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Les espoirs déçus de la révolution tunisienne

Sur fond de complicité entre Nidaa Tounès et Ennahda

Cinq ans après la révolution, le cœur et les esprits des Tunisiens n’étaient pas vraiment à la fête pour commémorer l’anniversaire de la révolution. Si les Tunisiens s’entendent souvent dire qu’elle est tout ce qui reste des « printemps arabes », ils savent par ailleurs que ses objectifs n’ont pas été atteints.

Le décalage entre la manière dont la révolution tunisienne est perçue à l’étranger et la façon dont elle est vécue par ceux-là mêmes qui l’ont faite explique peut-être la difficulté qu’éprouvent les Tunisiens à la définir et à l’apprécier. Cette année, en cette date anniversaire du 14 janvier, la difficulté était d’autant plus grande que la scène politique était dominée par la crise du premier parti du pays, Nidaa Tounès.

Alors que le bilan de ces cinq ans paraissait nécessaire pour évoquer le changement tant attendu par la population, les cadres du parti se déchiraient pour la succession de leur leader, Béji Caïd Essebsi, qui refuse tout fonctionnement démocratique du parti qu’il a fondé en 2012 et qui lui a permis d’accéder à la magistrature suprême. Au terme d’un congrès qui s’est tenu à Sousse les 9 et 10 janvier, le chef de l’État a désigné son propre fils à la tête de Nidaa Tounès au mépris des règles de fonctionnement interne. Après avoir introduit au sein de sa formation les cadres du parti de Zine El-Abidine Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), Caïd Essebsi reproduisait les méthodes de l’ancien régime.

Le spectacle qu’a offert ce congrès de Sousse était d’autant plus affligeant qu’il brouillait tous les repères. Le chef de l’État, qui présidait cette cérémonie d’ « intronisation » de Hafedh Caïd Essebsi, n’était-il pas censé être en dehors du parti ? La révolution n’avait-elle pas éclaté pour mettre fin aux privilèges et au népotisme ?

Mais le vieil homme ne s’est pas contenté de brouiller la frontière entre passé et présent. Au nom du consensus politique, il cru bon de faire de Rached Ghannouchi, le leader de Ennahda, l’invité d’honneur de ce congrès. Or Nidaa Tounès avait été fondé précisément pour combattre la formation islamiste, et les insultes prodiguées à son adresse lors des campagnes électorales de 2014 n’ont pas été oubliées par ceux des Tunisiens qui ont voté pour Nidaa Tounès.

Un homme nouveau

Les Tunisiens ont qualifié le soulèvement de janvier 2011 de thawra (révolution) lorsque la cible est tombée et que Ben Ali a quitté le pays le 14 janvier 2011. C’est à partir de là que le terme s’est propagé dans l’ensemble du monde arabe pour exprimer l’importance de l’événement. Pour les Tunisiens, le mouvement s’est mué en révolution avec tout ce que cela charrie en matière d’enthousiasme, mais aussi en termes de rupture avec le passé. Véritable tournant dans l’histoire politique de leur pays, ce moment révolutionnaire devait à leurs yeux donner naissance à un véritable bouleversement des structures et des mentalités pour produire un homme nouveau et un ordre nouveau.

Aujourd’hui, beaucoup de Tunisiens s’interrogent sur la nature de cet événement. Un questionnement qui exprime à la fois le doute et la frustration de ceux qui pensaient que la révolution allait forcément produire ce changement. De quoi s’agissait-il exactement : de révolution, de révolte, d’un soulèvement populaire ou d’un coup d’État manqué ? Pour certains, il peut s’agir de tout cela à la fois, alors que pour d’autres, la définition de cette séquence n’a pas vraiment d’importance. L’histoire retiendra qu’il s’agissait bien d’une crise sociale qui a réussi à faire tomber le régime. Par le biais de slogans essentiellement portés par les jeunes manifestants, des demandes ont été formulées en matière de travail, de libertés, et de privilèges auxquels les protestataires de 2011 souhaitaient mettre fin, même si ce sont bien les questions sociales et économiques qui ont été à l’origine de la révolution. Durant les cinq années écoulées, les débats ont porté sur la place du religieux dans la société et sur les exigences de liberté. Les classes politiques qui se sont succédé ont oublié que ce sont les exigences économiques précisément qui ont causé le soulèvement de l’hiver 2010-2011.

Le changement... dans la continuité

Cinq ans plus tard, la déception est grande. L’économie stagne, le taux de croissance est de 0,5 % pour l’année 2015. Pour relancer l’économie, Béji Caïd Essebsi avait imaginé une loi portant sur la réconciliation économique. Elle visait en fait à suspendre les poursuites judiciaires dont faisaient l’objet les chefs d’entreprises et les hommes d’affaires accusés de malversations sous le régime de Ben Ali. Il s’agissait de rétablir la confiance en favorisant l’investissement. Pour nombre de Tunisiens, cette loi qui n’a toujours pas été votée ressemble fort à une amnistie et un blanchiment de la corruption, d’autant que la rupture — qui devait se traduire par la fin de l’ancien régime — ne s’est pas produite et que les réseaux du RCD qui avaient adopté un profil bas se sont réveillés au sein de Nidaa Tounès.

