Politique, culture, société, économie, diplomatie

Lesbos, l’autre porte de l’Europe pour des réfugiés en perdition

À seulement 10 kilomètres des côtes turques, les 89 000 habitants de Lesbos ont vu leur île devenir la plus importante porte d’entrée dans l’Union européenne pour les réfugiés, juste après l’Italie. Dans les six premiers mois de 2015, 63 000 migrants ont rejoint les côtes grecques.

La traversée depuis la Turquie est nettement moins risquée que celle depuis l’Égypte ou la Libye. Une fois débarqués sur l’île, les réfugiés restent le moins longtemps possible sur place afin de se mettre en route vers l’ouest ou le nord de l’Europe en passant par la Macédoine. S’ils parviennent à échapper aux bandes criminelles organisées ainsi qu’à la police, ils prendront le chemin de la Serbie puis de la Hongrie pour enfin rejoindre l’Allemagne qui semble être la destination privilégiée pour la majorité des réfugiés.

Réfugiés à Lesbos - YouTube
© Giulia Bertoluzzi, Costanza Spocci, Nawart Press

« L’hiver passé nous avons observé beaucoup d’arrivées mais rien de comparable à maintenant », explique Eleni Velivasaki, avocate au sein de l’ONG Pro-Asyl qui apporte une assistance juridique aux réfugiés. « Chaque mois nous atteignons un nouveau record. Cinq mille nouvelles arrivées pour le seul mois de mai et maintenant que l’été est là, on les compte par centaines chaque jour ».

Parmi la foule de réfugiés de différentes nationalités qui s’agglutinent devant le portail du bureau portuaire des gardes côtes de Mytilène, la capitale de Lesbos, Vahab, un jeune Afghan qui parle anglais couramment, émerge et se fait porte-parole de son groupe. « Quand nous avons débarqué, nous avons dû marcher plus de 50 kilomètres pour atteindre cette ville. Nous dormons maintenant dans la rue depuis 5 jours, sans eau, sans nourriture ni toilettes ».

Des centaines de personnes tous les jours

Dans un ballet quasiment ininterrompu de petits Zodiac, chacun chargé de 30 à 40 personnes, les côtes septentrionales de l’île, près du village de Molyvos, voient défiler des centaines de personnes débarquant chaque jour. Au milieu des ruelles bondées de touristes de Molyvos, des nombreux restaurants de poisson et des excursions de plongée sous-marine, les réfugiés posent pour la première fois le pied sur le sol européen.

« Lorsque tout a commencé, beaucoup de locaux les harcelaient et les insultaient, affirmant que leurs maladies allaient faire fuir tous les touristes », se souvient Kimon Kosmetos qui travaille au restaurant Captain’s Table de Molyvos. À l’arrière de son restaurant, la propriétaire a monté un petit kiosque pour que les réfugiés puissent se reposer en attendant, parfois jusqu’à deux ou trois jours, que le bus des gardes-côtes les emmènent au bureau de Mytilène afin de se faire enregistrer. « Quand la situation a commencé à dégénérer, un réseau civil s’est créé pour faire face à cette catastrophe », raconte Kosmetos ; « il y a ceux qui apportent à manger, ceux qui récupèrent des vêtements ou encore des couvertures ».

Néanmoins, la majorité d’entre eux débarquent sur les plages situées entre Skala Sykaminias et Molyvos sans la possibilité de rejoindre cette dernière. Quelques maisons de bergers et une simple route non goudronnée serpentant le long de la côte, c’est tout ce qu’il y a ici. Ce spectacle effrayant des Zodiac se déroule en pleine journée sous le regard ahuri des quelques habitants qui leur donnent les indications sommaires pour rejoindre la route principale. Avant de finir par démonter les Zodiac échoués et de s’emparer des moteurs qu’ils revendront plus tard.

Une situation hors de contrôle

Nombreux sont ceux qui demandent leur route pour Athènes sans se douter qu’ils se trouvent sur une île. Tous connaissent cependant parfaitement la procédure à suivre : d’abord se faire arrêter par les gardes-côtes, puis par la police. « C’est une procédure très stricte », insiste Eleni Velivasaki. « Les gardes-côtes doivent être les premiers à enregistrer les réfugiés. S’ils ne sont pas interceptés en mer, ils doivent tout de même se rendre auprès des gardes côtes pour être enregistrés et ensuite être arrêtés par les policiers qui les ramènent enfin au seul centre de détention de l’île, dans le village de Moria ».

« La situation est totalement hors de contrôle », explique Zoe Levaditou, de la Hellenic Rescue Team ; « sur l’île il n’y a pas assez de moyens, les gardes-côtes ne disposent que d’un seul bus pour récupérer les personnes à Molyvos ».

