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Les prisonniers politiques palestiniens, avant-garde d’une nation enfermée

Une grève de la faim pour la liberté

À l’appel de Marwan Barghouti, près de 1 500 prisonniers politiques palestiniens ont entamé lundi 17 avril une grève de la faim nommée « Liberté et Dignité », pour le respect de leurs droits élémentaires. Alors que le gouvernement israélien prend modèle sur l’ancienne première ministre britannique Margareth Thatcher qui, en 1981, avait préféré laisser mourir dans ses geôles Bobby Sands et ses compagnons d’Irlande du Nord, toute la société palestinienne manifeste sa solidarité aux prisonniers.

Plus de 6 500 prisonniers palestiniens sont actuellement derrière les barreaux, dont plus de 300 enfants. À plusieurs reprises, les détenus ont déjà mené ces dernières années des grèves de la faim, individuelles ou collectives, comme en 2012 où ils avaient notamment arraché la fin des mesures de mise à l’isolement, et de l’interdiction de visite pour les familles de Gaza…

Le mouvement actuel a été entamé lundi 17 avril, date de la Journée des prisonniers palestiniens, à l’appel du député Marwan Barghouti enfermé depuis 2002. Son ampleur et le soutien populaire dont elle bénéficie annoncent cette fois peut-être, en dépit de l’intransigeance de l’occupant israélien, une nouvelle mobilisation du peuple palestinien pour ses droits et pour la liberté.

Un appel de Marwan Barghouti

Enlevé par les militaires israéliens en 2002 après avoir échappé à plusieurs de leurs tentatives d’assassinat, Marwan Barghouti — engagé dans la résistance depuis son adolescence, dirigeant du Fatah et leader de la seconde Intifada — a été condamné en 2004 à plusieurs peines d’emprisonnement à perpétuité par un tribunal auquel il a refusé de reconnaître une quelconque légitimité, un tribunal israélien ne pouvant juger un citoyen et parlementaire palestinien. Accusé d’actes terroristes mais se déclarant innocent, il a rappelé qu’en tant qu’« homme de paix » il continuerait de soutenir « un accord de paix avec Israël », et a su transformer son procès en celui de l’occupation.

Dans un message aux parlementaires du monde, il écrit :

La grève de la faim est une action légitime et non violente pour protester, en tant que prisonniers, contre les violations de nos droits humains fondamentaux tels qu’ils sont garantis par le droit international. (…) Nous nous sommes résolus à cette grève après des mois d’efforts pour faire entendre nos revendications légitimes. Ces exigences sont liées aux arrestations arbitraires de masse, à la torture et aux mauvais traitements, aux mesures punitives contre les prisonniers, à la négligence médicale délibérée, aux visites et au contact avec nos familles, tous ceux que nous aimons, et aussi à l’éducation. Il s’agit là des droits humains les plus élémentaires.

Je fus le premier parlementaire à être arrêté, en 2002. Depuis, Israël a arrêté 70 parlementaires — plus de la moitié du Conseil législatif, le parlement palestinien — et 13 d’entre eux restent détenus à ce jour. Ceci est une insulte aux parlementaires partout dans le monde, à la démocratie et aux droits de l’homme partout dans le monde. C’est une insulte à la liberté et la justice et il faut y répondre. Le sort infligé aux parlementaires palestiniens reflète le sort du peuple qu’ils représentent.

Une fois encore, le député palestinien a su rassembler et réaliser dans ce mouvement de grève l’unité des prisonniers de toutes appartenances politiques. Il est en effet l’un des défenseurs acharnés de l’unité nationale. Partisan d’une paix avec Israël fondée sur le droit international et la mise en œuvre des droits nationaux du peuple palestinien, il avance aussi qu’elle ne s’obtiendra qu’en accompagnant toute négociation d’un rapport de force favorable qui suppose l’unité de la résistance.

Violations des conventions internationales

Les forces d’occupation israéliennes se refusent à appliquer à la Palestine occupée les Conventions de Genève, qu’il s’agisse de déplacements de populations, de confiscations de territoires, de constructions de colonies sur le territoire occupé… ou des droits des prisonniers, que Tel-Aviv refuse de reconnaître comme prisonniers de guerre et qui ne devraient notamment subir ni l’enfermement sur le territoire israélien ni la torture.

Ceux-ci sont pourtant le lot commun, même pour les enfants. L’organisation Defense of Children International (DCI) a collecté les témoignages de 61 enfants de Cisjordanie détenus par les forces israéliennes et poursuivis par des tribunaux militaires en 2016. Vingt-cinq d’entre eux ont été détenus en cellule d’isolement pour des interrogatoires durant des périodes d’une moyenne de seize jours, l’un d’eux ayant été isolé durant 29 jours. Selon DCI-Palestine, il s’agit de faire psychologiquement pression sur ces enfants, et de les rendre plus vulnérables faute d’accès à tout conseil légal. DCI a déjà eu l’occasion de dénoncer dans un rapport présenté l’an passé,

les violences physiques [qui] consistent principalement à pousser, donner des gifles ou des coups de pied ou frapper l’enfant avec un casque ou un fusil. Quand ils sont arrêtés, pratiquement tous les enfants (97,7 %) ont les mains liées et une grande majorité d’entre eux (88,3 %) ont les yeux bandés pendant de longues périodes. L’accès aux biens de première nécessité tels que l’eau, la nourriture et les toilettes est dans la plupart des cas refusé pendant l’arrestation, le transfert et l’interrogatoire (…) L’usage courant et fréquent des moyens de contention, des menaces, de la violence physique et morale, ainsi que le fait de ne pas expliquer aux enfants leurs droits, de mener les interrogatoires sans la présence d’un avocat ou d’un membre de la famille et de leur montrer des documents uniquement en hébreu, une langue que la plupart d’entre eux ne comprennent pas, constituent des violations graves et systématiques des droits des enfants palestiniens.

