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Les approximations des médias français sur l’attentat d’Ankara

Désinformation ou ignorance ?

L’attentat du 10 octobre a fait une centaine de morts à Ankara. Si le pouvoir désigne l’organisation de l’État islamique, la plupart des forces d’opposition dénoncent la responsabilité plus ou moins directe du pouvoir. En France, une grande confusion a régné dans les comptes-rendus à chaud de l’événement.

Plus de 100 morts le 10 octobre à Ankara.

Revenons un jour plus tôt. L’appel à manifester, lancé le 9 octobre, disait ceci :

À l’appel des organisations syndicales et professionnelles Disk [la principale centrale syndicale du pays], Kesk [syndicat des fonctionnaires et secteur public], TTB [Union des médecins], TMMOB [Union des architectes et ingénieurs], toutes les composantes de l’opposition sociale sont appelées à se rassembler demain (10 octobre) devant la gare ferroviaire d’Ankara, pour le travail, la paix et la démocratie.

Le mot d’ordre commun sera : « Tous ensemble contre le Palais, pour la paix, la démocratie et nos emplois. »

Les femmes contre la guerre seront le 10 octobre à Ankara !

Contre la censure du Palais, nous serons le 10 octobre à Ankara !

Les artistes, les journalistes appellent à participer au meeting du 10 octobre ! Les travailleurs, les chômeurs, les travailleurs précaires, les employés, paysans, architectes, ingénieurs, médecins, infirmier-ères, étudiants, les enseignants, les travailleurs de la presse, syndicalistes, organisations de masse, les organisations de société civile, les socialistes, sociaux-démocrates et tous ceux qui le veulent, feront entendre d’une seule voix leur unique revendication : « Contre le Palais, nous crierons notre désir de paix, de démocratie, de sécurité d’emploi, demain à Ankara ».

Des ouvriers aux étudiants, des journalistes aux artistes, des employés précaires aux femmes, tous seront ensemble demain 10 octobre devant la gare d’Ankara, pour marcher vers la place de Sıhhiye.

Le rassemblement aura lieu à la gare d’Ankara, à 10 heures.

Le meeting se déroulera place de Sıhhiye à 12 heures.

Il faut mettre les points sur les i. Ce que j’ai entendu au soir du 10 octobre sur les radios françaises est de la désinformation. Le rassemblement d’Ankara n’avait été organisé ni par ni pour « les Kurdes ». Le Parti démocratique des peuples (HDP) participait, aux côtés d’organisations syndicales puissantes, Disk et Kesk — d’ailleurs souvent accusées de mollesse — et de deux organisations professionnelles qui, elles, sont toujours en pointe de la société et de la démocratie : celle des médecins et celle des ingénieurs et architectes. On va certainement dire que ces organisations sont des paravents du HDP, lui-même paravent du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)...

Le rassemblement du 10 octobre à Ankara devait concrétiser un vaste mouvement d’opposition au « Palais »(Saray), au pouvoir d’Erdogan et du Parti de la justice et du développement (AKP). L’appel n’était pas adressé aux Kurdes, il n’était même pas adressé aux sympathisants des mouvements kurdes. Ce devait être la concrétisation du mouvement de fond qui secoue la Turquie depuis plusieurs années : la démocratie ne peut progresser sans la paix, sans la résolution pacifique du conflit du Kurdistan. C’est pourquoi trois mots avaient été associés : démocratie, paix, travail, associés dans le texte de l’appel à ces autres fondamentaux que sont la lutte des femmes pour l’égalité, la liberté de la presse, la liberté d’expression, la liberté de création face au triomphe du mauvais goût prétendument « ottoman ».

Question kurde ? Oui, mais le travail et l’emploi sont aussi des questions kurdes quand des centaines de milliers de personnes ont dû quitter leur village et leur région et tomber dans une une situation de grande précarité sur les chantiers des grandes villes de l’ouest. Question kurde certainement, quand les journalistes doivent faire fi des risques d’arrestation, de censure, voire de tabassage ou d’assassinat pour faire prévaloir la vérité sur ce qui se passe dans le sud-est.

Travail et démocratie ? Le drame de la mine de Soma (région d’Izmir) où plus de 300 mineurs ont péri le 13 mai 2014 était sous-jacent dans l’appel du 9 octobre ; ainsi que tous les « accidents » des grands chantiers, où les conditions de sécurité ne sont pas respectées. Démocratie ? À trois semaines des élections, comment ne pas comprendre l’angoisse de tous ces citoyens dont la volonté, exprimée dans les urnes le 7 juin, n’a pas été respectée, et qui risquent de se retrouver, dans peu de temps, les simples sujets d’une dictature ?

Travail, syndicalisme, socialisme, certainement, face à un pouvoir que par commodité on qualifie d’ « islamo-conservateur » quand il ne s’agit que d’un capitalisme qui ne veut plus connaître aucune limite.

L’appel du 9 octobre était lancé par quatre organisations qui ne sont pas spécifiquement kurdes, et c’est ce qui devait faire la force du rassemblement. Ce pouvait être la jonction entre les mouvements sociaux, le mouvement kurde et la dynamique du mouvement de Gezi.

Ils sont morts, et leur vie était unique. Pour leurs proches, ils étaient irremplaçables. Ils ne sont pas morts « martyrs », ils ne voulaient tout simplement pas mourir, puisqu’ils voulaient la paix.

Ils ont été ciblés. Il ne s’agit pas d’un attentat aveugle, pas plus qu’à Suruç petite ville sur la frontière syrienne où 33 jeunes socialistes venus de toute la Turquie ont été massacrés le 20 juillet dernier, rassemblés là pour organiser la reconstruction de Kobané ; pas plus qu’à Diyarbakır, la grande ville du Kurdistan turc où un attentat perpétré pendant un meeting électoral du HDP a tué 4 personnes le 5 juin. Ciblés comme les 34 socialistes et syndicalistes victimes de la fusillade de la place de Taksim (Istanbul) le 1er mai 1977, comme les 105 alévis de Marache massacrés au cours d’un atroce pogrom en décembre 1978 ; comme les 33 intellectuels, écrivains, poètes venus pour une célébration alévie à Sivas en juillet 1993, morts dans l’incendie criminel de leur hôtel (35 morts). Aucun de ces attentats n’est aveugle ; toujours, la cible est précisément choisie et visée.

À Ankara, les assassins disposaient d’un panel extraordinaire et ils ont cherché à tuer tout ce qui fait la force de la Turquie. Cherchez l’assassin ! « Nous le connaissons ! » clamaient les manifestants au soir de l’attentat. C’est pourquoi le pouvoir, renforcé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et tous les dirigeants occidentaux que la situation dans le Moyen-Orient embarrasse et qui répètent qu’ils ont besoin de la Turquie, d’une Turquie forte et « stable », ne va pas manquer d’accuser le PKK pour taper et taper encore dans le sud-est et en Irak, de la même manière qu’il a tapé au lendemain de l’attentat de Suruç.

Et maintenant ? Les élections législatives auront-elles lieu ? Dans quelles conditions ?