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Migrants

Élections. Les choix de la diaspora turque en France et dans le monde

La diaspora turque à travers le monde s’est mobilisée pour les élections présidentielle et législatives de mai 2023. Même si elle ne présente pas un ensemble homogène et si elle est traversée par des clivages sociaux, ethniques voire religieux qui influencent ses choix, elle a voté pour Recep Tayyip Erdoğan à 60 %.

Ozan Kose/AFP (avril 2023)

La diaspora originaire de Turquie à travers le monde est constituée à parts égales d’émigrées et de personnes nées dans les pays de résidence. Lors des élections de mai 2023, des urnes ont été installées dans 73 pays, 167 villes différentes, ainsi que dans 53 postes douaniers, ce qui témoigne de l’extension de cette diaspora, irréductible aux quelques pays d’Europe occidentale qui ont accueilli une main-d’œuvre immigrée dans les années 1960.

Pendant des décennies, la diaspora turque dans cinq pays d’Europe occidentale (l’Allemagne, la France, l’Autriche, les Pays-Bas et la Belgique) a été considérée d’un œil critique par la « mère patrie ». Le vote des gurbetçi (expatriés) a provoqué un débat récurrent en Turquie. Non seulement ces émigrés étaient considérés comme temporaires, mais de plus, la bureaucratie nationale-séculariste en place les jugeait souvent trop islamistes, trop kurdes, voire dans certains cas, trop gauchistes.

Des cars pour transporter les électeurs

À partir de 1987, les expatriées ont commencé à pouvoir voter lors des élections nationales, mais uniquement aux postes douaniers, ce qui limitait considérablement leur taux de participation en raison de problèmes logistiques. Tout au long des années 1990 et 2000, les organisations politiques et identitaires, en particulier celles de l’islam politique, affrétaient des cars pour les transporter aux frontières.

C’est seulement en 2012 que le décret permettant l’installation d’urnes dans les représentations diplomatiques a été adopté, propulsant ainsi la diaspora au rang d’actrice de la politique interne. À partir des élections de 2014, les hommes et femmes turcs émigrés ou nés dans les pays où ils résident, qu’ils aient vécu en Turquie ou n’y aient jamais mis les pieds, ont pu voter dans leurs pays de résidence respectifs, aux représentations consulaires. En 2014, un système de prise de rendez-vous nominatifs a non seulement limité la participation, mais violé le principe du secret de vote. Depuis, les choses se sont améliorées et l’on peut voter dans n’importe quelle représentation pendant une période de 4 à 6 jours.

Cependant, deux problèmes subsistent. D’abord, le principe de dépouillement ouvert est systématiquement violé, car les bulletins ne sont pas comptés sous la surveillance des électeurs et électrices, mais sont transportés à Ankara où ils sont dépouillés en même temps que les bulletins nationaux. Ainsi, personne n’a la possibilité de suivre son bulletin.

D’autre part, et c’est le point le plus important, ce système ne prévoit pas de circonscription extraterritoriale. La diaspora turque n’a pas la possibilité de voter pour élire des représentantes, ayant le droit de vote, mais pas celui d’être élues. En l’absence de représentations, les électeurs et les électrices votent principalement en fonction de préoccupations identitaires et sont davantage sujets à la propagande nationaliste et religieuse de l’État. De plus, avec ce système, lors des élections législatives, ce vote a un impact minimal, contrairement à ce qui se passe lors du scrutin présidentiel (ou des référendums). Cette situation suscite un débat en Turquie même, où certains accusent souvent ceux et celles vivant dans des pays occidentaux démocratiques de favoriser l’élection d’un président autoritaire, sans en subir les conséquences ou être tenues responsables par le biais de représentantes élues. C’est précisément ce qui s’est produit lors des élections législatives et présidentielle des 14 et 28 mai 2023.