Arrêtés de nuit comme de jour, les enfants sont particulièrement ciblés par les militaires. Il s’agit notamment de faire peur, et de faire pression sur leurs familles.

Les mauvais traitements et la torture ont entraîné la mort de plusieurs dizaines de prisonniers ces dernières années et les associations palestiniennes de défense des prisonniers comptabilisent entre 1 700 et 1 800 malades sans traitement adéquat. Selon le Centre palestinien pour les droits humains à Gaza (Palestinian Center for Human Rights, PCHR), 180 souffrent de maladies graves et 26 autres sont atteints de cancer. L’armée d’occupation vise aussi les journalistes, les avocats, les parlementaires, les d’étudiants et les enseignants, l’éducation étant l’une des formes de la résistance palestinienne. Environ 750 subissent la détention administrative, enfermés sans charges ni procès pour des périodes de quatre à six mois renouvelables à l’infini.

Les exigences des prisonniers renvoient aux droits que leur confère la Quatrième Convention de Genève : possibilité de visites de leurs proches, fin de la négligence médicale, fin de l’isolement et de la détention administrative, possibilités d’étudier notamment pour les enfants et ceux qui doivent passer le tawjih (équivalent du baccalauréat) ou leurs examens universitaires, fin des mesures arbitraires contre les femmes

Margaret Thatcher comme modèle

Pour toute réponse, le gouvernement israélien a choisi la répression. Toujours selon le PCHR, plusieurs prisonniers ont été transférés dès le deuxième jour de la grève et certains ont été isolés, parmi lesquels Marwan Barghouthi, dont la santé se détériore, et Karim Younis, condamné en 1983 par une cour militaire israélienne à la prison à vie pour avoir tué un soldat israélien. Les familles ne peuvent leur rendre visite, les prières du vendredi leur sont interdites, de même que la possibilité de laver leur linge. L’accès à l’eau se réduit à celle des toilettes. Seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), unique organisation internationale admise auprès des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, a annoncé avoir pu rendre visite à une partie des grévistes de la faim au dixième jour de grève.

Les provocations à leur encontre se multiplient. Les partisans du ministre de l’éducation, Naftali Bennett, dirigeant du parti politique d’extrême droite Foyer juif, ont organisé des barbecues géants devant la prisons d’Ofer. Il est vrai que ce dernier, alors ministre de l’économie, affirmait en 2013 (alors que débutaient les dernières négociations avortées israélo-palestiniennes) : « lorsque vous attrapez des terroristes, vous devez simplement les tuer (…) J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie. Et il n’y a aucun problème à ça ». À l’issue de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, il s’est réjoui : « l’époque de l’État palestinien est révolue ».

Avigdor Lieberman, dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou et ministre de la défense et des affaires étrangères a appelé à suivre le modèle de Margaret Thatcher qui avait laissé mourir en 1981 les militants nord-irlandais Bobby Sands et neuf de ses compagnons eux aussi en grève de la faim pour leurs droits en prison. Pour Yisrael Katz, ministre israélien des transports (Likoud), Marwan Barghouthi aurait dû simplement être exécuté. Le gouvernement en tout cas refuse toute négociation et assure qu’il ne cèdera pas. Pour l’instant.

Tout un peuple solidaire

Car le mouvement de solidarité avec la grève de la faim des prisonniers se développe dans toute la Palestine occupée. D’une part, parce que quelque 850 000 Palestiniens sont passés par les geôles israéliennes depuis le début de l’occupation voici presque cinquante ans1. Chaque famille est concernée. Ensuite parce que leur détention symbolise l’enfermement de tout un peuple, assiégé dans la bande de Gaza, et subissant l’occupation militaire et la violence coloniale entre des murs en Cisjordanie et à Jérusalem. Chaque jour se multiplient manifestations et rassemblements, sévèrement réprimés par l’armée. Selon le Croissant-Rouge palestinien, huit Palestiniens ont été blessés vendredi 28 avril.

Plus encore, cette nouvelle vague de mobilisation populaire avec les prisonniers politiques se veut une réaction à l’impasse imposée à tout un peuple, tandis que le gouvernement israélien profite de l’accession à la Maison Blanche de Donald Trump pour accélérer encore sa politique de construction de colonies tous azimuts, et que des responsables politiques de l’extrême droite au pouvoir revendiquent l’annexion des grands blocs de colonies, ruinant tout espoir d’État palestinien indépendant.

L’ONU peut-elle rester silencieuse ? Dans une tribune du New York Times publiée le 16 avril, Marwan Barghouti écrit :

Des dizaines d’années d’expérience ont prouvé que le but du système inhumain d’occupation militaire et coloniale d’Israël est de briser l’esprit des prisonniers et de la nation à laquelle ils appartiennent en infligeant des souffrances à leurs corps, en les séparant de leurs familles et de leur société, en usant de mesures humiliantes pour les contraindre à se soumettre. Malgré ce traitement nous ne nous soumettrons pas.

Un appel entendu par tout un peuple.