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Histoire coloniale

Première guerre mondiale. Le courage oublié des tirailleurs marocains

En un temps où le film Tirailleurs connaît un succès en France, il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1914, plus de 4 500 Marocains ont été enrôlés dans l’armée française pour combattre « l’ennemi » allemand. Et que seuls 800 d’entre eux sont revenus de la « Grande Guerre ».

Revue du 14 juillet [1922], défilé des tirailleursMarocains à l’hippodrome de Longchamp
Agence Rol/BNF Gallica

Un mois après sa sortie en France, Tirailleurs, le film de Mathieu Vadepied avec Omar Sy en producteur et acteur principal a été projeté le 11 janvier au Lutetia, la mythique salle de cinéma située au cœur du vieux quartier européen de Casablanca. Construite pendant les dernières années du protectorat français, le Lutetia, fraîchement rénové tout en préservant l’esprit du lieu continue de résister à l’érosion de l’activité cinématographique au Maroc, qui se traduit par une quasi-disparition des salles de cinéma. C’est donc dans un décor préservé que Tirailleurs a été projeté devant un public averti, mais peu nombreux, en dépit de l’importance, de la sensibilité et de la polémique que ce film a suscitées.

Mais si le choix (tout à fait assumé) d’Omar Sy, producteur et acteur principal du film, était de focaliser surtout sur les tirailleurs sénégalais sans quasiment évoquer les autres composantes de « l’armée coloniale » française — Algériens et Marocains notamment —, ces derniers présentent une caractéristique qui les différencie relativement de leurs frères d’armes africains : le Maroc venait tout juste d’être colonisé, puisque le traité de « protectorat » scellant l’occupation du pays n’a été signé qu’en 1912, deux ans seulement avant le déclenchement du premier conflit mondial.

« Ils seraient bons en France »

Contrairement à l’Algérie, département français depuis 1830, et à la différence du Sénégal où le premier corps de tirailleurs sénégalais fut créé en 1857 par le gouverneur colonial Louis Faidherbe, l’administration française n’avait quasiment aucune présence au Maroc, et la « pacification du pays » — concept colonial qui renvoie à l’occupation territoriale par les armes au prix de milliers de morts — n’a été achevée qu’en 1934, avec les dernières batailles contre les résistants berbères du Haut et du Moyen Atlas. C’est justement en constatant la bravoure dont ces combattants montagnards avaient fait preuve en défiant la machine de guerre coloniale (la bataille d’El-Hri en 1914, dans le Moyen Atlas, en est la parfaite illustration) que les autorités françaises décideront, la même année, de jeter ces nouveaux « colonisés » dans l’enfer de la première guerre mondiale. « C’était en 1914, en effet, deux années seulement se sont écoulées depuis l’instauration du protectorat français au Maroc, souligne l’historien Mohamed Bekraoui1. Le pays n’est donc ni totalement conquis, ni complètement soumis […] Dès les premiers jours des hostilités, le résident général Lyautey propose au gouvernement français l’envoi au front européen de tirailleurs et de spahis marocains ‘’qui seraient bons en France’’, dit-il. »

Grâce à la complicité du sultan Youssef (1881-1927) et la connivence des caïds et des notables locaux, plus de 4 500 Marocains, berbères pour la plupart, ont été ainsi enrôlés de force pour combattre « l’ennemi » allemand.

« Les hirondelles de la mort »

Ramenés de leurs douars à partir d’août 1914, les premiers tirailleurs marocains sont éparpillés dans des campements sur différents fronts d’une France de plus en plus menacée par l’armée allemande. Témoignage, dans un document exceptionnel du futur maréchal Alphonse Juin, qui a commandé à partir de 1916 le 5e bataillon des tirailleurs marocains au Chemin des Dames (près de Soissons) :

Le 17 août 1914, les habitants de Bordeaux se pressaient, nombreux autour d’un bizarre campement installé sur le pavé des Chartrons. Ils étaient attirés par la curiosité des troupes indigènes qui avaient dressé là leurs petites tentes, mercenaires farouches venus on ne savait d’où, et qui ne ressemblaient nullement aux autres guerriers africains, noirs ou turcos. On apprit bientôt que ces grands hommes bruns, maigres comme des Fakirs et portant longs cheveux, étaient des tirailleurs marocains, débarqués de la veille avec les contingents prélevés sur les troupes d’occupation du Maroc.

