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Les métamorphoses de La Mecque doivent plus au capitalisme sauvage qu’au zèle religieux

Le pèlerinage à La Mecque se tiendra cette année du 10 au 14 septembre. Le 24 septembre 2015, une bousculade durant le pèlerinage avait causé la mort de plusieurs milliers de personnes. Dix jours auparavant, une grue s’était effondrée dans l’enceinte de la Grande Mosquée. En plus de remettre en question la gestion par l’Arabie saoudite de l’organisation du pèlerinage, ces deux événements ont pointé du doigt les excès urbains dans un site pourtant sacré, mais obéissant aux lois du marché de l’immobilier et aux intérêts politiques du régime.

La guerre du Golfe de 1990-1991 a marqué un tournant dans l’histoire contemporaine du Proche-Orient, modifiant les économies politiques de la région ainsi que les relations entre l’État et la société. En Arabie saoudite, les mobilisations contre le régime qui ont émergé au cours de ce conflit, conjuguées à la récession mondiale de l’époque, ont façonné les moyens par lesquels la monarchie des Al-Saoud a géré son monopole sur le pouvoir et les ressources économiques. D’une part, les dirigeants ont adopté des stratégies à plusieurs volets de coercition et de cooptation afin de pacifier les mouvements d’opposition ; d’autre part, ils comptaient sur la spéculation foncière, sur le développement de programmes immobiliers en particulier, comme nouveau mode de légitimation politique, avec pour objectif de générer des revenus locaux dans le cadre d’une récession mondiale. Ce « régime de la propriété » a ciblé plus particulièrement La Mecque et Riyad, vus comme des objets de réaménagement urbain à travers lesquels de nouvelles visions de l’Arabie saoudite moderne se manifestaient et se faisaient diffuser, assumant par conséquent un rôle central dans la vie tant économique que politique.

Une ville musulmane globalisée du XXIe siècle

La planification urbaine centralisée de la fin du XXe siècle a pris, cependant, différentes formes dans les capitales religieuses et politiques du pays. À La Mecque, les plans de réaménagement se sont centrés sur la refonte complète du paysage physique, culturel, social et économique de la ville. Des projets géants, de plusieurs milliards d’euros, ainsi que des propriétés privées ont remplacé des sites historiques et culturels1, encerclant peu à peu la Grande Mosquée. Les revenus issus du pétrole ont transformé le centre de La Mecque en une constellation de bâtiments à usage mixte comprenant des hôtels internationaux haut de gamme, des logements pour séjours de courte durée et des résidences permanentes, des centres commerciaux. L’avenir de cette zone sera complètement séparé de son riche passé intellectuel, social et économique.

Le régime saoudien a présenté la refonte de La Mecque comme une nécessité pour améliorer l’infrastructure du pèlerinage et accueillir une très importante population musulmane2 dans une ville désormais facilement accessible et qui aurait plus à offrir que son patrimoine historique et religieux. En conséquence, le but de la construction (et des destructions) est d’insérer la capitale religieuse de l’islam dans le XXIe siècle et de la transformer en une ville mondiale modèle de développement. Ces projets ont en réalité changé l’expérience religieuse du pèlerinage. Ils ont favorisé une augmentation des inégalités de classe et créé de véritables gated communities3 où les fidèles fortunés peuvent se séparer de la foule. En effet, les gens capables de s’offrir un appartement à plusieurs millions d’euros ou se payer une chambre d’hôtel à plus de 3 000 euros la nuit n’ont plus besoin de voir, d’entendre, de sentir, de toucher ou d’être près des autres pèlerins4. Ils prient dans le luxe de leurs maisons ou chambres d’hôtel, une pratique sanctionnée par l’ancien grand mufti d’Arabie saoudite, Abdulaziz Ibn Baz (1910-1999), en 1998. Cette séparation est contraire au but du pèlerinage, au principe de communion spirituelle qui doit générer une érosion des frontières (nationales et de classe). C’est cela que symbolise l’habit blanc que portent les pèlerins.

En plus de créer des inégalités de classe et des distinctions entre fidèles, ces projets urbanistiques ont expulsé des centaines de milliers d’habitants du centre de La Mecque de différentes catégories sociales de leurs maisons et de leurs quartiers. En échange, ils ont reçu de maigres compensations financières et n’ont aucun recours juridique. Certains ont fini dans des bidonvilles situés à moins d’un kilomètre de la Grande Mosquée, cachés des yeux des visiteurs par le complexe de l’Abraj Al-Bait Towers.

Le wahhabisme, responsable ?

