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Les États-Unis en Libye. Contenir la présence russe à tout prix

Les États-Unis redoublent désormais d’efforts pour limiter l’influence russe en Libye, en faisant notamment pression sur les acteurs locaux et régionaux afin qu’ils rompent avec le groupe Wagner. La guerre en cours au Soudan ne fait qu’accroître la crainte américaine d’une intervention de Moscou depuis la Libye voisine.

Le Premier ministre libyen Abdulhamid Dbeibah et le directeur de la CIA William Burns, qui était en visite en Libye le 12 janvier 2023
Fethi Belaid, Samuel Corum/AFP

La réunion du comité militaire mixte qui comprend des responsables militaires représentant les deux parties — de l’est et de l’ouest — du conflit militaire en Libye1, maintes fois reportée, et qui devait se tenir au mois de mai 2023 dans la ville de Sabha, dans le sud du pays, afin de discuter du retrait des mercenaires et des forces étrangères russes et turques du territoire libyen, a été encore ajournée. Ce nouveau report confirme ce que disaient des sources régionales et arabes à propos de « la permanence de tensions politiques » entre les deux parties en conflit, malgré l’optimisme affiché par les membres de ce comité quant à la possibilité d’arriver à un accord global.

Cette nouvelle tentative devait avoir lieu près de quatre mois après une visite rapide et inhabituelle en Libye du directeur de la CIA William Burns, à la mi-janvier, dont on commence seulement à mesurer les conséquences. La volonté de cibler le groupe Wagner et d’essayer de le contenir afin de restreindre l’influence russe sur les pays voisins se fait aujourd’hui clairement sentir. Cette tendance s’est renforcée depuis l’éclatement de la crise soudanaise, qui agit comme une pression supplémentaire sur les Américains.

Le Soudan en ligne de mire

L’annonce de l’envoyé spécial américain Richard Norland le 15 mai 2023 en disait déjà long, lui qui a évoqué sur son compte Twitter « l’intérêt commun de la Libye et des États-Unis pour obtenir un cessez-le-feu au Soudan », après son entretien téléphonique avec le premier ministre libyen par intérim Abdulhamid Dbeibah. D’un autre côté, Norland a souligné auprès du chef du Conseil présidentiel libyen Mohamed Al-Manfi « l’importance de former une force conjointe pour effectuer des patrouilles à la frontière sud, et pour s’assurer que la Libye ne sera pas utilisée comme une plateforme d’intervention au Soudan ». Ces déclarations reflètent une crainte américaine particulière de l’implication du groupe Wagner dans la déstabilisation de la frontière soudanaise.

Pour sa part, toujours sur Twitter, la sous-secrétaire d’État américaine aux affaires du Proche-Orient Barbara Leaf a souligné auprès du commandant de l’Armée nationale libyenne, le maréchal Khalifa Haftar, ce qu’elle a décrit comme « la nécessité urgente d’empêcher les parties extérieures, y compris le groupe russe Wagner soutenu par le Kremlin, de déstabiliser davantage la Libye ou ses voisins, y compris le Soudan ». À noter que le fils d’Haftar, Seddik, avait nié toute responsabilité politique liée à sa visite controversée à Khartoum quelques jours seulement avant le déclenchement du conflit armé entre le chef de l’armée régulière Abdelfattah Al-Burhan et le chef de la Force de soutien rapide (FSR) Hemetti, qu’il avait brièvement rencontré.

Washington dans le jeu

William Burns est le premier haut responsable américain à se rendre en Libye depuis fin 2011. Il s’agit de sa troisième visite dans le pays, la première ayant eu lieu après le rétablissement des relations américaines avec le régime de Kadhafi en 2004. Mais cette fois, son agenda — limité à une rencontre avec Haftar, basé dans la région de l’est, et avec Dbeibah à Tripoli, sans considération pour le chef du Conseil présidentiel, pour le président du Parlement ou de l’État — a bien traduit cette inquiétude américaine quant à la présence de la Russie en Libye, à travers Wagner.

Haftar n’a pas dévoilé le contenu de ses entretiens avec Burns, ni publié de photo de leur rencontre, tandis qu’Abdulhamid Dbeibah a affirmé que l’objectif de la rencontre était de « stabiliser la Libye et de la soutenir au niveau international, jusqu’aux élections présidentielle et parlementaires qui ont été reportées ». Cependant, le choix du responsable américain d’une rencontre avec le premier ministre par intérim signifierait que ce dernier est désormais « le représentant légitime du gouvernement » du point de vue américain, selon l’ancien ambassadeur d’Égypte à Tripoli, Hani Khallaf. D’autant que cette visite advient quelques semaines à peine après une vague de critiques qui a visé le gouvernement libyen, pour avoir remis à Washington l’ancien officier des renseignements libyens, Abou Ageila Massoud Al-Maryami. Ce dernier est actuellement jugé pour avoir fabriqué la bombe qui a servi dans l’attentat de Lockerbie, en décembre 1988.

