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Les milices de Misrata prennent le pouvoir en Libye

Dans le désordre libyen, une nouvelle force s’impose : l’antique cité de Misrata. Son auréole de ville martyre de la Révolution, le courage de ses brigades contre Mouammar Kadhafi et l’entregent de ses vieilles familles marchandes connectées à toute la Méditerranée en font une rivale dangereuse de Tripoli, à laquelle ses combattants imposent leur loi depuis la fin août. Misrata a tout en main pour devenir la capitale de fait de la Libye.

Misrata, c’est d’abord la rue de Tripoli, la grande avenue par où les automobilistes venant de la capitale entrent dans la troisième cité libyenne. Elle garde les stigmates de la révolution de 2011. Sur des centaines de mètres, les immeubles éventrés ou calcinés se succèdent. Parmi ces décombres, le musée de la Révolution. À même le trottoir, en face de l’entrée, la prise de guerre de la ville : la statue, un poing écrasant un avion de chasse américain, jadis installé dans son quartier général de Tripoli et devant laquelle Mouammar Kadhafi avait l’habitude de faire ses discours télévisés.

À l’intérieur du musée, des photos de thouwar (révolutionnaires) morts aux combats qui confortent Misrata dans son statut autoproclamé de cité martyre. Entre février et mai 2011, durant le siège mené par les forces loyalistes, 3 300 de ses habitants seraient morts ou auraient disparu. Selon le Conseil national de transition, au total 10 000 rebelles auraient été tués pendant le conflit. Les Misratis en restent profondément marqués. Ahmed Zeidan, un habitant, ne peut s’empêcher, à chaque coin de rue, de raconter ses souvenirs. Ici est mort un enfant touché par une roquette alors qu’il nourrissait les poules de la famille, l’immeuble des assurances situé en centre-ville le hante : « Les snipers s’y cachaient et tiraient à vue. Il y a eu énormément de martyrs ici. »

L’intervention de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à partir du 19 mars 2011 sauve la ville. Les brigades révolutionnaires s’approprient armes lourdes et chars après la fuite des partisans de la Jamahiriya1. Un fait d’arme qui pèse encore maintenant sur la Libye. Incapables de former une véritable armée ou une police nationale, les gouvernements successifs font depuis appel à eux pour assurer la sécurité. L’une d’elles, le Libya Shield de Misrata représente une force incontournable qui se substitue même parfois au gouvernement. Le vote de la loi d’isolation politique, qui exclut de la haute fonction publique les collaborateurs de l’ancien régime a été initié, entre autres, par les brigades de Misrata2. « La première étape était de détruire Kadhafi. La deuxième, d’instaurer la loi d’isolation politique. Aujourd’hui, nous en sommes à la troisième étape : protéger les principes de la Révolution », résume Jama Zubia, conseiller politique des révolutionnaires et originaire de Misrata.

"Une vision de la démocratie"

C’est ainsi que les Misratis justifient le lancement de l’opération Fajr Libya (« Aube de la Libye ») le 13 juillet contre Tripoli3. Ce jour-là, ils attaquent les brigades de Zintan, du nom d’une ville située au sud-ouest de la capitale, qui tiennent notamment l’aéroport international de Tripoli depuis 2011. Le 23 août, ils les en chassent et prennent le contrôle de la capitale, à 210 km à l’ouest de leur base. Si les brigades de Misrata sont régulièrement décrites comme islamistes, celles de Zintan sont tour à tour qualifiées de libérales ou de nationalistes dans les médias. Salah Bakouch, cofondateur du parti Union pour la patrie, ouvertement pro-Misrata, rejette ces appellations : « La vérité, c’est que nous représentons chacun une vision de la démocratie libyenne. Les Zintan veulent un compromis et tendent la main aux anciens kadhafistes. Nous, nous voulons une démocratie qui respecte la Révolution du 17 février et ses principes. »

Si les Misratis sont considérés comme islamistes, c’est notamment parce qu’ils ont pris le parti de groupes salafistes comme Ansar al-Charia lorsque l’opération Karama (Dignité) a débuté à Benghazi. Lancée le 16 mai par le général à la retraite Khalifa Haftar, cette attaque avait pour objectif de « nettoyer » la seconde ville du pays des « terroristes ». Depuis, Fajr Libya a pris ses distances avec le djihadisme prôné par Ansar al-Charia mais tient Haftar pour un traître. Quelques jours après leur victoire militaire, ses responsables ont demandé au Congrès général national (CGN), l’ancien Parlement, de se réunir à nouveau. Objectif : opposer un autre pouvoir législatif à la Chambre des représentants, assemblée élue en juin 2014, à laquelle on reproche de se réunir à Tobrouk, fief pro-Haftar. Le CGN fait la part belle aux Frères musulmans, notamment grâce à l’influent parti Justice et construction, dirigé par Mohamed Sawan, un membre de la Confrérie originaire de Misrata.

