Politique, culture, société, économie, diplomatie

Les occasions manquées de la présidence Bouteflika

Bilan des deux premières saisons

L’argent du pétrole et la maladie ont dévoyé le cours de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. À un premier mandat « normal » a succédé une fuite en avant inquiétante au service d’une unique ambition : rester coûte que coûte au pouvoir. Une occasion unique de transformer l’Algérie en pays émergent a été gaspillée.

Il y a deux séquences bien distinctes dans les quinze années passées au pouvoir par Abdelaziz Bouteflika, qui d’ores et déjà sera resté plus longtemps à la tête de l’État algérien qu’aucun de ses prédécesseurs. Le premier mandat (1999-2004) correspond à une présidence « normale », les deux suivants (2004-2014) à une fuite en avant au service d’une ambition personnelle déraisonnable.

Durant le premier mandat, la continuité l’emporte peu à peu sur le changement. Le retour à la paix civile se fait tant bien que mal sur la ligne d’apaisement déjà bien engagée par son prédécesseur le général Lamine Zeroual ; les choix de l’économie de marché et de l’ouverture sur l’extérieur imposés en 1994 par le Fonds monétaire international (FMI) sont confirmés. L’équipe présidentielle se veut libérale, les institutions internationales et européennes participent activement à la définition de la politique économique (privatisations, débudgétisation, dépréciation du dinar) et à la mise en place de réformes sectorielles (eau, télécoms, transports, logement). Le traité d’association avec l’Union européenne est signé et Alger se prépare à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Au plan politique, la réforme de l’État est à l’ordre du jour. Trois commissions se mettent au travail pour moderniser les pouvoirs publics, la justice et l’enseignement. Le gouvernement s’ouvre, un parti kabyle y participe pour la première fois depuis 1962 ainsi que des personnalités indépendantes choisies pour leur compétence. Le pouvoir civil s’affirme davantage, sans que pour autant les généraux « influents » s’effacent.

Au plan extérieur, Bouteflika tente de redynamiser l’Afrique politique en réunissant le triumvirat des États les plus puissants du continent : l’Algérie, l’Afrique du Sud et le Nigeria. L’initiative n’ira pas très loin et c’est le libyen Mouammar Kadhafi qui réussira, en s’appuyant sur les « petits » pays, à transformer l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en Union africaine (UA) plus dynamique.

Crise en Kabylie

L’aggiornamento à pas comptés ne dure pas. Les rapports des trois commissions sont enterrés, on ne change rien au « système ». Au contraire, le nouveau pouvoir va se raidir dès 2000 à l’occasion de la crise kabyle. À la suite du meurtre par un gendarme d’un jeune lycéen, les deux wilayat (départements) kabyles de Tizi Ouzou et de Béjaïa s’embrasent. La réaction d’Alger exclut le dialogue : les brigades de gendarmerie sont fermées et l’anarchie encouragée pour empêcher les deux partis influents dans la région, le Front des forces socialistes (FFS) d’Hocine Aït Ahmed et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Saadi de tirer parti de l’affrontement. La politique du pire réussit, la confusion et l’insécurité s’installent pour longtemps, avant qu’au milieu de la décennie un semblant d’ordre, sinon de calme, revienne.

En avril 2004, Bouteflika est réélu sans difficulté contre un adversaire maladroit à souhait, son ancien premier ministre, Ali Benflis, qui se représentera avec plus de brio en 2014 et fera alors figure de challenger.

L’argent et la maladie vont changer le cours des événements. D’abord, l’envolée du prix des hydrocarbures qui représentent 98 % des exportations algériennes. Quand Bouteflika arrive au pouvoir, le baril est à 15,30 dollars et l’Algérie a besoin de l’extérieur pour financer ses importations et rembourser sa lourde dette (25 milliards de dollars). En avril 2004, au moment de sa réélection, les prix ont doublé (33,20 dollars). Deux ans plus tard, ils ont encore doublé (77,30 dollars). Alger n’a plus besoin de l’aide étrangère et retrouve des marges de manœuvre sans précédent, qui vont être largement gaspillées.

En décembre 2005, le président est transporté en urgence au Val-de-Grâce, victime, selon le communiqué officiel, d’un ulcère à l’estomac. Il en ressort amoindri et se replie sur sa famille, ne reçoit guère en dehors des émissaires étrangers et des ambassadeurs venus remettre leurs lettres de créances. Les conseils des ministres se raréfient, peu de responsables algériens le rencontrent, ses voyages dans le pays deviennent l’exception. En 2013, un accident vasculaire cérébral (AVC) l’oblige à se retirer presque complètement de la scène publique et à jouer au candidat fantôme dans l’élection présidentielle du 17 avril.

Gaspillages tous azimuts

Toute idée de réforme disparaît à compter du milieu de la décennie et l’immobilisme s’impose dans tous les secteurs. Bouteflika se cantonne à la politique avec un seul objectif, se maintenir au pouvoir. Pour y faire quoi ? La question ne se pose pas. Toute sa gestion, qu’il s’agisse de la Constitution, de l’armée, de l’économie, de la religion, des rivalités régionales ou des relations avec Paris, est tendue vers ce seul but.