Cette coexistence entre passé politique et présent a des effets sur l’économie qui est en panne. Le chômage a augmenté et la jeunesse n’a pas vu de changement en ce qui la concerne. Les jeunes Tunisiens qui ne trouvent pas de débouchés dans leur propre pays et qui peinent à donner un sens à leur vie ne s’immolent plus par le feu à l’instar de Mohamed Bouazizi en 2010. Ils rejoignent les rangs de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Syrie ou en Libye, avant de revenir en Tunisie pour commettre des attentats. Les trois attaques salafistes perpétrées en 2015 sur le sol tunisien en témoignent. Selon un rapport des Nations unies, près de 5 500 Tunisiens combattent actuellement sous la bannière de l’OEI ou d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). La Tunisie serait ainsi le premier exportateur mondial de djihadistes qui vont se battre sur les fronts étrangers.

Au plan politique il y a un retour en force au conservatisme. Le multipartisme qui s’était imposé au lendemain de la révolution a été soufflé par les deux grandes formations, Nidaa Tounès et Ennahda, reproduisant en quelque sorte le paysage politique déjà existant avant la révolution, sauf que Ennahda n’était plus dans la clandestinité. Ce conservatisme s’accompagne de pratiques souvent en opposition avec l’article 2 de la Constitution qui porte sur les libertés individuelles. Il y a par exemple des lois sur l’homosexualité et sur l’usage du cannabis qui permettent d’emprisonner des jeunes après les avoir humiliés.

Si ces pratiques ont été dénoncées par une partie de la société, le caractère dynastique du dernier congrès de Nidaa et la grande coalition qui se dessinait entre Nidaa Tounès et Ennahda a révolté tout le monde — y compris au sein de la formation politique du chef de l’État. Une vingtaine de députés de Nidaa ont quitté ce parti qui comptait 86 sièges au Parlement. Avec ses 69 sièges, le parti islamiste Ennahda redevient ainsi le premier parti au Parlement.

Les dissidents expliquent leur démission par deux raisons essentielles : la prise de contrôle du parti par le fils du chef de l’Éat, par simple nomination, et le rapprochement entre Ennahda et Nidaa Tounès, qui a été fondé pour barrer la route à la formation islamiste.

Néo-autoritarisme moralisateur

Ce retour au passé politique se traduit par un néo-autoritarisme et un conservatisme accompagné d’un courant de moralisation de la société qui ne semble pas déplaire à Ennahda, devenue partenaire à part entière du parti qui a gagné les élections de l’automne 2014. Ce nouveau paysage inquiète une frange de la société qui se demande où est passée la révolution. Il est vrai que la justice transitionnelle ne s’est pas faite, malgré l’instance en charge de sa réalisation. D’aucuns se demandent si ce projet verra le jour, tant les acteurs de l’ancien régime sont réintégrés dans l’administration et les circuits politiques. Si le parti du chef de l’État est devenu l’outil privilégié de « recyclage » de ces cadres déchus en 2011, on observe également une banalisation du phénomène à laquelle participent volontiers les médias et en particulier la télévision. De nombreux responsables politiques de l’ancien régime sont quotidiennement invités à participer à des débats télévisés. Au nom de la liberté d’expression, ils relatent sobrement leur rôle au sein des instances dirigeantes, décrivent un Ben Ali timoré et aimant son peuple, que l’on peut difficilement qualifier de dictateur. Les anciens lieutenants du président déchu en viennent même à vanter les mérites de la clairvoyance de Ben Ali : n’avait-il pas imaginé les commissions mise en place après son départ ?

Il y a bien sûr une résistance aux méthodes du passé ; le rejet de la dérive dynastique de Béji Caïd Essebsi en témoigne. Elle s’est manifestée à l’intérieur même du parti, par des démissions multiples et le fractionnement du parti. Mais également au sein de la société, par le refus de voir le fils du chef de l’État prendre les rênes du parti politique. Elle s’est aussi traduite par une sorte de désaffection du politique qui tranche terriblement avec les grandes mobilisations de 2011 et le rassemblement de l’été 2013, lorsque la société civile s’est opposée à la société politique, réussissant à contraindre à la démission un gouvernement démocratiquement élu.

La société civile montre cependant des signes de fatigue, que ce soit pour condamner fermement les pratiques d’un passé politique que l’on croyait révolu ou pour dépénaliser les comportements jugés déviants. Pourtant le climat sécuritaire et l’urgence des questions économiques et sociales pourraient faire passer au second plan la question des libertés individuelles et plus largement les fondamentaux et les acquis de la révolution de 2011.