Dans l’Hexagone, une communauté nombreuse et diverse

Les originaires de Turquie en France forment l’une des plus grandes communautés de la diaspora, se classant en deuxième position en termes de nombre après celle de l’Allemagne. Environ 700 000 personnes en France ont des liens avec la Turquie, la moitié étant turque et l’autre moitié française ou possédant la double nationalité. Aux dernières élections de mai 2023, la France comptait un peu moins de 400 000 électeurs et électrices. Il existe également, mais ceci est une estimation, 100 000 personnes originaires de Turquie qui ne possèdent pas la nationalité turque, car d’abord réfugiées puis naturalisées français ; ou encore les enfants nés sur le sol français que les parents n’ont pas déclarés aux autorités turques. Ces derniers, bien entendu, ne votent pas.

De plus, depuis 2016, un flux d’immigrées s’est installé en France, appartenant soit au mouvement guleniste, du nom du prédicateur Fethullah Gülen, installé aux États-Unis, d’abord le parèdre du président Recep Tayyip Erdoğan, puis son opposant farouche ; soit à la classe intellectuelle — universitaires, artistes, journalistes —, chassées du pays d’une manière plus ou moins coercitive. Qu’ils et elles soient gulenistes ou de gauche, ils ne votent pas non plus, faute d’une inscription en bonne et due forme sur les listes des résidents turcs en France.

En 2023, lors des élections législatives (14 juin) et présidentielle (14 et 28 juin) 400 000 personnes résidant en France étaient appelées à voter. Pour le second tour, ces personnes avaient la possibilité de se rendre aux urnes entre le 20 juin et le 24 juin à Bordeaux, Clermont-Ferrand, Lyon, Marseille, Mulhouse, Nantes, Orléans, Paris et Strasbourg.

Le taux de participation au second tour de la présidentielle s’est élevé à 52 % et bien qu’il puisse sembler acceptable par rapport aux élections nationales en France, il reste relativement bas par rapport au taux de participation de 88 % en Turquie. Ainsi, le poids des 207 000 votantes en France reste minime par rapport aux 54 000 000 électeurs et électrices.

Mobilisation pour le second tour

La participation a connu une légère augmentation par rapport au premier tour, alors qu’on s’attendait à une baisse, en raison de la confiance excessive des partisans d’Erdoğan ou d’un sentiment de démoralisation chez ceux de Kılıçdaroğlu. Or les deux « camps » se sont mobilisés à tel point qu’entre les deux tours, les voix en faveur d’Erdoğan ont augmenté de 10 000, tandis que celles en faveur de Kılıçdaroğlu ont augmenté de 2 500. Cette différence s’explique par un durcissement du discours de l’opposant entre les deux tours, dans le but de rallier les voix du candidat d’extrême droite, ce qui a eu pour conséquence de « refroidir » une partie de l’électorat kurde en France.

Dans l’ensemble, Erdoğan remporte l’élection avec 67 % des voix, augmentant ainsi son score de 3 points par rapport aux élections de 2018. On note d’importantes disparités régionales qui se manifestent aussi à l’échelle internationale. Certes, pour l’ensemble de la diaspora (3 400 000 électeurs et électrices), Erdoğan remporte les élections avec 60 % des voix exprimées, avec un taux de participation de l’ensemble de la diaspora de 56 %. Cependant, dans les pays présentant une histoire migratoire classique, principalement axée sur le travail et le regroupement familial, tels que l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique et l’Autriche, Erdoğan remporte une victoire écrasante. Dans d’autres pays européens tels que la Norvège, la Suède et la Suisse, le score est beaucoup plus équilibré. En revanche, aux États-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni, qui abritent des communautés appartenant aux classes moyennes et supérieures, Kemal Kılıçdaroğlu obtient des scores écrasants.