Les habitants craignent de transporter les réfugiés dans leur voiture car selon la législation locale ils pourraient être accusés de trafic d’êtres humains et condamnés jusqu’à 10 ans de prison. La route entre Molyvos et Mytilène n’est plus qu’un flux interrompu d’enfants, de jeunes, de femmes, de personnes âgées et de familles entières ayant tout abandonné et en marche vers un futur incertain. « J’étais photographe à Kaboul », raconte Nassim dans le port de Mytilène, « j’étais en train de travailler sur les zones rurales d’Afghanistan mais j’ai dû tout arrêter et m’enfuir car j’étais en danger », conclut-il, le regard vide d’espoir.

« 99 % des personnes qui débarquent à Lesbos sont des réfugiés », explique Zoe Levaditou, « par ordre de grandeur : des Afghans, puis des Syriens, des Pakistanais, des Africains — Somaliens et Érythréens notamment — et enfin des Bangladeshis ». Mais la réalité sur place est que personne ne souhaite rester sur l’île ni même en Grèce. « Le problème est que la Grèce ne donne l’asile qu’à seulement 1 ou 2 % des demandeurs », témoigne Eleana Ianodou du Conseil d’intégration des immigrés de Thessalonique. Les réfugiés attendent, au contraire, un document d’expulsion délivré par la police au centre de détention de Moria.

Avec une capacité d’accueil de 1 000 personnes seulement, le centre de Moria déborde de tous côtés. Plus de 1 000 personnes attendent à l’extérieur du centre, dormant sous des tentes de fortune ou parfois même en plein air, sans eau, sans nourriture ni toilettes. Vahab et Nassim, qui ont été transférés au centre depuis le port, font la queue pour recevoir le verre de thé qui constituera leur seule ration pour la journée.

Vivre en sécurité

La bouche sèche, ils racontent à quel point ils n’auraient jamais imaginé tomber si bas. Tous répètent en boucle que les gouvernements en Europe ne comprennent pas qu’ils ne veulent pas d’argent. Ils en ont. Ils ont payé une fortune pour arriver jusqu’ici. « Si seulement il y avait une procédure légale, tout cet argent qu’on a donné aux trafiquants, on aurait pu le payer à vos gouvernements. Ce qu’on recherche, ce n’est pas l’argent, mais de vivre en sécurité ».

« À Kaboul, chaque fois que je sortais de la maison je ne savais pas si j’allais rentrer vivant. Ce que je voudrais c’est vivre dans un endroit où je ne craindrais pas de mourir à chaque fois que je sors de chez moi », insiste Vahab sous le regard approbateur des autres réfugiés l’entourant.

Au milieu de la foule, une jeune Syrienne d’Alep d’une vingtaine d’années s’approche. Elle a vécu un an et demi en Turquie avant de s’embarquer. « En Turquie, nous les Syriens, nous sommes maltraités. Nous sommes payés trois fois moins que les autres et devons payer trois fois plus cher les loyers et la nourriture. Si j’avais su le cauchemar qu’on vivrait ici, jamais je ne serais partie », confesse-t-elle avec amertume.

Ahmed, un jeune informaticien d’Alep, l’air totalement abasourdi, regarde autour de lui. « Mon frère est en Allemagne, ma maison en Syrie a été détruite, j’ai perdu mes amis, ma vie, tout. Je veux seulement rejoindre mon frère et retrouver un peu de paix, c’est tout ».

Réfugiés de pays en guerre mais indésirables

L’attente dure parfois jusqu’à une semaine avant de recevoir l’ordre d’expulsion par la police. « C’est une véritable contradiction », précise Velivasaki car « ils ne peuvent pas être expulsés : en premier lieu parce qu’ils viennent de pays en guerre et que selon le droit international ils doivent être protégés. Deuxièmement, parce que la Grèce n’a tout simplement pas les moyens de les expulser. Ce papier leur permet seulement de circuler en Grèce pour une durée maximale de 30 jours — de 6 mois pour les Syriens — avec pour obligation ensuite de quitter le sol grec mais par leurs propres moyens ». Cependant, dans le même temps, « ils sont interdits de circuler le long de toutes les zones frontalières de la Grèce ainsi que de se rendre à Athènes, et ce dans le seul but de les empêcher de rejoindre d’autres pays européens ».

Une semaine passée sur l’île, à dormir sur les trottoirs, sur le gazon du centre de détention ou encore dans le port. Les réfugiés attendent le ferry qui les ramènera sur la terre ferme pour ensuite reprendre leur route à travers les Balkans. Le voyage qui les mènera vers le nord de l’Europe est encore long et leur coûtera des milliers d’euros supplémentaires, sans aucune certitude d’arriver.

La proposition initiale de la Commission européenne est de réinstaller 40 000 réfugiés arrivés en Italie et en Grèce, mais « si on considère qu’en six mois 62 000 sont arrivés en Italie et 63 000 en Grèce », commente Velivasaki, « il est clair que c’est un chiffre purement symbolique qui ne va rien changer à la situation de crise qu’on vit ici ».