Grâce aux 751 milliards de dollars gagnés en douze ans suite à l’envolée des cours de l’or noir — un montant pharamineux qui représente plus de huit fois le produit intérieur brut du Maroc voisin en 2012 — l’Algérie dépense à tout va. Chacun a sa part, les entrepreneurs « amis » qui bénéficient de marchés juteux, les « copains » qui touchent des commissions plantureuses sur les grands contrats, les fournisseurs étrangers (sauf les Français mis à l’index) qui gagnent les appels d’offres. Une camarilla s’enrichit tandis que la population bénéficie d’une redistribution tous azimuts et reçoit à prix cassés l’électricité, l’eau (quand elle coule), l’essence, les HLM (pour les « pistonnés »), le pain et la semoule.

En janvier 2011, quand éclate le Printemps arabe, l’Algérie n’est pas épargnée par les émeutes. Le régime s’en sort en supprimant la TVA sur l’huile et le sucre, en revalorisant les traitements et les pensions de plus de 3 millions de fonctionnaires. Surtout, le pouvoir achète littéralement la classe la plus dangereuse pour lui, la jeunesse. Deux pseudo-banques d’État leur consentent des prêts pour à peu près n’importe quoi : les projets affichés n’ont rien à voir avec la destination finale des fonds qui servent à acheter une voiture, un appartement ou à partir en voyage de noces en Espagne. Dans un pays où les annulations de dettes des agriculteurs, des entreprises, publiques ou privées, des débiteurs en tout genre sont une habitude bien ancrée, les centaines de milliers de jeunes bénéficiaires ont vite compris qu’à l’instar de leurs aînés, ils ne rembourseront jamais. L’argent a largement remplacé la violence comme principal moyen de gouvernement.

La plus grande mosquée du monde

Le béton se taille la part du lion dans cette orgie de dépenses qui entraîne une explosion des importations et une inflation qui frôle les 10 % malgré les subventions. L’impact sur la croissance aura été plus modeste, moins de 3 % par an en moyenne, une quasi-stagnation du niveau de vie d’une majorité de la population. Certes, le chômage diminue et descend, selon les statistiques officielles, en-dessous de 10 %, le pays se couvre de constructions et d’ouvrages d’art. Mais, pour l’essentiel, les chantiers recrutent des journaliers et des tâcherons engagés pour moins de 180 euros par mois. Les autres trouvent dans l’informel un gagne-pain qui peut devenir substantiel pour les plus malins ou les plus chanceux.

Plus les projets sont gigantesques, plus ils ont une chance d’être retenus. Dernier en date, la construction de la plus grande mosquée du monde à Alger, sur la route moutonnière qui longe la baie. Les architectes sont allemands, les maçons chinois et l’addition salée : 2,5 milliards de dollars au départ, sans doute plus à l’arrivée. Mais Alger aura ravi le titre de champion du monde de la catégorie à Casablanca, dont la grande mosquée construite du temps du précédent monarque chérifien Hassan II fut au moins réalisée en partie par l’artisanat d’art marocain.

Effacement au Sahel

Cette fuite en avant fait l’impasse sur les ressources ; la compagnie nationale des hydrocarbures, la Sonatrach (Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation, et la commercialisation des hydrocarbures), vache à lait du régime devient incapable de remplir toutes les missions qui lui sont confiées : alimenter le marché intérieur, gagner les devises nécessaires au paiement des importations, financer ses propres investissements pour relancer une production d’hydrocarbures qui baisse depuis maintenant sept ans. Alger, pour combler l’écart, invite les compagnies internationales à répondre positivement à ses appels d’offres pour mettre en valeur de nouveaux gisements. Mais viendront-elles ?

L’industrie pétrolière algérienne a subi à Tiguentourine en janvier 2013 une attaque meurtrière (40 expatriés assassinés). Ses victimes, le britannique British Petroleum (BP) et le norvégien Statoil, hésitent à renvoyer sur place leurs techniciens. Cette catastrophe n’est pas sans rapport avec la désinvolture que le président a manifestée à l’endroit de la crise du Sahel.

Depuis l’indépendance, le nord du Mali, peuplé de Touaregs comme une partie du sud algérien, était considéré comme l’arrière-cour de l’Algérie ; à plusieurs reprises, sa diplomatie avait su s’y imposer et ramener le calme. Aujourd’hui, Alger y est supplanté par des rivaux plus entreprenants : le Qatar, la France et le Maroc. Son refus d’intervenir militairement en dehors de son territoire a laissé le champ libre aux djihadistes de l’Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) d’abord, à l’armée française ensuite qui installe une base militaire à Tessalit, à quelques encablures de la frontière algérienne. François Hollande et Mohamed VI se sont rendus à Bamako et à Niamey en visite officielle ; deux capitales que Bouteflika n’a plus visitées depuis 1999. Il y a peu de chances qu’il puisse le faire au cours du quatrième mandat (2014-2019) qui s’annonce comme le moment de vérité du règne. Personne ne s’attend dans les années à venir à une divine surprise financière comparable à celle de la décennie passée. Au contraire. Les comptes extérieurs de l’Algérie devraient revenir dans le rouge dès 2016 si l’on en croit les dernières prévisions du FMI, début avril1. Il faudra alors dire la vérité au pays et prendre des mesures impopulaires. À moins que la fuite en avant continue et que Bouteflika, ou son successeur, puise dans le matelas des 200 milliards de dollars de réserves extérieures. Mais pour combien de temps ? La troisième saison de la présidence Bouteflika sera à coup sûr celle du dénouement.

1«  Recovery Strengthens, Remains Uneven  », IMF World Economic Outlook (WEO), 8 avril 2014.