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Les ambiguïtés du nationalisme iranien

Entre islam, chiisme et aryanisme

Face aux menaces américaines, face aux pays du Golfe dirigés par l’Arabie saoudite, le nationalisme iranien se renforce. Mais comment le définir ? Est-il avant tout fondé sur la religion, sur le chiisme, sur l’aryanisme ? Le débat divise la société.

En octobre 2016, à l’occasion de la naissance de Cyrus le Grand, fondateur de la dynastie des Achéménides (550 av. J.-C.) qui symbolise la grandeur de l’Iran avant l’islam, des milliers d’Iraniens se sont rassemblés devant son mausolée à Pasargades près de Persépolis, la principale capitale de la dynastie. Le rassemblement a tourné à la manifestation hostile au régime de la République islamique et certains manifestants entonnaient des slogans anti-arabes et anti-islamiques : « Nous ne sommes pas Arabes et nous ne vénérons pas l’islam, nous sommes aryens » (mâ arab nistim, eslam nemiparastim, mâ âriâyi hastim). Les organisateurs de ce rassemblement ont été arrêtés, mais des milliers d’Iraniens se sont de nouveau rassemblés au même endroit le 20 mars 2017 pour célébrer le nouvel an iranien (Norouz), la fête nationale préislamique que les ayatollahs ont tenté d’interdire dans les premières années de la révolution, en vain.

Les sentiments anti-arabes et anti-islamiques traduisent avant tout le mécontentement d’une partie de la population face aux exactions commises par le régime qui, au lendemain de la révolution de 1979, a délaissé l’élément identitaire, pilier du nationalisme à l’œuvre sous le chah, au profit de l’idéologie religieuse. Ce mécontement est exacerbé par la prospérité économico-financière des pays arabes de la région (notamment le Qatar et les Émirats arabes unis) qui invalide dans les faits le sentiment de supériorité des Iraniens, en particulier des Perses, vis-à-vis des Arabes. Un officiel haut placé nous a confié avoir pleuré lorsqu’il a réalisé « le progrès de ces petits pays naguère pauvres et désertiques alors que l’Iran a régressé ». Et les militantes des droits des femmes en Iran constatent avec amertume que tout comme Mohamad Khatami, le président Hassan Rohani a refusé de nommer des femmes ministres alors que le gouvernement des Émirats arabes unis en compte actuellement sept.

Centralité de la langue

Au-delà des tensions actuelles, les relations entre les Perses et les Arabes ont été conflictuelles pour des raisons historiques. Tout en se convertissant à l’islam à partir du VIIe siècle suite à l’invasion arabe, les Perses ont refusé de s’arabiser en conservant leur langue et ont disputé une légitimité islamique aux Arabes en adoptant le chiisme. Celui-ci est devenu le principal vecteur de la culture iranienne et de son rayonnement, y compris dans le monde arabe, du fait de l’adhésion de certains Arabes à cette branche de l’islam, au point qu’elle est aujourd’hui majoritaire en Irak, au Bahreïn ou encore (relativement) au Liban1.

Le refus d’arabisation est manifeste dans la centralité de la langue persane pour la construction de la nation et du nationalisme iranien. La formation, au IXe siècle, du persan (farsi) moderne pratiqué aujourd’hui aussi en Afghanistan et au Tadjikistan est passée du vieux perse sous les Achéménides (du VIe au IVe siècle avant J.-C.) au moyen perse sous les Sassanides (du IIIe au VIIe siècle). Elle a rendu possible la transmission de l’héritage prestigieux de la Perse antique, à travers notamment de la poésie et la littérature2. Dans Le Livre des rois (Shâhnâmeh) achevé en 1010, le grand poète épique Ferdowsi raconte, dans un persan « purifié » de l’influence arabe, l’histoire légendaire du monde et des rois d’Iran, des origines à l’avènement de l’islam. On comprend pourquoi le Livre des rois, que même des Iraniens illettrés connaissent grâce aux conteurs qui l’ont récité pendant des siècles dans des cafés populaires, est devenu le symbole de la permanence de la nation iranienne et de la fierté nationale pour les nationalistes laïcs. Nostalgiques du passé antéislamique de l’Iran, ces derniers méprisent les « envahisseurs arabes », leur langue et leur religion tenus pour responsables de la décadence de la civilisation iranienne et de tous les maux de la société contemporaine. Ce discours nationaliste réaffirme les valeurs culturelles authentiques d’un passé présumé commun, tout en se présentant comme un projet moderne susceptible de dissoudre les liens traditionnels au profit de nouvelles identités.

