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Les États-Unis dans les sables mouvants du Proche-Orient

Une nouvelle géopolitique régionale ?

Finalement, la pression israélienne n’empêchera pas la signature par les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Mais celui-ci changera-t-il la géopolitique du Proche-Orient ? Présage-t-il d’un rapprochement entre Téhéran et Washington ? La lutte contre un ennemi commun, l’organisation de l’État islamique (OEI) bouleversera-t-elle les alliances dans la région ?

Ses défenseurs comme ses détracteurs le reconnaissent, la signification de l’accord signé entre les « 5+1 » et l’Iran dépasse le cadre étroit et pourtant sensible du nucléaire et de sa prolifération. Il signe l’acceptation par les États-Unis de la place de l’Iran au Proche-Orient et met fin à une illusion, née de la première guerre du Golfe de 1990-1991 et renforcée par la politique impériale de la présidence de George W. Bush au lendemain du 11-Septembre, d’une mainmise sans partage de Washington sur la région. Débarrassée de « l’empire du Mal » soviétique, la puissance militaire américaine allait se défaire des « États voyous », de l’Afghanistan à l’Irak en passant par la Syrie et l’Iran et imposer enfin un « ordre libéral » et un accès « libre » au pétrole.

Cette tâche apparaît désormais hors de portée de Washington, après les fiascos militaires en Irak et en Afghanistan où l’avenir du régime ne tient qu’au maintien d’un contingent important de soldats américains. Ébranlée par la crise économique et l’absence de résultats tangibles sur le terrain, l’opinion publique américaine s’est fatiguée de cet « Orient compliqué » et l’élection du président Barack Obama reflète ce désenchantement.

Comme le remarque Graham Fuller, un ancien de la CIA et l’un des meilleurs connaisseurs de la région, « les États-Unis reconnaissent finalement, après de graves revers en Irak, en Afghanistan, en Somalie, en Iran et d’autres échecs politiques, que leur stratégie traditionnelle d’hégémonie au Proche-Orient est hors d’atteinte ». Et cela « alors même que l’Iran est probablement l’État le plus important depuis l’Égypte de Nasser à avoir adopté cette position franche et déterminée de défi à la capacité américaine d’agir en toute impunité au Proche-Orient »1.

Pour les États-Unis, il s’agit donc de s’adapter aux limites de leur puissance et au chaos régional en développant une stratégie plus subtile à l’égard de l’Iran. Il s’agit de l’intégrer au moins en partie au jeu régional et surtout à la lutte contre l’organisation de l’État islamique (OEI), ennemi juré de Téhéran, que n’arrivent à ébranler ni les bombardements réguliers des avions américain, français ou britanniques, ni les « contre-offensives » de l’armée irakienne. S’il fallait une preuve des embarras américains, l’affaire de la « Division 30 » de « rebelles modérés » syriens entraînés par Washington serait emblématique. Elle devait compter à l’origine 5 000 hommes, mais après un processus de sélection, seuls 54 ont été recrutés et formés (pour la somme de 41 millions de dollars). Rapidement, plusieurs de leurs dirigeants ont été capturés par le Front Al-Nosra, la filiale d’Al-Qaida. Ils ont été libérés après avoir salué le rôle de leurs frères d’Al-Nosra dans le combat contre le régime2. On le comprend, le Proche-Orient s’est transformé en sables mouvants où les États-Unis cherchent à ne pas sombrer, et où il n’est pas toujours facile de discerner qui est l’adversaire et qui est l’allié.

Une part du succès de la stratégie américaine dépendait de la capacité d’Obama à faire entériner par le Congrès l’accord sur le nucléaire iranien. Benyamin Nétanyahou avait jeté toutes ses forces dans la bataille et mobilisé l’ensemble de ses partisans américains qui font de la soi-disant sécurité d’Israël le pilier de leur engagement politique aux États-Unis. Il a échoué et le président dispose du soutien de suffisamment de sénateurs pour passer outre aux objections des élus républicains. Malgré ces tensions réelles entre les deux dirigeants, le soutien américain à Israël perdurera, même s’il est probable que l’affrontement laissera des traces, y compris au sein de la communauté juive américaine. Il est vrai que sur le terrain proche-oriental, en dehors du dossier palestinien, Israël est un acteur secondaire, que ce soit en Syrie ou en Irak ; juste une nuisance pour la Maison Blanche : il s’agit, comme lors de la guerre contre l’Irak de 1990-1991, d’éviter tout aventurisme israélien.

Rassurer les pays du Golfe

Depuis la signature de l’accord avec l’Iran, Obama s’est efforcé de rassurer les pays du Golfe : il n’y aurait pas de renversement d’alliances. Le contrôle de la région et de son pétrole, en premier lieu de l’Arabie, reste un atout majeur de puissance pour les États-Unis, même — et peut-être surtout — si ce pétrole alimente d’abord l’Asie. Le président américain a pu rappeler à ses homologues de la péninsule Arabique que, contrairement à ce que certains observateurs annonçaient, le « pivot » vers l’Asie ne s’est traduit par aucun désengagement à l’égard du Golfe, où les États-Unis maintiennent 25 000 soldats, des bases à Bahreïn et au Qatar et des facilités dans tous les pays. La flotte américaine devrait passer de 30 à 40 dans la région d’ici la fin de la décennie. Les États-Unis assurent la supériorité technologique du Conseil de coopération du Golfe (CCG) sur l’Iran, l’Arabie saoudite ayant à elle seule consacré en 2014 80 milliards à ses dépenses militaires, contre 15 pour l’Iran. Et l’accord sur le nucléaire prévoit que la vente ou le transfert d’armes lourdes de et vers ce pays resteront interdits pendant cinq ans3.

