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Les fausses grilles d’analyse du conflit libyen

Islamistes contre libéraux ?

Moins de trois ans après les discours de victoire du président Nicolas Sarkozy et du premier ministre britannique David Cameron lors de leur visite triomphale en Libye à l’été 2011 — qui n’étaient pas sans rappeler celui de Georges W. Bush sur le porte-avions USS Abraham Lincoln le 1er mai 2003 annonçant le succès de l’opération de « libération de l’Irak » — la France et le Royaume-Uni viennent d’évacuer leurs diplomates et ressortissants de la capitale libyenne. Depuis le 13 juillet, celle-ci est en effet le théâtre d’affrontements majeurs entre milices rivales qui marquent une nouvelle étape dans la spirale de violences qui touche le pays.

Il n’aura fallu que deux mois pour que l’opération « dignité » lancée le 26 mai 2014 par le général Khalifa Haftar pour « éradiquer les terroristes islamistes » ne précipite le pays dans un conflit inextricable entre deux camps qui ont chacun juré d’éliminer leur ennemi. À Benghazi, malgré le soutien aérien d’hélicoptères et d’aéronefs de combat de l’armée de l’air libyenne et du bataillon de forces spéciales — constitué majoritairement d’anciens militaires ralliés à l’insurrection de 2011—, ce sont les puissantes milices « révolutionnaires de la première heure » d’obédience islamistes1 alliées à celles d’Ansar al-charia qui ont remporté la partie avec la prise de la caserne du bataillon de forces spéciales le 30 juillet et celle du gouvernorat de la sécurité de Benghazi deux jours plus tard. Les forces d’Haftar ont dû se replier dans leur fief tribal d’Al-Marj dans le djebel Akhdar qu’elles contrôlent partiellement jusqu’à Tobrouk, à l’exception de la région côtière de Derna.

À Tripoli, les combattants des brigades « Zintan »2 (en référence à la ville dont elles sont issues) qui contrôlaient la zone de l’aéroport international et plusieurs autres sites du sud de la capitale avaient rallié l’opération « dignité ». Elles sont encerclées depuis le 13 juillet par une coalition de milices de Misrata et de Tripoli et de ses environs qui a lancé son opération baptisée "Fajr libya" - aube de Libye (surnommée également Qouswara - lion)3. Si l’issue des combats est encore incertaine, le rapport de forces leur est néanmoins nettement défavorable et les Zintan pourraient dans les prochains jours subir le même sort que leurs alliés de Cyrénaïque.

S’ils perdent le contrôle de leurs points d’appui dans la capitale et donc leur capacité à peser au plan national (comme ils l’ont fait à plusieurs reprises tenter d’influencer les décisions du Conseil national général - CNG, le parlement, au même titre d’ailleurs que leurs adversaires) ils n’en disposent pas moins d’une « profondeur stratégique » puisqu’ils contrôlent une partie des montagnes de l’ouest, des frontières avec l’Algérie et la Tunisie et la Hamada Al-Hamra, vaste étendue désertique qui s’étend jusqu’au grand Sud. Les réseaux d’alliances qu’ils ont développés avec certaines tribus toubous, touaregs et arabes du Sud constituent en outre un atout important sur lequel ils ne manqueront pas de s’appuyer pour poursuivre le combat. Enfin, ils disposent toujours de Seif Al-Islam Kadhafi qui pourrait également se révéler un atout pour négocier des alliances de circonstance avec les régions de Bani Walid, Tarhouna et Warshafana4 qui ont majoritairement soutenu Mouammar Kadhafi et se sont gardées jusqu’à présent de prendre position dans le conflit en cours.

Un conflit Nord-Sud

Alors qu’il est peu probable que les Zintan s’avouent vaincus, ce conflit revêtirait alors toutes les apparences d’un conflit « Nord-Sud » avec d’un côté des populations majoritairement d’origine côtière et citadine, de l’autre des populations davantage tournées vers la tradition bédouine.

L’Agence France Presse (AFP), reprise par la quasi-totalité des médias français, a quant à elle opté pour l’interprétation selon laquelle les combats actuels entre milices découlerait de ce qu’elle qualifie de « divisions entre islamistes et nationalistes ». Cette explication selon laquelle la coalition Haftar a déclenché les hostilités parce que le camp « islamiste » aurait perdu sa majorité dans le nouveau parlement apparaît néanmoins discutable dans la mesure où la radicalisation et la militarisation du différend entre le clan islamiste et le clan « libéral » ont été précipitées par l’initiative du général. La tournure « islamistes contre nationalistes » apparaît quant à elle basée sur le seul fait que les adversaires des islamistes qui se qualifient eux-mêmes de « libéraux » appartiennent majoritairement à « l’alliance des forces nationales », coalition regroupant plusieurs partis libéraux créée en 2012 par Mahmoud Jibril.