Alors que la première vague de destructions massives dans le centre de La Mecque a commencé à la fin des années 1990, les médias ne s’y sont intéressés que récemment, notamment à partir de 2011. Face à une quasi-absence de travail scientifique sur les transformations urbaines de la ville, la presse a estimé que l’iconoclasme5 wahhabite, enraciné dans des interprétations littérales du Coran et des traditions prophétiques, était derrière tout cela. Bien que les pratiques de commémoration soient dénoncées par les croyances officielles wahhabites, les considérant comme des formes atténuées d’adoration, une effronterie dans l’association avec Dieu, et assimilent ces actions avec le polythéisme, le régime saoudien a toujours su gérer les désirs des religieux zélés et des plus radicaux, les utilisant à des fins politiques si nécessaire. Ainsi, les sanctuaires chiites de Nadjaf et de Kerbala, en Irak et des lieux de culte soufis dans le Hedjaz saoudien (dans l’ouest du pays), par exemple, constituent des cibles pour les wahhabites depuis le XVIIIe siècle. Historiquement, toutefois, de tels actes de destruction ont été tout aussi motivés par la conquête économique et territoriale.

Blâmer le zèle religieux pour ces phénomènes urbains mondiaux, qui font partie intégrante du développement capitaliste et de la réorganisation du pouvoir moderne, ne permet pas de voir les vraies causes du problème. Ces explications faciles, qui ne voient le Proche-Orient qu’à travers le prisme de la religion, reproduisent les images d’une Arabie saoudite rétrograde et figée dans un temps révolu, au lieu de révéler le raisonnement politique et économique derrière les projets de réaménagement de La Mecque. En effet, pour créer de nouvelles opportunités, le régime a transformé le paysage du pays en un actif générant des rentes, en développant les secteurs de l’immobilier et le tourisme religieux. La spéculation immobilière locale, isolée d’un marché mondial en déclin, est par conséquent devenue partie intégrante du « pétrocapitalisme » saoudien, une « solution spatiale »6 pour le régime face à sa crise de légitimité. Alors que les projets de développement à La Mecque transforment les énormes excédents de « pétrocapital » en une source de rentes régulières et renforcent l’importance de l’immobilier dans la vie économique nationale, ils ont aussi resserré les liens entre les dirigeants économiques et politiques, et la longévité du régime face à une possible dissidence.

La destruction d’une forme de mémoire historique à La Mecque, que le wahhabisme soutient, a été essentielle pour la consolidation de l’autorité politique du régime. Cette dernière a également été soutenue par la création et la commémoration d’une histoire officielle et laïque à Riyad, basée sur le passé de la famille Al-Saoud, un effort qui demeure largement à l’écart des médias et de la recherche. Le régime, attribuant la dissidence populaire à une perte de sa conception de l’identité et de la culture traditionnelles saoudiennes, estime que cette perte est le résultat des transformations sociales venues avec l’urbanisation effrénée de la capitale. Il a par conséquent dépensé des milliards d’euros dans des plans urbains et culturels pour la restauration du Riyad historique et la création d’une industrie du patrimoine. On peut citer plusieurs initiatives, comme le programme de réaménagement de Diriya7 ou le Centre historique du roi Abdulaziz à Riyad. Toutes visent à consolider un sentiment d’identité enraciné dans l’allégeance à la monarchie Al-Saoud.

Ironiquement, l’establishment wahhabite a joué un rôle central dans cette matérialisation et cette territorialisation de l’histoire officielle du royaume. Dans la multiplicité de projets contemporains, La Mecque et Riyad sont à l’intersection d’une multitude de forces économiques, politiques, culturelles et idéologiques. Ainsi, dans le cadre d’un même espace social, chacune de ces deux villes est la scène d’un ordre social, d’une échelle de temporalité et d’une densité différentes ayant un objectif idéologique autre. Le réaménagement urbain des deux villes, et les contradictions qu’il comporte, est au cœur de l’habileté politique et des pratiques de gouvernance. L’effacement de tout autre récit de la formation de l’État à travers la restauration de Riyad et de destruction à La Mecque est, au fond, une continuité du projet impérial de la famille Al-Saoud, et le reflet d’une profonde violence spirituelle et temporelle, une violence de tous les jours.

1Les travaux autour de la Grande Mosquée de La Mecque ont conduit à la destruction de nombreux sites historiques et archéologiques, dont la maison natale du prophète Mohammed.

2Chaque année, quelque 2,5 millions de personnes se rendent à La Mecque pour le pèlerinage hadj, tandis que le nombre de pèlerins total par an s’élève à environ 20 millions.

3NDLR. Zones résidentielles fermées et sécurisées, isolées du tissu urbain environnant.

4Le prix au mètre carré à La Mecque est le plus élevé de la planète, pouvant atteindre 100 000 euros.

5NDLR. Destruction délibérée de représentations religieuses de type figuratif pour des motifs religieux ou politiques.

6David Harvey, Spaces of capital : Towards a Critical Geography, Routledge, 2001.

7Située au nord-ouest de Riyad, fondée au XVe siècle, Diriya est le berceau de la dynastie Al-Saoud et fut la capitale de ce que le régime nomme «  premier État  » (1744-1818). Abandonnée puis restaurée, la ville est la capitale du gouvernorat éponyme. L’un de ses districts, Al-Turaïf, fut inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco en 2010.