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Les réfugiés syriens ébranlent la Turquie et l’Union européenne

Crise des migrants ou crise de l’Occident ?

En accueillant trois des cinq millions de personnes ayant fui la Syrie, la Turquie fait figure de pays modèle. Pourtant, cet afflux n’est pas sans poser de graves problèmes dans le pays d’accueil. Et Ankara a décidé de monnayer cette carte des réfugiés dans ses relations avec l’Union européenne.

La Turquie est, de loin, le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens fuyant la guerre qui ravage leur pays. Selon les dernières données du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR), sur les cinq millions de réfugiés syriens, près de trois millions sont en Turquie, ce qui en fait le premier pays d’accueil de réfugiés au monde. Leur afflux massif et constant a poussé Ankara à modifier sa politique d’accueil.

Dans une première phase que les autorités pensaient passagère, les considérations humanitaires ont primé et la Turquie a géré seule, refusant toute aide et ingérence étrangère. Mais le prolongement de la guerre en Syrie et l’hémorragie de réfugiés à ses portes a obligé Ankara, dans une deuxième phase, à internationaliser la question. L’espoir, un peu vain — du moins, avant l’arrivée de Donald Trump à La Maison Blanche —, était de créer une zone de sécurité en Syrie afin de protéger les civils ]menacés. Aujourd’hui, enlisée dans le conflit et isolée, voire abandonnée par ses alliés dans une crise syrienne qu’elle n’a pas provoquée, la Turquie, amère, fait de la question des réfugiés un instrument de politique étrangère opportuniste, notamment à l’égard de l’Europe.

Fin de l’idée du retour

La politique turque vis-à-vis des réfugiés coïncide avec celle menée face à l’éclatement de la Syrie tout entière depuis mars 2011. Après l’échec de la médiation auprès de celui qui alors était son meilleur allié dans la région, Bachar Al-Assad, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan s’est progressivement engagée dans la dénonciation des violences faites au peuple syrien et en faveur de la chute du régime. Puis, elle a ouvert ses frontières aux réfugiés venus, en nombre toujours croissant, trouver refuge dans des camps aménagés. Leur afflux massif et le prolongement du conflit depuis cinq ans rendent illusoire toute idée de retour. Le gouvernement a abandonné la construction de camps pour privilégier leur installation dans divers centres urbains à travers tout le pays et a finalement demandé à la communauté internationale de l’aider à porter ce fardeau.

Parallèlement, Ankara a toujours milité auprès des Nations unies et des grandes puissances internationales pour créer sur le sol syrien une zone de sécurité et de maintien des réfugiés dans leur propre pays1. Enfin, si la Turquie ne peut plus assumer seule dans toute son ampleur cette catastrophe humanitaire sans précédent, c’est aussi parce que le poids économique, politique et social des trois millions de réfugiés est de plus en plus lourd.

Aujourd’hui, les camps n’accueillant guère plus que 10 % des réfugiés, la plupart sont disséminés en ville, mêlés à la société turque qui pose un regard de plus en plus sévère, voire hostile sur ces réfugiés2. Leur présence induirait une pression sur l’immobilier en faisant flamber les prix. Leur main d’œuvre semble créer une concurrence déloyale sur le marché du travail. Enfin, nombre de médias invoquent abusivement criminalité et prostitution et relaient cette image négative des réfugiés auprès de l’opinion publique turque3.

Leur réel impact économique est plus discutable. Certes, la Turquie aurait déjà déboursé à ce jour plus de 9 milliards de dollars, à en croire le dernier discours d’Erdogan lors du sommet du G20 à Hangzhou en Chine (4 septembre 2016). Mais, la guerre en Syrie et la rupture turco-syrienne ont coûté bien plus encore si on considère qu’elles ont ruiné les exportations vers la Syrie — et au-delà, puisqu’elle était pour la Turquie la porte d’accès terrestre vers les pays du Golfe. Ce coût supplémentaire est imputable à la guerre et non aux réfugiés. En revanche, l’installation des réfugiés dans certaines villes frontalières a dynamisé et développé l’économie locale, et le pays a pu récupérer, avec l’aide d’hommes d’affaires syriens, certaines usines démantelées et reconstruites en Turquie. Une économie de guerre a vu le jour en Turquie. L’industrie agro-alimentaire comme la construction en bénéficient, mais aussi nombre d’ONG et d’organismes internationaux pour les réfugiés4.