Lorsqu’ils arrivent en Picardie, ces « hirondelles de la mort » (c’est ainsi que les officiers allemands surnommaient les tirailleurs marocains), ils se retrouvent dans un pays étrange et inconnu, dans un climat totalement hostile et face à une réalité dépassant tout ce qu’ils pouvaient imaginer. C’était au cours du mois de janvier 1915. L’hiver y était rigoureux et la brume qui enveloppait la Picardie était déprimante pour ces « indigènes » arrachés au soleil et à la chaleur de leur pays.

Commencent alors les premiers grands combats, dès le 8 janvier 1915. Mais c’est au cours des journées du 11 et du 13 que les Marocains se sont illustrés en parvenant à contenir la poussée allemande sur la rive nord de l’Aisne. Résultat, « dans la nuit du 13 au 14 janvier, les éléments de la brigade Klein repassent sur la rive sud sans être inquiétés, grâce à la résistance tenace des débris du régiment marocain sur 9 kilomètres de Soissons à Missy-sur-Aisne », peut-on lire encore dans le document du maréchal Juin.

Il est de notoriété publique que ces Marocains, débarqués deux ans seulement après l’occupation du Maroc (1912), étaient enrôlés dans l’armée coloniale en tant que chair à canon, et que de ce fait, en dépit de leur bravoure connue et reconnue, les pertes parmi eux étaient énormes. Sur 4 500 combattants marocains, seuls 800 ont survécu à ces batailles, les plus meurtrières avec celle de Verdun. Mais le courage et l’esprit d’adaptation dont les tirailleurs marocains avaient fait preuve, notamment au cours des opérations de l’Ourcq et de l’Aisne, avaient forcé l’admiration et le respect tant des observateurs que des hauts gradés européens. Dans un rapport spécial adressé au général Maunoury, le ministre français de la guerre et président du Conseil, Alexandre Millerand, décrit les tirailleurs marocains :

Disciplinés au feu comme à la manoeuvre, ardents dans l’attaque, tenaces dans la défense de leurs positions jusqu’au sacrifice, supportant au-delà de toute prévision les rigueurs du climat du Nord, ils donnent la preuve indiscutable de leur valeur guerrière. De telles qualités les placent définitivement sur le même rang que nos meilleures troupes d’Afrique et les rendent dignes de combattre, aux côtés des troupes françaises.

Faut-il le rappeler ? Les tirailleurs marocains se sont également illustrés plus tard, lors du second conflit mondial et particulièrement pendant la célèbre bataille du Mont-Cassin en Italie (1943), à laquelle plus de 7 000 goumiers avaient participé. Extrait du rapport quotidien du généralissime allemand Albert Kisselring, le 29 mai 1943 :

Spécialement remarquable est la grande aptitude tout terrain des troupes marocaines, qui franchissent même les terrains réputés impraticables, avec leurs armes lourdes chargées sur des mulets, et qui essaient toujours de déborder nos positions par des manœuvres et de percer par-derrière.

De jeunes montagnards berbères

Sur les plaines verdoyantes qui s’élancent à perte de vue au cœur du département de l’Aisne, la commune de Cerny-en-Laonnois se dresse sur les hauteurs du Chemin des Dames, en Picardie. C’est dans ce paysage « romantique » que les affrontements les plus sanglants se sont déroulés entre 1915 et 1917. Aujourd’hui, seul un cimetière construit en 1919 à la sortie de Cerny-en-Laonnois résiste au temps en étalant ses témoins, des tombes à la fois chrétiennes et musulmanes, l’une adossée à l’autre. Près de 8 000 soldats y sont enterrés, parmi lesquels les tirailleurs marocains, avec cette mention officielle commune sur les stèles : « mort pour la France. »

Sur les tombes chrétiennes et musulmanes où le croissant est adossé à la croix dans un symbolisme émouvant, les noms des combattants marocains se reconnaissent facilement grâce au sigle RTM (Régiment des tirailleurs marocains). Qui étaient-ils ? La plupart étaient de jeunes montagnards berbères de la région de Khénifra ou de Moulay Driss qui n’avaient sans doute jamais pensé qu’un jour, ils se battraient pour un autre pays, et qu’ils seraient enterrés dans ce qu’on appelle aujourd’hui « la France profonde », loin des leurs. Juin, qui les a commandés pendant une année, a noté qu’ils répétaient la chanson suivante : « Men Moulay Driss jina, yarebbi tâafou âalina » (Nous sommes venus de Moulay Driss, que Dieu ait pitié de nous). Amen.

1Les Marocains dans la Grande Guerre. 1914-1919, éditions Annajah, 2009.

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