Politique, culture, société, économie, diplomatie

Le Yémen, test de la nouvelle politique saoudienne

Affirmation du roi Salman et rivalités entre princes

Bien que peu rompu à une diplomatie proactive, préférant traditionnellement rester dans les coulisses de la scène régionale, le royaume d’Arabie saoudite assume désormais son rôle d’acteur arabe le plus influent au Proche-Orient. Cette nouvelle tendance s’est imposée au royaume dans le sillon des « printemps arabes ». Le Yémen constitue un test décisif pour cette politique.

Lorsque le soulèvement populaire en Égypte a conduit à la chute du président Hosni Moubarak, le 11 février 2011, puis que les Frères musulmans sont arrivés au pouvoir et qu’une contestation populaire s’est organisée dans le petit royaume du Bahreïn, faisant craindre une chute de la dynastie sunnite Al-Khalifa, le royaume d’Arabie saoudite s’est décidé à agir pour tenter d’inverser la dynamique des changements en cours au Proche-Orient1. Les événements en Syrie et au Yémen qui ont débouché sur des situations de chaos sécuritaire et humanitaire ne serviront qu’à amplifier cette nouvelle dynamique diplomatique.

C’est dans le contexte de la fin de règne houleuse d’un roi Abdallah nonagénaire et d’une diplomatie américaine moins interventionniste au Proche-Orient que s’amorce le tournant saoudien, accéléré par l’influence croissante de l’Iran.

Face au vent des révoltes arabes, la diplomatie régionale du royaume va surtout se heurter aux divergences profondes qui séparent Washington de Riyad quant à leur lecture de ces événements. Alors que Washington les observe avec bienveillance, y décelant une occasion de changements et d’ouverture — en témoigne la désolidarisation rapide avec le président Hosni Moubarak, allié de trente ans —, l’Arabie saoudite, clé de voûte du Conseil de coopération du Golfe (CCG)2, tente d’imposer une ligne conservatrice articulée autour de l’axe monarchique du CCG élargi à la Jordanie et au Maroc. Elle essaie également de renforcer une coopération sécuritaire avec l’Égypte et la Jordanie, aujourd’hui étendue à un axe arabo-sunnite (dans le conflit au Yémen).

Le sentiment de défiance s’est accru au fur et à mesure que Washington multipliait les ouvertures vers Téhéran dans le cadre des négociations pour parvenir à un accord définitif sur le nucléaire, et qu’elle affichait une position prudente en Syrie. Ce relatif retrait américain au Proche-Orient a constitué le facteur déclencheur d’une volonté inédite du royaume de prendre en main son destin sécuritaire avec ses voisins du CCG.

Diplomatie « désordonnée » sur fond de crise de leadership

Cette nouvelle diplomatie est cependant confrontée à de multiples difficultés. D’une part, le royaume s’est habitué au confort que lui conférait la garantie de sécurité sans limite assurée par Washington. D’autre part, le désordre régional occasionné par les révoltes coïncide avec un leadership saoudien vieilli où deux des princes majeurs de la dynastie Al-Saoud décèdent successivement en 2011 et 20123 dans un contexte de guerre de succession où le roi Abdallah tentait d’imposer son clan. Contrairement aux membres du clan Soudayri4, le roi Abdallah n’a pas de frère germain et a consacré la fin de son règne à construire un réseau d’alliances au sein de sa famille pour imposer son clan face à ses rivaux.

Le roi Abdallah, par le biais de son directeur de cabinet Khaled Al-Tuwaijri, procède à la consolidation au pouvoir des fils du roi, notamment du prince Miteb qui devient ministre de la Garde nationale en 2012 et se voit attribuer un budget colossal. Le souverain entreprend parallèlement le démantèlement du ministère de la défense, fief des Soudayri, dès le lendemain du décès du prince Sultan. Au même moment, les crises régionales s’emballent : la Syrie, l’Irak et le Yémen se transforment en guerres civiles ; l’Égypte et Bahreïn (dans une moindre mesure) connaissent de graves troubles sécuritaires en raison d’une situation politique très tendue et bipolarisée.