Khalaf explique que « les Américains insistent pour que Dbeibah soit le représentant légitime de la Libye et de leurs intérêts », bien que l’Égypte ait adopté une « position différente ». Le Caire ne reconnaît plus la légitimité de Dbeibah et préfère soutenir le Gouvernement d’unité nationale dirigé par Fathi Bachagha, qui avait obtenu la confiance du Parlement. Khallaf estime que les Américains, qui contrôlent les affaires libyennes de loin, « cherchent à se substituer aux autres parties internationales pour déterminer l’avenir du pays », expliquant que la visite de Burns est « une tentative d’assurer l’avenir de la présence américaine là-bas, et de concurrencer les autres pays comme la Russie, la France et l’Italie, sur le plan militaire et économique ». Par conséquent, souligne le diplomate égyptien, la présence américaine en Libye menace plus d’un acteur régional et international.

Politique de pression

Deux mois après la visite de William Burns en Libye, le représentant du secrétaire général de l’ONU, le Sénégalais Abdullah Batili, a commencé à intensifier ses efforts dans le même sens que l’émissaire américain. Il s’est rendu dans les pays voisins (Soudan, Tchad et Niger) pour s’assurer du soutien de ces pays à la mission de l’ONU et au comité militaire mixte, en vue de la mise en œuvre du plan d’action relatif au retrait des combattants et mercenaires étrangers.

La pression intensive exercée par l’administration Biden pour contenir la montée de l’influence russe en Libye, et en Afrique en général, semble porter ses fruits. Des sources égyptiennes qui ont requis l’anonymat confirment que le président Abdel Fattah Al-Sissi, qui a rencontré Burns ainsi que le secrétaire d’État américain Anthony Blinken fin janvier, a reçu une demande américaine pour aider à mettre fin à la présence russe en Libye et au Soudan, et plus généralement à celle des mercenaires étrangers dans les plus brefs délais. Une information confirmée par un article de l’agence Associated Press (AP) après la visite de Blinken et de Burns au Caire, citant des responsables égyptiens, soudanais et libyens qui se plaignaient de pressions croissantes exercées par Washington pour expulser les mercenaires russes du Soudan et de Libye2. Ces officiels affirmaient que « l’administration Biden travaille depuis des mois avec l’Égypte et les Émirats pour faire pression » sur les officiers soudanais et libyens, et mettre fin à leurs relations avec Wagner. L’article ajoute, citant un responsable égyptien de haut rang, que le groupe Wagner « est au centre de toutes les réunions ».

Un responsable libyen nous a indiqué que « les officiels américains ont exigé le retrait des mercenaires des installations pétrolières libyennes », tandis que des sources proches de Khalifa Haftar confirment que William Burns lui a demandé de mettre fin à l’activité de Wagner sur le sol libyen, et l’a mis en garde contre les sanctions qui pourraient l’affecter, ainsi que les officiers de son armée.

Une semaine après avoir rencontré le directeur de la CIA, Haftar a accueilli à son quartier général d’Al-Rajma, près de Benghazi, une délégation américaine qui comprenait le commandant adjoint de l’US Air Force en Afrique, le général John de Lamontagne, et le chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis en Libye, Leslie Ordman. Selon des sources proches du maréchal libyen, ce dernier aurait demandé l’aide de Washington pour mettre fin à la présence de mercenaires syriens qui se battent pour le compte de la Turquie et pour celui des forces de Dbeibah dans l’ouest du pays. Le chef militaire aurait également souligné que la poursuite de ce qu’il a décrit comme l’occupation turque de la région ouest du pays « n’est plus acceptable ».

Des garanties pour Haftar

Les mêmes sources expliquent que Haftar aurait demandé le retrait sans délai de ces forces, au motif que leur présence « est une insulte pour le peuple libyen et entrave tous les efforts visant à créer un environnement sécuritaire et militaire favorable à la tenue des élections reportées ». Selon les informations de certains journalistes, le maréchal aurait demandé des garanties pour que la Turquie et les milices soutenant le gouvernement de Dbeibah ne s’attaquent pas à ses troupes. Il aurait également affirmé sa disposition à répondre favorablement aux efforts internationaux et régionaux visant à trouver une solution politique à la situation actuelle du pays, en s’engageant à ne pas retenter de prendre Tripoli. Ce discours rassurant contredit toutefois ses déclarations controversées lors de ses visites successives dans les différentes zones se trouvant sous son contrôle, où il a affirmé que la solution militaire demeurait, de son point de vue, le dernier recours pour régler la situation.

