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Le sort des vétérans américains de la guerre d’Irak

Blessures invisibles aux États-Unis

Les forces américaines ont envahi l’Irak le 19 mars 2003. Elles s’en sont retirées en décembre 2011. Prétendument « préventive », la guerre d’Irak n’aura été ni légale ni légitime. Son bilan est catastrophique, et tout d’abord pour l’Irak et pour son peuple. Mais les cicatrices restent ouvertes aux États-Unis même, où des centaines de milliers de vétérans font face à des besoins financiers, matériels et psychologiques auxquels l’administration Obama peine à répondre.

Si le nombre de morts irakiens durant la guerre lancée par les États-Unis contre l’Irak reste controversé — il tournerait en fait autour d’un demi-million de morts —, nous savons, à l’unité près, le nombre de soldats américains décédés : 4488. Les données disponibles révèlent aussi le décès de 62 membres d’organisations humanitaires, 231 journalistes, 318 « alliés », 3418 prestataires de service employés par le département d’État et d’autres agences gouvernementales1, 10 819 membres des forces militaires et de police « alliées », 36 400 parmi les forces de l’opposition.

Trente et un mille Américains sont revenus blessés2. Dix mille d’entre eux souffrent de graves problèmes de santé mentale et consomment alcools et drogues en grande quantité. À cause de ces conduites à risque, on estime qu’un vétéran a soixante-quinze fois plus de chance de mourir dans un accident de la circulation qu’un citoyen ordinaire3. Le taux de suicide chez les anciens combattants est anormalement élevé.

En août 2012, on dénombrait officiellement 671 000 handicapés (y compris ceux d’Afghanistan). Ces données statistiques sont en évolution constante, y compris le nombre de blessés et de décès liés à la guerre. Il en va de même pour le coût financier de l’intervention en Irak.

La guerre a déjà coûté 2 186 milliards de dollars aux contribuables américains4. Le déploiement d’un soldat en Irak est revenu à environ 400 000 dollars par an. On estime que le coût réel de l’intervention en Irak variera dans les prochaines décennies entre 4 000 et 6 000 milliards de dollars. Ces estimations incluent les soins aux blessés, les indemnités versées aux anciens combattants invalides et à leurs familles et les coûts socio-économiques. Il n’existe pas de données officielles pour dire combien la guerre a rapporté.

Un demi-million de soldats américains auront participé à la guerre en Irak. Pour ceux qui sont revenus blessés, mutilés ou handicapés, la guerre d’Irak n’est pas terminée. Ils l’ont rapportée au pays. Leurs familles n’auront pas été épargnées. Plus de deux millions d’enfants américains ont un parent qui a participé à la guerre. Cinq cent mille d’entre eux connaissent des problèmes psychologiques.

Syndrome de stress post-traumatique

Blessures au cerveau, lésions de la moelle épinière et amputations sont les blessures spécifiques des guerres modernes, auxquelles il faut ajouter les troubles de stress post-traumatiques. L’un des résultats des progrès de la médecine de guerre est que l’on a sauvé des soldats qui, durant la guerre du Vietnam, seraient décédés et que, par contrecoup, le nombre de blessés graves rentrant au pays a augmenté. Un tiers des soldats revenus souffrent de troubles de stress post-traumatiques.

La presse américaine parle assez peu des conséquences psychologiques de la guerre sur les combattants. Des livres paraissent pourtant, et parmi eux quelques-uns ont un certain succès, comme le livre de David Finkel intitulé Thank you for your service5, mais leur impact reste limité. Les anciens combattants eux-mêmes ont des difficultés à exprimer leurs sentiments ou leurs traumatismes. Quand ils le font, souvent longtemps après leur retour, ils disent ne pas comprendre les raisons pour lesquelles ils ont agi avec violence ou sauvagerie dans des actions militaires ou des actes de torture. Ils considèrent avec stupeur et rejet ce qu’ils ont fait en Irak et ce qu’ils sont devenus depuis leur retour. Leur sidération n’est pas feinte. Ils découvrent que ce n’est plus leur intégrité physique qui est menacée, mais leur intégrité psychologique. Face à cette révélation, progressive le plus souvent, nombreux sont ceux qui se fabriquent leurs propres solutions au prix de renoncements, d’oublis forcés et de pertes de mémoire. D’autres utilisent les réseaux informatiques pour dire, parfois anonymement, leur condition et leurs difficultés. Ils créent ainsi une sorte de parloir privé-public que seul internet peut offrir. Mais la plupart sentent que leurs capacités de réadaptation à la vie civile sont insuffisantes. Ils connaissent la peur, l’anxiété, un sentiment d’impuissance ou d’horreur. Leurs problèmes psychologiques peuvent apparaître des mois ou des années après leur retour. Pour désigner leurs obsessions, nombreux sont ceux qui parlent du « monstre » tapi en eux dont ils sentent la présence, mais ne peuvent prédire l’apparition.

Chômage et tentatives de suicide

En mars 2013, le chômage aux États-Unis représente 7,7 % de la population. Pour les vétérans, le taux passe à 9,4 % et pour la tranche d’âge 18-24 ans, il culmine à 36,2 %. Un quart de ceux qui sont revenus des guerres américaines sont considérés comme sans domicile fixe.