Des équilibres confessionnels menacés

L’impact de l’installation à long terme de ces réfugiés sur la démographie et sur les équilibres ethniques et confessionnels est un autre sujet de débat en Turquie. Certes, l’écrasante majorité des réfugiés syriens est sunnite, comme la plupart des Turcs, mais la perspective effraie la minorité alévie de Turquie dont les représentants reprochent à Erdogan de renforcer la prééminence sunnite. Pourtant, la Turquie reçoit tous les réfugiés, qu’ils soient arabes, kurdes, sunnites, yézidis ou chrétiens, mais ce sont surtout les sunnites qui fuient la guerre en Syrie. Avant la crise, la Turquie comptait 2 % d’Arabes5 et pourrait passer à 3 % en intégrant les nouveaux venus. Le changement est dérisoire, mais il est vrai que certaines villes frontalières, Hatay, Kilis, Urfa et Mardin verraient leur communauté arabe croître de façon notable. Enfin, sujet d’inquiétude pour les Kurdes, le gouvernement chercherait à favoriser l’installation de certains réfugiés arabes en zone kurde. En réalité, ces craintes et rumeurs n’ont pas lieu d’être, car disposant désormais de cartes d’identité, ils peuvent circuler et habiter où ils veulent, c’est-à-dire plutôt dans les grandes métropoles de l’ouest comme Izmir et Istanbul. La perte d’espoir dans un retour au pays les éloignent au fur et à mesure des zones frontalières et les incitent à chercher leur salut plus à l’ouest, notamment à Istanbul, la plus grande ville turque, kurde et arabe.

L’autre non-dit dans le projet d’octroi de la citoyenneté turque aux réfugiés syriens est la constitution de facto d’une force électorale non négligeable. Au-delà du prérequis de cinq ans de résidence, leur statut actuel ne leur permet pas d’accéder à la citoyenneté turque, que la République n’accorde qu’à des migrants ethniquement turcs, et souvent originaires des Balkans, du Caucase et d’Asie centrale. Officiellement, ils restent « invités », sous « protection temporaire ». Ce statut particulier, bricolé en vitesse à l’époque où les législateurs envisageaient leu retour à terme, peut encore changer. Il suffit d’un décret du conseil des ministres pour attribuer la citoyenneté turque à des individus ou à un groupe. Est-ce par sympathie et compassion ou par calcul politique que le président Erdogan a mentionné cette éventualité lors d’un discours en juillet 2016, en évoquant la possible naturalisation non pas de tous les réfugiés, mais d’« une partie d’entre eux »6 ?

La levée de boucliers de l’opposition, structurellement faible face à la remarquable machine à gagner du Parti de la justice et du développement (AKP), a été immédiate et générale, car elle n’y a vu que des calculs électoralistes. Cette crainte est-elle fondée ? Compte tenu de la répartition par âge des Syriens en Turquie, à l’horizon des prochaines élections législatives prévues en 2019, l’accès des Syriens à la citoyenneté turque créerait 1 700 000 nouveaux votants et potentiellement autant de sympathisants AKP par reconnaissance. Un détail à l’échelle nationale, mais dans certaines villes et provinces les votants syriens deviendraient une force déterminante, notamment à Kilis, Sanliurfa et Gaziantep, qui sont déjà aux mains de l’AKP. En s’élevant contre la naturalisation des réfugiés, au mépris du drame humain et des souffrances endurées, l’opposition s’abaisse à des calculs politiciens et pousse davantage encore les réfugiés dans les bras du pouvoir AKP.

Objet de marchandage

Ainsi, la pérennisation en Turquie des réfugiés syriens inquiète-t-elle de plus en plus l’opinion, divise la société et enflamme l’opposition politique, mais c’est en politique extérieure que leur instrumentalisation par le pouvoir a été le plus opportuniste, notamment dans les relations avec l’Europe.