Des sources au sein de l’Armée nationale libyenne soulignent que des instructions ont été données depuis pour équiper les forces censées remplacer les membres de Wagner et des milices tchadiennes et soudanaises, sans donner plus de détails. Ces nouvelles dispositions sont liées à l’annonce faite par la Brigade Tariq Ibn Ziyad, fidèle à Haftar, qu’elle se positionnerait sur la bande frontalière avec le Tchad à la fin du mois d’avril, après qu’une faction armée appartenant aux forces rebelles de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de Mahamat Nouri a annoncé le début de son retrait de Sabha, dans le sud de la Libye, pour revenir sur les terres tchadiennes.

Haftar n’a jamais reconnu la présence de ces mercenaires dans ses rangs, mais leur soutien, au même titre que celui de Wagner, est largement admis, ainsi que l’aide qu’ils ont apportée pour assurer le contrôle des territoires administrés par le maréchal. Depuis 2018, ce dernier a utilisé les mercenaires du groupe russe pour aider ses forces à lutter contre les milices de l’est du pays, en plus de leur participation à son offensive ratée contre Tripoli en avril 2019. La présence de ces mercenaires est estimée, selon le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), à 2 000 personnes. Ils auraient reçu le soutien des Émirats arabes unis au cours du second semestre de 2020, avec du matériel militaire russe, notamment des véhicules blindés, des systèmes de défense aérienne et des avions de combat. Le commandement américain a également présenté, à maintes occasions, des preuves de l’implication russe3 pour tenter de changer la nature du conflit, y compris à travers le recours à des avions d’attaque. Des photos avaient déjà été diffusées par le passé montrant des avions russes décollant de bases contrôlées par Haftar, à Al-Joufra et à Syrte. Toutefois, selon le rapport publié en mars 2021 par le Groupe d’experts des Nations Unies en Libye, le nombre de miliciens Wagner qui ont soutenu les forces d’Haftar se situe plutôt entre 800 et 1 200. Des organisations internationales de défense des droits humains estiment à leur tour que Wagner est impliqué dans le conflit libyen du côté d’Haftar, et accusent le groupe russe de crimes de guerre, notamment d’exécutions extrajudiciaires, de bombardements aveugles de zones civiles et de recrutement d’enfants soldats.

« Le baiser de la vie »

Depuis la déclaration par l’ONU d’un cessez-le-feu en 2020, le rôle de Wagner s’est limité à la formation des forces d’Haftar et à la protection des installations pétrolières dans les zones sous son contrôle, dans l’est et le sud du pays. En plus de sécuriser des sources d’énergie et de faire face à l’expansion américano-occidentale dans le bassin méditerranéen, la Russie cherche, à travers ce soutien, à préserver l’influence qu’elle a acquise depuis les années 1960 en Afrique du Nord, ainsi que ses intérêts stratégiques en Libye. Elle n’a toutefois pas réussi à convaincre Haftar de lui accorder une base militaire.

Le général de division Mohamed Abdel Wahed, expert en sécurité nationale égyptienne, estime que :

la visite de William Burns confirme le maintien de la présence américaine dans la région, afin de ne pas laisser le champ libre pour une plus grande présence russe, que ce soit directement ou par le biais d’entreprises, et ce dans le cadre d’une stratégie américaine plus large visant à expulser les Russes de Syrie, de Libye et de la région du Sahel. Washington voudrait éliminer Wagner une fois pour toutes.

Mais quel intérêt pour les acteurs libyens ? Selon Mohamed Abdel Wahed,

Dbeibah s’est présenté comme un partenaire stratégique et un agent des États-Unis, dont il pourrait garantir les intérêts dans la région. Il est prêt à remettre d’autres Libyens dans les mains de la justice américaine. Sans compter la capacité de la Libye à augmenter ses exportations de pétrole à trois millions de barils par jour au cours des trois prochaines années.

Il indique également que Dbeibah a proposé à Burns « la réouverture de l’ambassade américaine à Tripoli, à condition de reconnaître la légitimité de son pouvoir ». Des proches du premier ministre résument quant à eux la situation en affirmant que la visite américaine a donné au gouvernement de ce dernier « le baiser de la vie », après 12 ans d’échec dans la construction d’un nouveau système politique pour le pays.

1Ce comité a été formé après les accords de Genève en 2020. Il a contribué à la conclusion de l’accord de cessez-le-feu sous l’égide de l’ONU.

2Samy Magdy, « US seeks to expel Russian mercenaries from Sudan, Libya », AP, 3 février 2023.

3« New evidence of Russian aircraft active in Libyan airspace », Africom, 18 juin 2020.

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