Cette formulation « islamistes contre nationalistes » est donc tendancieuse dans la mesure où elle donne à penser que les libéraux ont le monopole du nationalisme et que les islamistes ne sont pas nationalistes, ce qui est loin d’être le cas. Que des hommes comme Mahmoud Jibril — chef du courant libéral qui a été jusqu’en 2011 le principal collaborateur de Seif Al-Islam Kadhafi après avoir fait sa fortune au Qatar — réside aujourd’hui aux Émirats arabe unis et utilise les médias émiratis et saoudiens pour diffuser ses messages de soutien au coup de force pro-Haftar puisse être présenté comme plus nationaliste que les membres de la mouvance islamiste de Benghazi qui se sont soulevés dès le départ contre Kadhafi en 2011 et n’ont pas quitté le pays depuis est pour le moins paradoxal.

Et voilà donc les mêmes médias qui en 2011 opposaient les « révolutionnaires » (combattant forcément pour la démocratie) aux kadhafistes (combattant pour la dictature) qui nous proposent une nouvelle grille de lecture où une partie des révolutionnaires d’hier sont devenus d’inquiétants « islamistes » opposés à des libéraux « nationalistes » qui auraient de facto le monopole de la démocratie.

Une autre grille de lecture pourrait pourtant expliquer l’empressement du camp pro-Haftar à mettre un terme au précédent CNG par le fait que la totalité des responsables de cette mouvance est touchée par la loi d’exclusion politique qui interdit à des hommes ayant occupé des postes à responsabilités sous l’ancien régime de jouer un rôle dans la vie politique libyenne. Il en est ainsi bien évidemment de Jibril et de Heftar mais également du colonel Moukhtar Fernana, chef de la police militaire qui a annoncé fin mai la cessation des activités du CNG, d’Outhman Mliqta, commandant de la brigade Qa’qa’alliée aux Zintan, pour n’en citer que quelques uns. Même si cette grille d’analyse n’est pas parfaite puisque certains islamistes comme Ali Sallabi avaient également collaboré avec le clan Kadhafi, elle semble néanmoins plus apte à expliquer la radicalisation actuelle entre garants de la « pureté révolutionnaire » et « révolutionnaires d’opportunité ».

Une intervention militaire égyptienne et algérienne ?

Quant à l’alliance de circonstance entre la ville de Misrata — qui comprend certes des islamistes mais dont le noyau dur est constitué de notables et de commerçants — et les brigades islamistes de Tripoli, il est fort probable qu’elle volera en éclat sitôt disparue la perspective d’un ennemi commun à affronter.

Dans ce contexte d’affrontements, la question de la prise de fonction le 4 août du nouveau parlement délocalisé à Tobrouk en raison des combats apparaît donc comme un épiphénomène auquel nul ne croit sérieusement en Libye. Sa faible légitimité5 et l’annonce de son boycott par les islamistes qui dénoncent sa mise en place dans une zone qu’ils considèrent comme favorable au général Haftar augurent mal de son poids réel sur le cours des évènements dans un pays où la loi des armes est toujours prédominante.

La question d’une intervention militaire égyptienne ou algérienne qui revient de façon récurrente ces dernières semaines dans les médias de ces deux pays apparaît quant à elle totalement découplée des réalités libyennes. Une opération qui viserait à autre chose qu’à l’évacuation de ressortissants serait en effet catastrophique tant pour le pays qui s’y risquerait que pour la Libye pour laquelle toute ingérence étrangère ne fera que prolonger la tragédie actuelle.

1On notera les principales pour mémoire : la katiba des martyrs du 17 février, la katiba Rafallah al Sahati, l’unité bouclier de Libye n°1, la brigade d’infanterie 319, la brigade des martyrs de la Libye libre, la katiba Fakhri al Sallabi et la katiba des martyrs de Zintan. Nombre de leurs chefs, souvent assez jeunes et auréolés de prestige pour leur rôle durant la guerre de 2011, sont respectés au niveau local pour leur intégrité et entretiennent des relations suivies avec les conseils d’anciens des tribus de la région.

2Par milices zintan, on entend la brigade al Qa’qa’ et les katiba al Sawa’iq et al Madani ainsi que les unités relevant du conseil militaire de la ville zintan. La brigade al-Qa’qa’, créée pendant la guerre de 2011, regroupe des combattants autres que zintan originaires du djébel Nefoussa et de certains quartiers deTripoli.

3Cette coalition a mis du temps à se mettre en place. Le conseil civil de cette ville étant plutôt réticent à s’engager et le conseil militaire favorable à l’intervention. Nombre de responsables de milices de Tripoli ne souhaitaient pas non plus le retour des milices de Misrata dans la capitale qu’elles avaient quittée après leur répression sanglante d’une manifestation demandant leur départ en novembre 2013.

4Ces régions regroupent les plus importantes confédérations tribales de Libye et leur population totale dépasse largement les 2 millions, à comparer aux quelque 300 000 habitants de Misrata et aux 30 000 de Zintan.

5Le parlement actuel a été élu avec une participation de 10 %, à comparer avec le taux de participation du scrutin de juillet 2012 qui était de près de 50 %.