La tenue d’un sommet entre les dirigeants du CCG et le président américain en mai 2015 à Camp David, les promesses d’aide militaire, de garanties sécuritaires et d’engagement à défendre l’intégrité territoriale des pays du Golfe ont été confirmés le 3 août lors de la rencontre de John Kerry avec le CCG. Même avec réticence, les pays du Golfe ont publiquement soutenu l’accord et le ministre des affaires étrangères saoudien a déclaré, le 23 juillet, qu’il pourrait permettre d’éviter que l’Iran acquière la bombe atomique. La visite du roi Salman à Washington le 4 septembre a scellé une réconciliation qui ne sera pourtant pas sans nuages.

Des alliés pas faciles

Riyad n’est pas un allié facile. Le pays peut prendre des décisions unilatérales gênantes pour les États-Unis, comme l’intervention au Yémen que Washington a été contraint de soutenir, mais qu’il essaie, sans grand succès pour l’instant, de restreindre. Les États-Unis savent que ce conflit risque de se transformer en affrontement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, alors même qu’ils reconnaissent que l’engagement de Téhéran aux côtés des houthistes est limité. D’autre part, Washington regarde avec inquiétude la stratégie saoudienne de « front sunnite », qui va des Frères musulmans à certaines fractions syriennes liées à Al-Qaida — notamment le Front al-Nosra ou sa passivité face aux activités d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), dont le drapeau flotte désormais sur certains quartiers d’Aden. Autant de décisions qui inquiètent les Iraniens et rendent plus incertaines les tentatives américaines de créer un front uni contre l’OEI et « le terrorisme ».

La Turquie du président Recep Tayyip Erdogan représente un autre allié stratégique des États-Unis dans la région. Membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), disposant d’une des plus puissantes armées de l’organisation, la Turquie aurait dû depuis longtemps participer activement à la lutte contre l’OEI. Il a pourtant fallu des mois de longues tractations et de pressions pour que Washington obtienne la mise à disposition de plusieurs bases turques à son aviation. Mais les tensions demeurent. Le secrétaire à la défense américain Ashton Carter a déclaré le 20 août que la Turquie devait faire plus contre l’OEI4. Les deux pays se sont-ils mis d’accord sur la création d’une zone de sécurité en Syrie ? Quelle seront les troupes qui assureront au sol l’autonomie de cette zone ? Les déclarations des uns et des autres sur ce sujet sont contradictoires.

Car les priorités d’Ankara ne recoupent pas celles de Washington. L’aviation turque a ainsi visé le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Irak, non loin de positions américaines, en informant Washington dix minutes avant l’opération5. La fin du processus de paix entre Ankara et le PKK risque non seulement de déstabiliser la Turquie, mais également de nuire à l’alliance nouée sur le terrain entre les forces kurdes syriennes (directement liées au PKK malgré ce qu’en dit Washington) et les militaires américains en Syrie. La dénonciation par l’OEI d’Erdogan et l’appel de cette organisation à « conquérir Istanbul »6 consolidera-t-il l’amarrage de la Turquie à la « guerre contre le terrorisme » ?

Demeurer la « puissance indispensable »

La République islamique constitue pour les États-Unis une menace d’une autre nature dans la mesure où le pays s’oppose à l’ordre existant, soutient les Palestiniens, joue un rôle majeur en Irak, en Syrie et au Liban — plus secondaire au Yémen. Face à la nouvelle puissance de l’Iran, les États-Unis n’ont certainement pas décidé de renoncer à la contenir, mais sans écarter des zones de « convergence », notamment dans la lutte contre l’OEI et Al-Qaida, même si l’administration américaine se divise pour savoir lequel d’entre les deux groupes devrait être la cible prioritaire7.

La Syrie devrait être le premier champ d’application de cette nouvelle doctrine. C’est ce qu’ont expliqué plusieurs hauts responsables de l’administration et ce serait l’espoir du secrétaire d’État Jonh Kerry8. On a assisté d’ailleurs à un ballet de rencontres entre responsables américains, russes, iraniens et syriens. On a même vu le chef des services de renseignement syriens Ali Mamlouk se rendre en Arabie saoudite, selon le quotidien de gauche libanais Al-Akhbar. Et le conseil de sécurité de l’ONU a adopté à l’unanimité le 17 août une résolution appelant à une solution politique en Syrie et proposant un plan détaillé. Mais cela suffira-t-il à enclencher un processus de solution ? Peut-on dénouer les fils emmêlés des conflits en Irak, en Syrie, au Yémen ou au Liban ? Comment concilier les intérêts de l’Arabie saoudite, de la Turquie et de l’Iran tout en restant « la puissance indispensable » : tel est l’enjeu pour les États-Unis. Et ils auront besoin, en cette terre propice aux prophètes, de beaucoup de miracles pour y arriver.