Dans ce contexte, la gestion des crises régionales sous le leadership d’Abdallah est confuse, à tel point que le royaume a même du mal à s’imposer dans son pré carré — le CCG —, en particulier face au Qatar qui tente d’imposer sa lecture du « printemps arabe » en soutenant les Frères musulmans dans la région contre la volonté saoudienne, provoquant une crise diplomatique inédite au sein du CCG entre le 5 mars et le 16 novembre 20145.

L’appel du roi aux royaumes marocain et jordanien pour rejoindre le pacte monarchique du CCG, lancé en mai 2011 à l’occasion d’une réunion extraordinaire du CCG à Riyad, est immédiatement rejeté par l’ensemble des pays membres. Il est suivi de son idée de transformer le CCG en Union du Golfe, — refusée par Oman lors du Forum sur la sécurité au Moyen-Orient à Manama en décembre 2013 —, puis de son renoncement à siéger au Conseil de sécurité en qualité de membre non permanent en octobre 2013. Autant de signes d’un leadership saoudien déstabilisé.

Ce climat déteint sur le terrain et entraîne une diplomatie désordonnée, avec l’emblématique rivalité saoudo-qatarie sur le dossier syrien qui s’avère désastreuse. Car, en dépit de l’objectif commun de défaire le régime de Bachar Al-Assad, Riyad et Doha s’opposent sur le soutien aux acteurs locaux. Pendant ce temps, le régime Assad est conforté et l’Iran engrange les succès de sa politique d’influence en Syrie et en Irak, s’imposant comme l’autre acteur-clé qui pèse d’ores et déjà dans la sécurité régionale de demain.

L’autre élément notable qui explique l’échec des débuts de cette diplomatie proactive est d’avoir classé au même niveau, sur une liste officielle parue en mars 2014, l’ensemble des menaces dans la région. Mettre les Frères musulmans comme organisation terroriste sur le même plan que le Hezbollah (déjà classé en décembre 2011 comme organisation terroriste dans le cadre du CCG), les houthis (rebelles zaïdites au Yémen), Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) va rendre plus illisible que jamais la nouvelle diplomatie régionale saoudienne. D’autant que la désormais "organisation de l’État islamique" (OEI) s’empare d’une partie du territoire irakien et du territoire syrien durant l’été 2014 et proclame la création d’un califat. Enfin, dernier coup de grâce, les rebelles houthis au Yémen prennent la capitale Sanaa en septembre 2014.

Cette perdition de l’État yéménite, de même que la lutte contre l’OEI vont constituer les priorités stratégiques régionales du début de règne du roi Salman. En hiérarchisant les menaces dès son avènement sur le trône — contrairement à son prédécesseur —, il ne considère pas que les Frères musulmans constituent une menace immédiate, mais estime que le dossier yéménite et la menace djihadiste sont hautement prioritaires car ils ont un impact direct sur la politique intérieure du royaume.

La gestion du conflit au Yémen entre les mains des petits-fils d’Al-Saoud

La promptitude des décisions prises par le nouvel appareil exécutif saoudien semble déjà démontrer la forte connivence entre le roi Salman et l’autre homme fort de l’État, Mohamed Ben Nayef, nouveau vice-prince héritier, en plus de sa fonction de ministre de l’intérieur et de sa désignation à la présidence du Conseil des affaires politiques et de sécurité — secteur où ses compétences ne sont plus à prouver. Le fait que les deux hommes forts du pouvoir Al-Saoud soient tous deux issus du clan Soudayri renforce leur proximité. Néanmoins, Mohamed Ben Salman (âgé de 34 ans), propulsé par son père à des fonctions régaliennes immenses (ministre de la défense, directeur du cabinet royal et président du nouveau conseil des affaires économiques et de développement) en dépit de son absence d’expérience semble déjà vouloir s’imposer à l’avant-scène du conflit déclenché au Yémen à l’initiative de son père.