Les Arabes, ces supposés Bédouins

L’aryanisme, l’idée d’appartenance à la race aryenne (néjâd âriâyi) était déjà bien ancrée chez les intellectuels modernistes du XIXe siècle fortement influencés par l’orientalisme occidental. De ce fait, leur nationalisme épouse la perception des voyageurs, des missionnaires ou des officiers occidentaux pour qui les Perses devaient être « civilisés » ou plutôt « européanisés ». Parmi les intellectuels de cette période, Fathali Akhoundzadeh (1812-1878) et Mirza aqa khan Kermani (1855-1896) demeurent très influents auprès des nationalistes laïcs, tant en Iran que dans la diaspora nostalgique d’un passé révolu. Proches des orientalistes européens, notamment d’Arthur de Gobineau (qui a vécu en Iran dans les années 1850), ils étaient tous deux anti-Arabes et glorifiaient l’héritage antéislamique de l’Iran. Ils estimaient que l’islam et ses lois exerçaient des effets désastreux sur la société et plaidaient pour substituer le nationalisme à l’islam. Se référant à l’expression « la nation aryenne » (mellat-e âryân), ils rêvaient à la résurrection du passé glorieux de l’Iran et s’opposaient à la dynastie décadente des Kadjars. Sous leur règne, l’Iran céda le Caucase à la Russie (1813) et Hérat aux Britanniques (1857) à la suite des guerres contre les Anglais et les Russes.

Ces intellectuels admiraient la civilisation occidentale. Ils plaidaient pour la séparation entre la religion et l’État, critiquaient les inégalités entre les hommes et les femmes, les musulmans et les non-musulmans et affirmaient que l’islam était incompatible avec le modernisme et le constitutionnalisme démocratique. Ils ont joué un rôle prépondérant dans la construction nationaliste, adhérant à l’idéologie du progrès qui prétend à l’universalité de la trajectoire de l’Europe. Pour eux, les sociétés occidentales représentaient l’avenir auquel d’autres sociétés (traditionnelles) étaient appelées et qu’elles devaient atteindre. L’origine ethnolinguistique indo-européenne de cette nation faciliterait, selon eux, l’européanisation de l’Iran et des Iraniens et leur distinction des Arabes, ces supposés Bédouins perçus comme dépourvus d’histoire glorieuse.

Le nationalisme identitaire s’est trouvé consolidé par l’édification de l’État moderne par Reza chah (1925-1941) fondateur de la dynastie des Pahlavi (1925-1979). Avec pour visée le nivellement culturel de l’Iran multiethnique, la langue persane est devenue obligatoire dans l’administration et les établissements d’enseignement, et en 1923 l’usage des langues autres fut interdit. Il s’agissait d’effacer les identités ethniques au profit de la persanité. À l’instar des intellectuels laïcs, Reza chah estimait que l’islam était le principal obstacle au progrès et au développement de la société et il tenta de bâtir une identité nationale par le haut. Ahmad Kasravi, un intellectuel très influent de cette période (assassiné en 1946 par les Fadaiyan islam, une organisation religieuse secrète) pour lequel la diversité ethnique et linguistique était source de conflit, imaginait une origine commune permettant de dépasser l’identité religieuse. Le but était d’affirmer une identité nationale puisant dans un passé idéalisé3.

Un tournant, le coup d’État de 1953

Mohammad Reza chah (1942-1979) dut son retour sur le trône au coup d’État d’août 1953 fomenté par la Central Information Agency (CIA) et le Military Intelligence Section 6 (MI6) contre le gouvernement démocratique de Mohamed Mossadegh. Il tenta de se relégitimer en soulignant l’articulation entre l’iranité et la monarchie au sens de la grandeur de l’Iran avant l’islam, combinée à une politique de modernisation et d’occidentalisation par le haut. Les fastes de Persépolis organisés en 1971 pour célébrer les 2500 ans de la monarchie et la continuité de l’empire perse entendaient symboliser la supériorité historique de l’Iran dans le monde et son autorité comme principale puissance régionale. Considéré alors par le bloc occidental comme un ilot de stabilité au Proche-Orient et comme un rempart contre l’URSS, l’Iran reçut un soutien actif, militaire et technologique, de ses alliés occidentaux.

Dans le cadre du programme du président Dwight D. Eisenhower « Atoms For Peace »4, le pays se lança dès 1953 dans la recherche nucléaire, via la livraison par les États-Unis d’un petit réacteur de recherche installé dans l’université de Téhéran afin de former les premiers spécialistes du nucléaire. À la veille de la révolution, l’Iran disposait d’environ un millier de spécialistes. Selon Akbar Etemad, ancien directeur du programme nucléaire iranien et président de l’Organisation de l’énergie atomique d’Iran (OEAI, en anglais AEOI) sous le chah, la volonté de l’Iran de maîtriser le cycle du combustible ne pouvait pas laisser de doute aux Occidentaux quant à la volonté du chah de parvenir au seuil nucléaire : atteindre un niveau lui permettant, si les circonstances l’exigeaient, de développer une arme nucléaire dans un délai relativement court5.