Clermont-Ferrand, Lyon et Orléans, bastions de l’extrême droite nationaliste

Cette disparité liée aux différences de classes sociales se retrouve également en France. Dans certaines villes abritant des communautés très conservatrices, en particulier de l’Anatolie centrale et des côtes de la mer Noire, les résultats sont très largement en faveur d’Erdoğan. Clermont-Ferrand détient même le record mondial du vote pro-Erdoğan avec 92 %, suivi de Lyon avec 88 % et d’Orléans avec 87 %. Ces deux dernières villes sont également connues pour la présence des Loups gris, l’extrême droite nationaliste turque. La ville de Bayburt, située dans le nord-est de l’Anatolie et connue comme le bastion d’une idéologie qui se réclame à la fois de identités turque et islamique, se classe à la quatrième position avec « seulement » 82 % de votes en faveur d’Erdoğan.

Avec des scores allant de 60 à 70 % en faveur d’Erdoğan, Strasbourg, Mulhouse, Bordeaux et Nantes sont proches de la moyenne française. Le Bas-Rhin et le Haut-Rhin abritent une communauté importante, avec respectivement 70 000 et 40 000 personnes, principalement originaires de villes telles que Konya, Kayseri, Malatya ou Erzincan, bien que l’on puisse y observer une certaine mixité.

Strasbourg a la particularité d’être à la fois le centre français de Millî Görüş, un mouvement de l’islam politique turc qui faisait partie de la coalition d’opposition, de la présidence des affaires religieuses (Diyanet İşleri Başkanlığı, Ditib), l’islam officiel qui a fait campagne pour Erdoğan tout au long du mois de ramadan, ainsi que des alévis de France, qui penchaient presque exclusivement en faveur de Kemal Kılıçdaroğlu. On y trouve également une importante communauté kurde, ainsi qu’une population estudiantine d’une part et des fonctionnaires turcs des institutions européennes d’autre part. Par conséquent, les 70 % en faveur d’Erdoğan et les 30 % en faveur de Kılıçdaroğlu dans cette ville masquent des affiliations beaucoup plus complexes. Une partie des Kurdes ne possède pas (ou plus) la nationalité turque, ce qui les a empêchées de voter. Quant aux étudiantes et fonctionnaires européens, souvent laïques et individualisées, et donc potentiellement en faveur de Kılıçdaroğlu, beaucoup n’ont pas voté par oubli d’inscription, confort ou désintérêt. Ainsi, la répartition politique et identitaire des abstentionnistes n’a pas été équilibrée dans cette ville.

À Paris, où résident également un peu plus de 75 000 ressortissantes de Turquie, le score était beaucoup plus conforme aux résultats nationaux, avec 52 % en faveur d’Erdoğan et 48 % en faveur de Kılıçdaroğlu. Cela s’explique par le fait que dans la région parisienne, les clivages identitaires entre Turcs et Kurdes, sunnites et alévis, ainsi qu’entre religieux et séculiers, se sont reproduits quasiment à l’identique. Enfin, à Marseille, qui accueille principalement des Kurdes et des séculiers parmi les 25 000 ressortissantes de Turquie, 56 % se sont prononcés en faveur de Kılıçdaroğlu et 44 % pour Erdoğan.

Des séries télévisées aux émissions populaires

Ces scores méritent une étude plus approfondie, mais on retrouve la reproduction des clivages identitaires, tant au niveau macro que micro, qui existent en Turquie, même chez les générations nées en France. Une des causes possibles de cette persistance pourrait être la relative stagnation de l’ascension sociale de ces générations, comme le démontre clairement l’enquête conjointe de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined)1. L’encadrement paternaliste de la Turquie, à travers un appareil idéologique extrêmement performant qui œuvre pour maintenir le régime en place en Turquie, empêche également un détachement vis-à-vis de la « mère patrie ». De plus, il faut prendre en compte l’offre culturelle diversifiée et riche en provenance de Turquie, comprenant les séries télévisées, la musique et les émissions populaires, qui projettent une image de la vie là-bas enviable et enviée, du moins perçue comme étant meilleure qu’en France. Toutes ces raisons, combinées au charisme d’Erdoğan en tant que leader qui défie l’Occident, face auquel ces communautés ressentent le besoin de revanche, expliquent en partie leur soutien à Erdoğan.

1NDLR. L’enquête a été publiée en 2016 par l’Ined sous le titre Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France.

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