L’intervention militaire directe de la Russie à partir de septembre 2015 aux côtés du régime de Bachar Al-Assad, alors en très mauvaise posture face à la « rébellion », a sonné le glas d’un retour prochain au pays pour les millions de réfugiés exilés dans les pays voisins. Les voici, malgré eux, forcés dans une logique de sédentarisation dans leur pays d’accueil ou plus loin en Europe et outre-Atlantique. En difficulté politique dans son pays et sur le plan régional, Erdogan en a fait un objet de marchandage dans ses difficiles relations avec l’Union européenne (UE).

Les candidats syriens au rêve occidental viennent s’ajouter à tous ceux débarquant d’Irak, d’Afghanistan ou d’Afrique pour tenter la dangereuse traversée vers la Grèce. Il n’en fallait pas davantage pour gripper le dispositif Schengen et créer la panique en Europe. Face à la triste xénophobie populaire et au manque de volonté et de courage politique pour assumer ses responsabilités, l’Europe des 28 s’est tournée vers Ankara pour négocier des solutions de maintien des réfugiés en Turquie7.

En novembre 2015 et en mars 2016, des sommets UE-Turquie ont offert à cette dernière l’occasion de poser ses conditions, au nombre de trois. La Turquie s’engage à garder les réfugiés, si l’Europe participe à leur prise en charge financière à hauteur de 6 milliards d’euros.

Deuxièmement — c’est ce qui a le plus choqué les organismes de défense des droits humains, la Turquie s’engage à mieux contrôler le flux des réfugiés si l’Europe ouvre certains chapitres d’adhésion de la Turquie à l’UE. Enfin, troisième « cadeau » fait à la Turquie en échange d’un contrôle des flux migratoires vers l’Europe, Bruxelles s’engage à lever les visas pour les ressortissants turcs qui circuleraient librement en Europe à partir de l’automne 2016. Cette proposition, contraire à toute éthique et en violation flagrante de plusieurs normes et règles européennes en matière de droits humains porte également atteinte aux droits des réfugiés. Elle est indécente, mais reflète malheureusement le cynisme tant d’Erdogan que de l’Europe dans la gestion de la crise des réfugiés.

Un protecteur trop autoritaire

Conséquence de son positionnement de la Turquie dans le conflit, Ankara a mis en place une bonne politique d’accueil des réfugiés, pour des considérations à la fois humanitaires certes, mais aussi politiques. À la tête du pays depuis 2002, Recep Tayyip Erdogan est incontestablement le principal décideur et acteur de toute la politique en Syrie, y compris dans l’accueil et le traitement des réfugiés qui ont fui la guerre et ses atrocités. Il avait encore une image très positive, tant en Turquie que dans la région, voire sur la scène internationale. Mais le prolongement du conflit et ses multiples retombées ont détérioré le climat politique, accru les clivages déjà existants, et fait d’Erdogan — ou révélé, diront certains — un personnage autoritaire, arrogant et de ce fait détesté par une large part de la société, et bien sûr par ses partenaires occidentaux choqués par sa dérive autoritaire plus que par celles de Bachar Al-Assad ou de Vladimir Poutine.

Conséquence de cette transformation chez un président perçu à juste titre comme le principal protecteur des réfugiés, ces derniers payent le prix de son autoritarisme et sont de plus en plus mal perçus par une société turque qui pourtant au départ était très hospitalière. Or, rescapés des crimes d’une dictature particulièrement cruelle, ces réfugiés sont de plus en plus mal à l’aise face à la dérive autoritaire. Dans ces conditions, faire profil pas ou partir ailleurs sont les deux options qui leur restent.

2Murat Erdogan,«  Perceptions of Syrians in Turkey  », Insight Turkey, vol. 16, n° 4 , 2014  ; p. 65-75.

3Burcu Togral Koca, «  Syrian Refugees in Turkey : from “guests to “enemies”  », New Perspectives on Turkey, vol. 54, mai 2016  ; p. 55-75.

4Ali Fakih, Walid Marrouch, «  The Economic Impacts of Syrian Refugees : Challenges and Opportunities in Host Countries  », Georgetown of International Affairs, novembre 2015.

5Regroupés pour la plupart autour de la ville d’Iskandaroun, qui appartenait au sandjak syrien d’Alexandrette donné à la Turquie par la France en 1938.

7Charles de Marcilly, Angéline Garde, «  The EU-Turkey Agreement and its implications, an unavoidable but conditional agreement  », Robert Schumann Center, European Issue, n° 396, juin 2016.