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Les pays du Golfe très à cheval sur les courses de chameaux

Tous les vendredis matins, dès l’aube, les camélodromes de la péninsule Arabique sont en effervescence. Bienvenue dans l’univers des courses de chameaux d’Arabie, les musabaqat al-hijan, une activité qui dépasse le simple hobby pour s’affirmer comme un réel outil d’influence et de pouvoir politique et culturel.

Départ d’une course de chameaux à Dubaï
Ian Munroe/Flickr

Après une nuit passée dans un campement situé sur les premières dunes des ramal Al-Wahiba qui surplombent la petite ville de Bidiyah, dans le gouvernorat d’Al-Sharqiyah du sud-est du sultanat d’Oman, mes connaissances omanaises et moi-même nous réveillons à 4 h 30 du matin. Le soleil s’apprête à se lever, il est temps de prendre la route du camélodrome de Bidiyah. Situé à quelques kilomètres au nord de la ville, le champ de courses s’étend sur deux kilomètres, dans une zone plane et aride, entourée par quelques acacias et de modestes dunes.

Plusieurs courses sont prévues aujourd’hui. Les jeunes chameaux1 présents sur la piste seront répartis par catégorie d’âges. En ce jour, les animaux alignés au départ sont âgés de 1 à 5 ans. Ils sont préparés par leurs propriétaires ou par des employés originaires du sous-continent indien.

Ces derniers fixent sur le dos de leurs montures les robots qui ont remplacé peu à peu, à partir des années 2000, les enfants exploités, souvent issus du sous-continent indien, qui servaient alors de jockeys. Cette pratique désormais abolie car contraire au respect des droits de l’enfant donnait lieu à de graves accidents — surtout dans les grands camélodromes. Les robots-jockeys sont munis de haut-parleurs reliés pendant la course aux talkies-walkies des entraineurs, qui peuvent ainsi reproduire à l’oreille de leur monture les cris que poussait autrefois le jockey.

La fédération responsable des courses de chameaux au sein du sultanat finance l’infrastructure du champ de courses, l’organisation étant supportée par chaque propriétaire en fonction du nombre de chameaux engagés. Sur le camélodrome de Bidiyah, la participation d’un chameau équivaut à 70 riyals omanais, soit 165 euros. Elle permet de financer la course.

Une fois les chameaux préparés, nous remontons dans nos 4X4. Nous allumons le moteur, puis réglons la radio sur la fréquence du speaker. Le filet qui les retient se lève, et les 15 chameaux de cette première course sont lancés. Placés sur le côté droit de la piste, nous démarrons le véhicule et accélérons pour suivre le rythme des premiers chameaux. La course progresse, les voix donnent le tempo de la course. Des hommes à l’arrière de pickups encouragent leur chameau favori. Les entraineurs gèrent leur stratégie à l’aide des robots en fonction de la place de leur animal. Nous nous approchons de la ligne d’arrivée, les coups de fouet des robots s’intensifient, le speaker accélère sa diction et c’est finalement le chameau de Salem Ben Hamdan Al-Wahibi qui remporte de peu cette première session.

Propriétaires et hommes d’affaires

Au-delà de la simple course, la piste apparaît davantage comme une vitrine. Elle représente pour l’éleveur l’occasion de mettre en avant ses chameaux pour les vendre au meilleur prix à de plus grands propriétaires. Une jeune bête qui a de bons résultats vaut plusieurs milliers de riyals omanais.

Cette « économie du chameau » prend forme autour de la diffusion télévisée et des réseaux sociaux. Des conversations ont lieu dans l’ensemble du Golfe, notamment à travers la plateforme de discussions Whatsapp. Les futurs acheteurs sondent ainsi les différents camélodromes périphériques du Golfe, dans le but d’acquérir de nouvelles montures qui ont le potentiel recherché. Certaines races de chameaux de course présentes en Oman et dans le reste de la péninsule Arabique atteignent des valeurs avoisinant les 40 000 riyals omanais, c’est-à-dire environ 90 000 euros, faisant des heureux propriétaires de véritables hommes d’affaires.

Autour du camélodrome de Bidiyah, plusieurs trajectoires de vie cohabitent. Certains propriétaires sont pleinement investis dans l’élevage du chameau et du mouton, alors que d’autres pratiquent cette activité parallèlement à une carrière dans l’administration, l’industrie pétrolière ou — désormais — le tourisme. L’ouverture d’Oman attire, en effet, de plus en plus de voyageurs en quête de dépaysement vers cette contrée désertique connue pour ses dunes qui viennent se jeter à une centaine de kilomètres d’ici, dans l’océan Indien.

