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Les Frères musulmans : genèse et idéologie d’un mouvement

L’organisation des Frères musulmans est née en 1928 en Égypte. Très tôt, elle s’illustre dans la lutte contre l’emprise coloniale, mais se veut avant tout le fer de lance d’un islam actif, à la suite du réformisme islamique né au XIXe siècle. Son opposition à Gamal Abdel Nasser lui vaut une répression féroce qui durera jusqu’à la mort du Raïs en 1970. Le temps pour une génération de se radicaliser au point, pour certains, de choisir la violence.

Genèse du mouvement

L’organisation des Frères musulmans a été créée en mars 1928, en Égypte, par Hassan Al-Banna. Né en 1906 près d’Alexandrie, il étudie à l’École normale, puis au Dar al-ouloum du Caire, une institution fondée dans le but de former des professeurs modernes. Il devient instituteur à la rentrée de 1927 à Ismaïlia, sur le canal de Suez. L’association se développe avec une rapidité fulgurante : elle compte quatre sections en 1929, 15 en 1932, 300 en 1938 et 2 000 en 1948. En 1933, une section féminine, « les Soeurs musulmanes » est créée. En 1946, le mouvement revendique un million d’adhérents en Égypte.

Les Frères musulmans se situent d’abord dans le combat contre l’emprise occidentale politique, juridique et religieuse. Ils se veulent dans la continuité des réformateurs musulmans des décennies précédentes, tels que Jamal Aldin Al-Afghani et Mohammed Abdou. Ils ne s’inscrivent pas dans le débat inter-islamique, en particulier entre sunnites et chiites, contrairement au courant salafiste et à son avatar wahhabite en Arabie saoudite qui défendent l’orthodoxie sunnite contre les déviances, notamment chiites et soufies.

L’organisation est structurée autour du Guide général ou suprême, un chef charismatique auquel les adhérents doivent une obéissance inconditionnelle. « Je m’engage envers Dieu, le Très Haut, le Très Grand, à adhérer fermement au message des Frères musulmans, à combattre pour lui, à vivre selon les règles de ses membres, à avoir entière confiance dans son chef et à obéir totalement en toute circonstance, heureuse ou malheureuse » : tel est le serment qu’en 1945 tout membre actif doit prononcer. Autour du Guide, on trouve le Bureau général de l’orientation, sorte de bureau politique choisi par lui et confirmé par une assemblée consultative (majliss al-choura) de 100 à 150 membres. Il existe aussi alors un organisme spécial chargé des missions clandestines et violentes.

Quel rapport au pouvoir ?

Comment caractériser les idées des Frères musulmans ? « Les Frères musulmans, écrit Olivier Carré1, se sont voulus novateurs, non pas en inventant un nouvel islam, mais en en faisant un islam vivant, actuel, dans la suite de cette vague de réformisme islamique » née au XIXe siècle, avec Jamal Al-Din Al-Afghani, Mohammed Abdou et Rachid Rida. C’est surtout sur le terrain politique que Hassan Al-Banna se distingue. S’inscrivant en faux contre le mouvement de laïcisation qui s’est affirmé — notamment en Égypte sous l’impulsion du parti Wafd — il assure, comme le remarque Carré, qu’« il n’est pas d’organisation valable des sociétés sans islam, c’est-à-dire sans tribunaux, sans écoles, sans gouvernement exécutif musulmans, appliquant effectivement les injonctions de la Loi de Dieu ».

Malgré leur participation à la prise de pouvoir des Officiers libres en Égypte en 1952, les Frères musulmans, affaiblis par leurs divisions après la mort d’Al-Banna, s’opposent vite à Gamal Abdel Nasser. Le 12 janvier 1954, l’association, assimilée à un parti politique, est dissoute. En octobre de la même année, à la suite d’une tentative d’assassinat contre le président égyptien, une formidable répression frappe des milliers de Frères. Cette longue nuit durera jusqu’à la mort du Raïs en septembre 1970. Torture, camps, condamnations à mort : c’est ainsi qu’une génération va se radicaliser, sous l’influence notamment de Sayid Qutb, qui sera exécuté le 26 août 1966 sous une fausse accusation de complot.

Répression et radicalisation

Qutb, comme Al-Banna, est né en 1906 et, comme lui, il a suivi une formation au Dar al-Ouloum. Enseignant et homme de lettres, il ne rejoint les Frères qu’en 1951 et devient très rapidement responsable de leur propagande. Qutb prône très tôt la justice sociale et même le socialisme, justifiant les nationalisations, la réforme agraire et la planification économique. Mais c’est en prison qu’il va développer sa vision qui séduira les plus radicaux. La terrible répression menée par Nasser, avec arrestations de masse, torture et exécution (Qutb lui-même sera pendu en 1966), « a durci ses analyses jusqu’au rejet excommunicateur de ses bourreaux d’abord, de ceux qui le soutenaient ensuite, puis de la quasi-totalité de ses semblables2 ».

Cette thèse qualifie de « non musulmans » les pouvoirs établis en terre d’islam et ceux qui ne suivent pas leur voie radicale — d’où l’appellation de « takfiristes ». Elle dénonce comme kouffar (mécréants) même des musulmans. Elle s’oppose à une vision plus quiétiste, qui est celle de la majorité des Frères et qui prône le compromis avec les pouvoirs établis. Poussant l’interprétation de Sayyid Qutb jusqu’à son terme, de nombreux militants, à partir des années 1970, justifieront le djihad contre les gouvernements musulmans jugés impies et choisiront la violence. Mais les Frères musulmans ne défendront jamais une telle doctrine.

1Olivier Carré et Gérard Michaud, Les Frères musulmans (1928-1982) l’Harmattan, coll. Comprendre le Moyen-Orient, 2002. Édition originale Gallimard/Julliard, 1983.

2François Burgat, L’islamisme en face, La Découverte, 1995.