proche du centre-ville).

La guerre prit fin, les accords de paix furent signés, l’ère de Anouar El-Sadate commençait. Une déferlante d’investissements militaires dans le domaine du foncier s’abattit alors sur la ville, emportant son passé, son présent et son avenir.

Au début, une grande superficie inoccupée appartenant au commandement général du secteur nord, qui avait perdu de sa valeur militaire après la guerre et les accords de paix, fut délimitée et transformée en excellente opportunité foncière pour construire des tours avec vue sur la mer, à l’usage des officiers. Les tours Moustapha Kamel pour les officiers des forces armées constituèrent la première infraction aux normes de construction sur la corniche. L’érection d’immeubles de vingt étages était un fait sans précédent dans l’architecture de la ville.

Les archéologues de la ville racontent ce que l’histoire ne dit pas, à savoir la suspension des travaux à cause des immenses ruines grecques et romaines enfouies sous ce sol. La cité des officiers a tout simplement été édifiée sur les ruines de la nécropole ptolémaïque romaine, une immense superficie de cimetières que les Ptoléméens avaient coutume de construire hors des murs de la ville (dont la superficie ancienne est limitée). Par un jour sinistre, l’ennui et la rancune du commandement militaire étaient tels que les avertissements du ministère du patrimoine furent balayés d’un revers de main, et la décision de poser des fondations en béton armée aussitôt prise. Les pilleurs emportèrent alors tout ce qu’ils pouvaient emporter de statues, de récipients et autres objets antiques. Seul un petit périmètre fut protégé, pour faire illusion. Une forêt de béton armé fut édifiée directement sur le front de mer. Et un secteur pour les fouilles laissé à l’autorité du patrimoine.

Cette première cité des officiers fut un succès, et les investisseurs dans le patrimoine militaire réitèrent l’opération dans le secteur de Sidi Bichr : là, sur la forteresse ancienne, était monté le canon ancestral dont l’obus lancé en direction de la mer annonçait le coucher du soleil et la rupture du jeûne pendant la période du Ramadan. La forteresse fut détruite et l’hôtel Al-Mahroussah construit pour les officiers de marine, entouré d’une second complexe de tours de béton destinées aux habitations des officiers et leur villégiature. Les hôtels et les immeubles à usage exclusif des officiers de l’armée se multiplièrent tout au long de la corniche. Leur hauteur était inhabituelle, outrepassant le code architectural convenu et la loi. La voie fut ainsi ouverte aux civils pour surélever leurs immeubles. Une fois surélevés, les immeubles situés au premier plan commencèrent à boucher la vue sur la mer à ceux situés au second plan.

L’appétit des promoteurs

Hors des murs de la vieille ville et au-delà de la nécropole est, il n’y a quasiment plus de plages naturelles de sable, du secteur Al-Raml à la forteresse, à l’exception de la plage de Stanley et des fameuses cabines. Entre la forteresse détruite et les jardins du Montazah s’étendent les plages les plus célèbres d’Alexandrie, Sidi Bichr, Miami, Al-Assafra et Al-Mandara. Enfants, nous savions que la ligne rocheuse reliant la petite île Al-Assafra et les plages du jardin du Montazah, était truffée d’oursins, ratsa en dialectal. Nous profitions du ciel dégagé et des courants calmes pour plonger et, aussitôt que nous en attrapions, nous allions en dévorer la chair orangée sous des parasols que nous amenions de nos maisons. Et, par ciel couvert et vent fort, lorsque les vagues se déchaînaient, nous jouions à surfer sur les vagues.

D’un coup, nous avons vu les plages spacieuses rétrécir et des engins maritimes géants déposer de gigantesques blocs de béton sur la ligne rocheuse qui reliait l’île Al-Assafra au Montazah, afin de créer un barrage artificiel et de sauver la plage qui ne cessait de rétrécir. Les années passant, nous pensions que des raisons climatiques majeures expliquaient le rétrécissement des plages, comme le réchauffement climatique. Puis, nous avons découvert que les plages à l’est d’Alexandrie s’amenuisaient parce que des opérations de remblayage artificiel à l’extrême ouest avaient été entrepris dans le but de construire des stations balnéaires luxueuses à 90 kilomètres de là, en direction de Matrouh. Une chaîne de villages touristiques de type « marinas » a été construite sur le littoral nord, ainsi que des îles artificielles et des digues reliées à la plage, un port pour les yachts, et d’autre travaux en vertu desquels des centaines de milliers de tonnes de pierres, de rochers, de sables et de matériaux de construction ont été déversés dans la mer. La mer a pris alors le contre-courant des vents classiques et s’en est allée rogner les plages à l’est de la ville.