L’économie du chameau alimente ainsi une partie de l’économie nationale et plus globalement golfienne. De nombreux camélodromes participent à diffuser l’argent des hautes sphères tout au long de l’année dans des zones peu intégrées au système mondialisé.

Dans l’ombre du pouvoir, les mudamer

Du champ de course aux pistes les plus réputées, un acteur est central dans la construction de la performance de l’animal comme composante du prix ou simple facteur de prestige, selon la finalité recherchée par le propriétaire : l’entraineur, le mudamer.

Les mudamer travaillent dans l’ombre pour façonner le triomphe de leurs employeurs. Salem Ben Faran Al-Murrah, Saïd Ben Chatit Al-Wahibi2, Ali Ben Jamil Al-Wahibi ou Sultan Ben Mohamed Al-Wahibi sont des noms qui ont marqué et qui continuent d’imprimer leur touche dans le domaine du chameau de course. Ces noms de familles bédouines, dans le cas présent issues du Qatar et d’Oman, nous ramènent à l’essence même des courses de chameaux d’aujourd’hui. Les pouvoirs du Golfe s’appuient en effet sur ce jeu qui se tenait par le passé, le plus souvent lors de fêtes et de cérémonies autour des cheikhs, pour donner, à partir des années 1970, une nouvelle utilité sociale aux populations bédouines et aux chameaux. À cette période, en effet, face à la modernisation et à la motorisation de leur société, les populations bédouines ainsi que les chameaux perdaient leur place au sein de cette nouvelle configuration sociospatiale. Il fallait les réintégrer.

Grâce aux retombées économiques issues de l’industrie des hydrocarbures, dans les années 1970, les courses de chameaux prennent un nouvel élan. La pratique est à présent encadrée et conçue pour « parler » aux populations du Golfe devant trouver leur place dans des territoires qui connaissent des transformations rapides. Dans cette architecture économique qui prend forme autour de ce domaine, les grands camélodromes se révèlent des lieux éminemment politiques.

Sous le patronage des rois, des émirs et des sultans

Les grandes places du chameau ont été conçues comme des piliers politiques par les pouvoirs de la péninsule Arabique. Elles apparaissent à la fois comme des centres économiques qui jouent le rôle d’interface avec l’arrière-pays bédouin et qui participent, dans le même temps, à mettre au centre du jeu les figures du pouvoir. Elles sont situées dans des espaces désertiques préservés de toute urbanisation démesurée, dans lesquels la réappropriation des imaginaires bédouins peut prendre forme. Leur piste propose en moyenne des distances de huit à dix kilomètres avec tout au long du champ de courses différents lieux réservés au départ. Cet aménagement permet de proposer de multiples formats de course, dans une période qui va le plus souvent de septembre à mars.

En recherche de l’excellence et du prestige, les grands propriétaires ayant fait fortune, au premier rang desquels les hommes des familles régnantes participent à alimenter l’économie des camélodromes périphériques par l’achat de jeunes chameaux qui ont fait leurs preuves. Un véritable rapport de pouvoir s’établit entre le centre et la périphérie, un jeu d’équilibre interne aux sociétés du Golfe. À travers ces espaces, c’est la grammaire symbolique du pouvoir qui se déploie.

Dans ces hauts lieux du chameau, les courses se font sous le patronage des rois, émirs ou sultans et princes héritiers. Leurs portraits présents la plupart du temps à l’entrée des complexes sont là pour nous le rappeler. Les grands festivals sont ainsi souvent marqués de leur empreinte, à l’instar du festival du prince héritier de Dubaï (al-maharajan wali al-ahd). La course de chameaux est une occasion de se mettre en scène dans la posture de chef en représentation, en plein cœur de l’espace désertique. Les dirigeants du Golfe maintiennent ainsi leurs liens avec la périphérie et cultivent leur figure de chefs tribaux.

Ces moments offrent aussi une occasion de maintenir des traits identitaires pour tenter de contrebalancer le melting pot des villes hyper-connectées du Golfe3, lesquelles paraissent « hors-sol ». Les grands festivals contribuent ainsi à l’édification du récit « national » autour des personnalités étatiques. Ils participent à insuffler un imaginaire « national »4, d’une part à travers la présence d’un animal emblématique de l’histoire de la péninsule Arabique ; d’autre part, parfois, à travers des performances musicales et dansées tirées de composantes de leur patrimoine culturel. Ces événements conservent, par ailleurs, un rôle dans la mise en scène des rencontres diplomatiques au sein de l’espace intra-golfien. Ils gardent ce caractère relationnel d’autrefois, les courses de chameaux étaient en effet l’occasion d’échanges entre cheikhs. Aujourd’hui dans la lumière, ce caractère s’intègre à la communication politique des pouvoirs de la péninsule Arabique.