Plaque tournante du commerce international

Les relations entre Misrata et les Frères musulmans ne sont pas dues au hasard. La ville a de forts liens économiques avec le Qatar et la Turquie. Car, si le musée de la Révolution exalte la gloire de « Misrata, la martyre », la ville a, économiquement, tourné la page de la guerre. Elle veut redevenir ce qu’elle a toujours été depuis sa fondation par les Phéniciens : une plaque tournante entre l’Afrique, l’Europe et le Proche-Orient. Aujourd’hui encore, les principales familles de Misrata s’enorgueillissent de descendre de commerçants crétois, maltais, ottomans, etc, alors que les autres Libyens mettent en avant leur appartenance tribale. Son port, devenu zone franche, se veut le fer de lance de cette reconquête économique. Des quais d’une longueur totale de 4 000 m, des entrepôts de 67 500 m2, un silo à grain d’une contenance de 40 000 tonnes, 400 000 habitants, son site internet en anglais met en avant et multiplie les chiffres pour attirer les clients étrangers. Depuis 2010, l’activité portuaire a augmenté de 73 %. Depuis la destruction de l’aéroport international de Tripoli, Misrata est devenue quasiment la seule porte d’entrée du pays par les airs. « On dit toujours que les brigades de Misrata ont attaqué Tripoli parce qu’ils soutiennent les Frères musulmans contre Zintan, mais c’est aussi pour le business », soutient Mohamed, salarié dans un cabinet d’audit.

Salah Shaban, consultant pétrolier à Misrata, raconte : « Le cheikh Zayed ben Sultan Al-Nahyane4, venu à Tripoli pour se faire soigner au début des années 1970, s’est promené sur ses plages pour admirer la ville. Il s’est alors promis de faire d’Abou Dhabi une capitale dix fois plus développée. » Aujourd’hui, lui veut que Misrata surpasse Abou Dhabi. Pour cela, les Misratis « noyautent », à l’image de la famille Raied : Mohamed s’est fait élire à la Chambre des représentants le 25 juin, tandis que son frère, Djibril dirige le groupe familial al-Nasseem Dairy, l’une des plus importantes industries laitières du pays. Militaire, politique, économique, tous les secteurs servent au rayonnement de Misrata.

Une position stratégique

Malgré ses atouts, la troisième ville du pays présente une faiblesse de taille : sa position stratégique. Syrte à l’est, Tawargha au sud et Bani Walid à l’ouest : Misrata est entourée de cités ennemies. Depuis la chute de Kadhafi, elle cherche à les mater. Leur « kadhafisme » leur est sans cesse reproché. Tous les habitants de Tawargha5, qui auraient participé au siège sous le drapeau des loyalistes, ont été chassés de leur ville. Depuis, ils vivent dans des camps, réfugiés dans leur propre pays. « Notre terre est fertile, nous avons les meilleurs dattiers du pays par exemple. C’est pour cette richesse que Misrata nous a chassés. Vous croyez que les femmes, les enfants et les vieillards ont participé à la guerre ? », explique Salem Adem, un activiste de Tawargha.

La justification du « nettoyage » de Bani Walid à l’automne 2012 était la présence supposée de hauts dirigeants kadhafistes, notamment de Khamis Kadhafi. « Les Tawergha ne sont pas des Libyens, mais des descendants d’esclaves africains. Ils ne sont ici que depuis 300 ans. Les Bani Walid sont des Bédouins. Ils ne se brossent même pas les dents ! », justifie un riche Misrati. Vue de Tripoli, cette politique « expansionniste » était traitée avec ironie, on se moquait de la « République autonome de Misrata ». Aujourd’hui, les brigades misraties contrôlent les sites stratégiques de la capitale et l’expression inspire la crainte dans la capitale.

1NDLR. Loyalistes, partisans de la Jamahiriya arabe libyenne, nom officiel de la Libye sous le régime de Mouammar Khadafi, entre 1977 et 2011.

4Zayed ben Sultan Al Nahyane, né en 1918 et décédé le 2 novembre 2004, est le fondateur de la fédération des Émirats arabes unis, qu’il co-dirigera de sa création jusqu’en 2004. Il a aussi été le dirigeant - émir - de l’émirat d’Abou Dhabi.