La formation de la coalition « Tempête décisive »6, le 26 mars 2015, pour conduire des frappes au Yémen dans l’objectif de stopper la prise de contrôle du pays par les rebelles houthistes (chiites) accusés d’être soutenus par l’Iran incite en effet Mohamed Ben Salman à profiter du sentiment fédérateur que provoque cette nouvelle guerre en Arabie saoudite. À l’exception d’une partie de la communauté chiite de la province orientale et de son fief Al-Awamiyya7 où des heurts ont eu lieu samedi 4 avril entre une poignée d’activistes et les forces de police qui auraient mené une riposte sérieuse, la population saoudienne est à l’unisson derrière l’initiative prise par le roi Salman de former une coalition présentée comme un rempart à l’expansionnisme iranien et ses relais dans la région.

En tentant de s’imposer ici en futur challenger de son cousin qui, lui, a déjà prouvé ses compétences dans sa lutte anti Al-Qaida au cours des années 2003-2008, Mohamed Ben Salman a mis tout son poids pour convaincre son père d’engager une opération terrestre d’ampleur au Yémen, contre l’avis de Mohamed Ben Nayef et de tous les états-majors impliqués auprès des Saoudiens (sachant que les Pakistanais n’ont pas donné leur feu vert à l’envoi de troupes dans le royaume et que l’Égypte est également très hostile à l’envoi de troupes au sol au Yémen).

L’issue du conflit au Yémen est vitale pour le royaume. Si Mohamed Ben Salman se fait fort d’obtenir des gains en popularité via la médiatisation de son activisme, Mohamed Ben Nayef est contraint d’assurer les gains réels de cette opération en parvenant rapidement à une issue négociée du conflit.

Le début de règne du roi Salman s’engage sur le défi régional le plus sérieux que le royaume ait eu à affronter. Plus que de sa crédibilité comme acteur régional influent, il en va de sa survie intérieure de relever le défi d’une sortie de crise au Yémen. S’il semble que le leadership sous Salman soit plus soudé et débouche sur des décisions rapides, la relation entre Mohamed Ben Salman et Mohamed Ben Nayef constitue d’ores et déjà le curseur central des équilibres de pouvoir qui se jouent entre les petits-fils du fondateur du royaume Abdel Aziz Ibn Saoud. La gestion du conflit au Yémen sera déterminante pour l’avenir des deux hommes.

1Riyad et Abou Dhabi interviennent à Manama, le 14 mars 2011, sous couvert de la force militaire commune du Conseil de coopération du Golfe (GCG) «  Bouclier de la péninsule  », pour aider la dynastie sunnite Al-Khalifa à réprimer le soulèvement populaire dominé par une contestation chiite appelant à des réformes démocratiques. Cette intervention a contribué à faire du Bahreïn le foyer d’un conflit confessionnel.

2Le CCG, créé le 25 mai 1981, rassemble l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar.

3Le prince héritier Sultan, qui détenait le portefeuille de la défense depuis 1962 et qui a pris la suite de son frère Fahd à la tête du puissant clan Soudayri lorsque ce dernier est décédé en octobre 2011  ; puis Nayef, devenu prince héritier à la mort de Sultan, survenue en juin 2012.

4Du nom de leur mère Hassa Al-Soudayri qui a donné naissance à sept fils, dont le roi Fahd, le roi Salman et les princes héritiers Sultan et Nayef.

5Le 5 mars 2014, en raison de désaccords sur la ligne à adopter sur l’Égypte et les Frères que le Qatar soutient, Riyad, Abu Dhabi et Manama rappellent leurs ambassadeurs de Doha. Ces derniers rejoindront leur poste après l’accord de Riyad du 16 novembre 2014 qui entérine la réconciliation des quatre États et permet au Qatar d’assurer la présidence rotative du CCG entre décembre 2014 et la fin de 2015.

6Cette coalition comprend 9 États arabes : cinq pays membres du CCG (en dehors d’Oman) plus l’Égypte, la Jordanie, le Soudan et le Maroc. Elle jouit en outre de l’appui diplomatique formel du Pakistan et de la Turquie.

7Ville natale de Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, sécessionniste, activiste chiite radical arrêté en 2011 pour avoir initié des troubles dans la ville et encouragé des manifestations anti-régime à la suite de l’intervention saoudienne à Manama via le «  Bouclier de la Péninsule  ». Il a par la suite fait l’objet d’un procès et a été condamné à mort.