Instrumentalisant le nationalisme comme cela avait été fait auparavant avec le chiisme, les dirigeants de la République islamique ont tenté de se servir de la question du nucléaire dans leur stratégie de relégitimation et pour forger un consensus dans le pays autour de l’acquisition de la technologie nucléaire faisant d’elle le nouvel emblème du nationalisme iranien. La même démarche a guidé le développement des missiles balistiques supposés sanctuariser le territoire national et asseoir la supériorité technologique et militaire de l’Iran dans la région. Surtout à un moment où les tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite traduction du choc des nationalismes sont montées d’un cran après l’exécution de plusieurs dignitaires chiites en Arabie saoudite et l’attaque en janvier 2016 par des nervis ultraconservateurs iraniens contre l’ambassade saoudienne à Téhéran.

Golfe Persique ou golfe Arabique ?

Qassem Soleimani, le chef de l’armée al-Qods, branche extérieure des Gardiens de la Révolution (pasdaran), omniprésente en Irak, en Syrie ou au Liban et que la presse iranienne qualifie d’homme fort du Proche-Orient, est extrêmement populaire dans le pays. Il est perçu comme protecteur de l’Iran contre les attaques de l’Organisation de l’État islamique (OEI) et incarne à lui seul la volonté de puissance du régime et les sentiments nationalistes que partagent des pans entiers de la population. Ces sentiments se sont exprimés lors de l’allocution de Donald Trump du 13 octobre 2017. Le président des Etats-Unis a refusé de certifier l’accord sur le nucléaire iranien, exposant l’Iran au risque d’un retour des sanctions américaines si le Congrès le décide et à la fragilisation de son économie déjà affaiblie par les sanctions internationales. Donald Trump a fait aussi usage d’une rhétorique très hostile à l’encontre du régime et de ses dirigeants qu’il a qualifiés de corrompus et répressifs et à l’origine de tous les maux du Proche-Orient. Le but était de séparer le régime du peuple en faisant l’éloge des Iraniens « ce peuple avec une histoire plusieurs fois millénaire qui mérite un meilleur régime politique » et en les assurant de l’amitié des États-Unis.

Mais les Iraniens — dont beaucoup s’accordent avec Trump pour qualifier leurs dirigeants de corrompus et de répressifs — n’ont finalement retenu que le fait que le président a désigné le golfe Persique sous le nom de « golfe Arabique ». Le tollé provoqué tant en Iran qu’au sein de la diaspora par cette dénomination montre une fois de plus que la puissance du nationalisme iranien dépasse les divergences politiques, religieuses ou idéologiques. Cela n’étonnera pas de la part d’un peuple qui s’estime à l’origine de la civilisation mondiale, tente sans cesse de retrouver sa place au sein de l’échiquier régional et international, et s’accorde avec Ferdowsi pour dire que « seuls les Iraniens possèdent l’art, et qu’ils n’ont aucunement peur du lion rugissant » (honar nazd-e iranian ast o bas, naguirand shir zhiyan ra beh kas).

1Pierre-Jean Luizard, Elizabeth Picard, «  Introduction  », Arabes et Iraniens, Cemoti, n° 22, 1996  ; p. 5-10.

2Yann Richard, L’Iran. Naissance d’une République islamique, Éditions de la Martinière, 2006.

3Azadeh Kian, «  Iran : société, État islamique et nucléaire  », in Le mondial des nations, Joao Medeiros (dir.), Choiseul/RFI, 2011  ; p. 490-507.

4NDLR. Programme développé par les États-Unis pour promouvoir une utilisation de la technologie nucléaire à des fins pacifiques. Ce programme est consécutif au discours du président Eisenhower devant l’Assemblée générale des Nations unies le 8 décembre 1953.

5Azadeh Kian et Benjamin Sanchez, «  De Khatami à Rohani, constantes et ruptures de la politique étrangère iranienne  », Revue géopolitique, n° 123, oct.-déc. 2013  ; p. 23-28. L’Allemagne et la France se sont proposées comme partenaires pour la vente de centrales nucléaires ou pour aider l’Iran à parvenir à la maîtrise des technologies liées au cycle du combustible. Une filiale de la société allemande Siemens a signé un contrat avec l’Iran pour la construction d’une centrale à Buchehr alors que la société française Framatome obtenait un contrat pour la construction d’une centrale à Darkhouine. L’Iran est également devenu actionnaire du consortium EuroDif lui permettant d’obtenir 10 % de l’uranium enrichi sur le site nucléaire du Tricastin.