Les chiffres montrent qu’un vétéran se suicide aux États-Unis toutes les quatre-vingts minutes, deux fois plus que la moyenne du pays. Parallèlement, les suicides de soldats américains en période d’active ont augmenté de 15 % en 2012. Mis bout à bout, ces chiffres montrent qu’il y a davantage de suicides dans l’appareil militaire américain que de soldats morts au combat pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Les tentatives de suicide sont six fois plus nombreuses que les suicides. Les « jeunes » vétérans âgés de 17 à 24 ans sont quatre fois plus nombreux à faire une tentative. Les causes de leur geste vont des problèmes traumatiques liés à la guerre à des situations économiques où prévalent la pauvreté et la maladie. En septembre 2012, 26 531 vétérans vivaient dans la rue, deux fois plus qu’en 20106.

Une administration débordée

L’administration peine à répondre aux besoins des anciens combattants. Dysfonctionnement et incompétence sont les deux caractéristiques dénoncées le plus souvent. Il faut en moyenne entre 316 et 327 jours pour obtenir une première réponse de l’administration et attendre une deuxième année n’est pas inhabituel. Au début du premier mandat d’Obama (dans les années 2008-2009) 11 000 vétérans ont dû attendre une année pour toucher leurs droits. En décembre 2009 ils étaient 245 000, soit une augmentation de plus de 2000 %.7. En août 2013, 800 000 dossiers étaient en attente de traitement, submergeant le ministère des anciens combattants (Department of Veterans Affairs).

C’est sans surprise que 30 % d’erreurs sont commises dans le traitement des demandes. Une erreur commise donne la possibilité à un vétéran de faire appel ; il doit alors attendre quatre années supplémentaires8.

Toutes ces difficultés contribuent à grossir les rangs de ceux qui ne veulent plus entendre parler d’interventions militaires et qui doutent de l’efficacité de l’administration d’Obama. Ce sont eux qui ont milité pour que Washington s’abstienne d’intervenir en Syrie. Le Congrès compte dans ses rangs seize anciens combattants ayant servi en Irak et en Afghanistan. Quatorze d’entre eux, républicains et démocrates confondus, se sont opposés à une intervention militaire contre le régime de Bachar Al-Assad. Le président a mieux à faire à la maison, répètent-ils.

Une contestation sans écho dans la société

Découvrir que son pays n’est pas la boussole morale du monde, que le terroriste n’est pas celui que l’on croyait, mais soi-même9 et que ses dirigeants ne sont pas le modèle de vertu démocratique que l’on avait appris à aimer, devrait inciter les 26 millions de vétérans, toutes guerres américaines confondues, à vouloir changer les choses en jouant un rôle politique. Tous ne reviennent pas blessés ou mutilés, mais tous ont une compréhension nouvelle de la société qui est la leur et de la place qu’ils y occupent. La guerre aura eu cette « vertu » d’éveiller la conscience de ceux qui sont parvenus à s’extraire du conditionnement militaire auquel ils ont été astreints. Ils reconnaissent que l’ennemi n’est pas à des milliers de kilomètres de chez eux, mais réside dans un système de gouvernement qui engage des guerres quand il y a un profit à en tirer.

Mais leur contestation de la société ne s’est pas traduite en véritable force politique. Ils ont des difficultés à se mobiliser et s’organiser. Il existe bien des associations d’anciens combattants, comme le Veterans Party of America, mais leur rôle est le plus souvent celui de groupes de pression. Leurs ambitions se limitent à défendre les droits de leurs membres et à réduire leurs difficultés administratives. Le groupe des Irak Veterans against the War a été créé, en 2004, pour servir de porte-parole aux anciens combattants. Il s’est associé en 2011 au mouvement Occupy Wall Street, l’équivalent du mouvement des Indignés que l’on retrouve dans d’autres pays. Mais rien n’y fait vraiment : la société américaine ne souhaite pas les entendre. Un modèle d’action pourrait être les vétérans de la Première Guerre mondiale qui ont joué un rôle important au moment de la grande dépression : vingt mille d’entre eux marchèrent sur Washington en 1932 pour percevoir leurs primes, menaçant la Maison-Blanche. L’armée intervint et une dure répression s’ensuivit. Ce souvenir reste vivace dans certains milieux américains.

Avec le temps, on dressera un bilan plus précis de l’intervention américaine en Irak. D’ores et déjà, au-delà des destructions, des morts et des blessures, c’est l’image de l’Amérique qui a été durablement ternie. Les États-Unis paient le prix fort en termes de crédibilité internationale et leur promotion de la démocratie devra trouver d’autres chemins pour séduire. Car certes, l’Irak a mis en place des procédures qui n’existaient pas sous Saddam Hussein (élections, libertés civiles, etc.), mais on ne peut parler de vraie vie démocratique installée depuis que les Américains ont quitté le pays, et les conflits confessionnels se durcissent. Le monde n’est pas plus sûr depuis que George W. Bush s’est lancé dans cette aventure guerrière sur la base d’informations mensongères. Pourtant, l’ancien président n’est redevable de rien devant aucune institution, ni américaine ni internationale. Ce ne sera pas lui que la Cour pénale internationale inculpera.

1En fait, il ne s’agit que d’une estimation. Ces prestataires étaient souvent des non-Américains. Leurs familles n’ont pas toujours signalé leur disparition sachant qu’elles n’avaient droit à aucune compensation ou rente.

4Neta Crawford, «  US Budgetary Costs of the Iraq War  », costofwar.org

5Farrar, Strauss and Giroux, 2013.

6Bryan Dyne, «  More US military and veteran suicides  », Wordpress, 16 janvier 2013.

8Amanda Winkler, «  Is Government Bureaucracy Failing Our Veterans  ?  », reason.com, 10 novembre 2013.