En quête de prestige

Au-delà des coulisses et de l’imaginaire véhiculé à travers ces hauts lieux du chameau, la réalité de la piste s’affirme comme le prolongement de la puissance des notables sur leur société. En effet, du fait de leur fortune, les grandes personnalités possèdent une part importante des meilleures montures. Réelle passion pour les dirigeants, la qualité de leurs chameaux leur permet d’asseoir leur domination et d’entretenir leur prestige aux yeux des passionnés régionaux. La piste apparaît ainsi comme un espace de représentation sociale. Être en tête d’une course, triompher, c’est s’assurer d’être valorisé dans le monologue mélodieux du commentateur, d’être cité et de revenir tout au long de la course dans son récit de l’événement. Être couvert de louanges.

Cette recherche du prestige a un prix. Les meilleures montures affichent aujourd’hui des valeurs estimées entre 2 et 3 millions d’euros. Cela s’explique par la richesse émanant des fortunes accumulées par les familles régnantes et les grandes familles, mais également par la redistribution d’une partie du produit financier auprès d’autres composantes de leur société. Dans ce schéma, une partie du prestige recherché vient alimenter l’économie du chameau des champs de courses périphériques. Les plus grands propriétaires se nomment Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani, l’émir du Qatar, Cheikh Hamdan Ben Mohamed Al-Maktoum, le prince héritier de Dubaï, Cheikh Khalifa Ben Zayed Al-Nahyan, l’émir d’Abou Dhabi… Dans les entretiens menés avec des personnes évoluant dans ce domaine, ce sont fréquemment leurs noms et les noms de leurs animaux qui reviennent. Ils ressortent de la discussion telles des célébrités qui ont marqué ou marquent encore aujourd’hui l’histoire des courses au même titre que leur muḍamer.

La recherche du prestige a amené les pouvoirs à investir dans des outils scientifiques pour pousser la connaissance de l’animal, savoir comment optimiser ses performances. On a ainsi pu observer au cours des années 2010, notamment à Dubaï et à Al-Shahaniya au Qatar, la création de laboratoires de recherche et d’hôpitaux exclusivement dédiés à cet animal et à l’amélioration de ses performances.

Les vedettes du PSG

À l’écran, Neymar, Kilyan Mbappe ou encore Edinson Cavani émettent des onomatopées dans des talkies-walkies, à Al-Shahaniya, pour encourager leur chameau d’un jour. Le temps d’une matinée, au cœur de ce site renommé pour les amateurs de courses, les joueurs de football du Paris Saint-Germain (PSG) deviennent entraineurs de chameaux. Conçu par le Qatar comme un vecteur majeur de sa projection mondiale, le PSG intègre pleinement sa communication. Il s’agit d’une planification touristique encore très théorique pour l’émirat, surtout perceptible à travers ses visions et les discours de ses responsables, mais qui représente pour son voisin Dubaï un pan essentiel de son économie.

Dans la communication de ces émirats, la course de chameaux est conceptualisée comme un médiateur du discours exotique aux yeux de leur potentielle future clientèle touristique non initiée à cette réalité. Au milieu d’une offre touristique très cadrée et uniformisée, proposant une tournée des malls, quelques visites culturelles, des virées dans le désert et des activités balnéaires, ce moment de courses est pensé comme une attraction suscitant du dépaysement auprès de touristes venus pour vivre des expériences « extraordinaires ». Le sultanat d’Oman souhaite pour sa part attirer essentiellement des touristes en quête de nouvelles destinations en lien avec la nature, la course de chameaux sert cette recherche d’évasion.

Ce domaine stratégique dans la conception de la géopolitique intra-golfienne intègre ainsi l’agenda international de plusieurs pays, dans l’objectif de concevoir, au travers de leur communication, un référentiel à l’exotisme de leur territoire, un caractère vernaculaire que la course de chameaux incarne pleinement. Elle cristallise une vision de « lieu intact » si chère aux touristes, qui fait coïncider la présentation et la représentation.

1Nous évoquons dans cet article le Camelius dromadarius que l’on nomme en français plus couramment « dromadaire » ou « chameau d’Arabie ». Nous utiliserons dans cet article le terme générique de « chameau ».

2Grand entraineur omanais décédé en 2012. Pour ses funérailles, de nombreuses personnalités de familles régnantes se sont déplacées dans la région d’Al-Sharqiyah, dont les princes héritiers de Dubaï et du Qatar.

3Sulayman Khalaf, « Poetics and Politics of Newly Invented Traditions in the Gulf : Camel Racing in the United Arab Emirates », Ethnology, été 2000, Vol. 39, numéro 3.

4Ibid.

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