Sur la terre ferme, les généraux du néolibéralisme ont mis la main sur l’administratif et l’exécutif dans la ville. Les cliques du fils Moubarak, mais aussi celles du père ont accaparé des dizaines de milliers de feddanle long du littoral entre Alexandrie et Matrouh, ruinant les terres agricoles et construisant à la place des stations balnéaires au demeurant vides quasiment toute l’année. Ceux qui ont porté préjudice à la ville en s’en prenant au front de mer ont aussi un long passif dans la destruction, de l’intérieur, du tissu urbain d’Alexandrie.

À la fin des années 1990, l’ancien général des services de renseignement, Abdel-Salam Mahjoub, devint préfet d’Alexandrie. Il prêtait une attention particulière à la corniche et aux secteurs les plus réputés. Son mandat vit l’érection des tours — des « tombes » verticales — élevées à des hauteurs jamais atteintes jusque-là, dans des rues étroites et sur un sol friable et parfois boueux à l’est de la ville. Le général lui-même fournissait aux petits promoteurs les techniques pour contourner les lois : l’une des astuces consiste à envoyer au gouvernement des appels au secours signés par les habitants fictifs des étages surélevés des immeubles en infraction, provoquant la suspension des arrêtés de démolition prononcés.

Prête-noms et malversations

Le promoteur auteur de l’infraction payait alors une amende symbolique, une réconciliation s’organisait, et les services d’eau et d’électricité étaient acheminés sur autorisation préfectorale officielle. Les bénéfices décuplèrent, une nouvelle classe de promoteurs se fraya un chemin, n’épargnant ni villa ni petit immeuble, signant des contrats avec les propriétaires, négociant avec les locataires, détruisant les immeubles, rasant les jardins, se disputant la vue sur la mer, privant ainsi leurs voisins de la couleur du ciel et de la fraîcheur de l’air. Devant la multiplication des plaintes en justice, les différents acteurs de la corruption immobilière ont fait corps. Promoteurs, hommes de loi, police et procureur général s’accordèrent pour créer le personnage de la dupe, cet agent ignorant qui signe de l’empreinte de son pouce ou de son écriture approximative des documents dont il ne connaît pas le contenu. En réalité, la dupe n’en était pas une, mais un complice conscient des méfaits, quand bien même il — ou elle — pouvait être pauvre, ignorant et marginalisé. Les promoteurs firent venir de pauvres bougres dont les papiers d’identité étaient enregistrés dans le fin fond du Saïd et dont il est difficile de retrouver la trace dans les environs d’Alexandrie. Moyennant des sommes alléchantes, la dupe se faisait prête-nom le temps d’effectuer la transaction immobilière et signait à l’avance et de manière antidatée des documents de restitution desdits biens. Des plaintes furent portées contre les dupes et des condamnations prononcées. Le promoteur se mettait ainsi à l’abri des poursuites : l’architecte du quartier et l’officier de police, tous deux corrompus, le savaient fort bien, ainsi que les habitants du quartier (bien qu’ils n’en aient aucune preuve), quand bien même l’immeuble devait s’écrouler sur leurs têtes, comme ce fut bel et bien le cas à de nombreuses reprises.

Des rues sombres en plein midi

La ville, sur le front de mer comme à l’intérieur, se trouve saccagée, du fait de l’appât du gain. Dans ce saccage, le général qui dirige, le riche promoteur et la « dupe » indigente sont complices. L’air est devenu étouffant, la verdure a disparu, les fleurs sont écrasées, les rues sont devenues sombres à midi, les égouts ont débordé, les vestiges archéologiques sont détruits, le patrimoine architectural et humain si singulier est à la merci de tous. Les habitants ont vu leur ville kidnappée et leurs souvenirs spoliés. Dans les rues d’Alexandrie, des hordes d’estivants affluent, sans autre souci que de voler des moments de plaisir pour la journée, avant que les bus ne les ramènent dans leurs communes et villes bien moins reluisants qu’Alexandrie, cette ville florissante mais ruinée. Des visiteurs qui ne prêtent aucune attention aux habitants de la ville qui ont oublié les vrais saboteurs pour se livrer à des batailles saisonnières avec les touristes.

Les généraux en ont fini avec la ville et sont partis à la conquête du désert, dont ils ont commencé à vendre les terres immenses, accaparant ainsi non seulement le littoral, mais aussi les gisements miniers et les étendues de sable dans l’Égypte immense. Les guinées se sont volatilisés des poches des dupes qui ont dû retourner d’où ils venaient, poursuivis par des arrêtés de justice les condamnant à la prison. Et voici donc la ville d’Alexandrie passée maître dans l’art du saccage urbanistique, après avoir été maître dans l’art de l’architecture urbaine. Pour cela, une recette simple : le despotisme d’un général, la corruption d’un promoteur, l’opportunisme d’une dupe qui ne l’est plus.

1NDT. Fairouz est une chanteuse libanaise très célèbre dans le monde arabe. La chanson «  Shat Iskindiryya  » («  La plage d’Alexandrie  ») est une chanson culte de son répertoire.

2NDT. Un feddan est une unité non métrique de mesure cadastrale, il équivaut à 4 200 m2.