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Crise économique

Liban. Le braquage des banques comme « sursaut citoyen »

Dans la seule journée du 23 novembre, trois citoyens libanais ont braqué des banques, souhaitant récupérer leurs fonds. Cette forme de résistance se multiplie, avec le soutien d’une opinion exaspérée par cette crise dont personne ne voit la fin.

La façade en verre d’une banque à Beyrouth est brisée, après qu’une femme l’a prise d’assaut en exigeant l’accès aux dépôts de sa sœur pour payer ses frais d’hospitalisation, le 14 septembre 2022
Anwar Amro/AFP

À Beyrouth, dans le quartier résidentiel de Corniche El-Mazraa, Rouba, jeune Beyrouthine de la classe moyenne, s’avère de plus en plus apathique face à la dérive du Liban. Elle ne compte pas quitter son pays, mais espère des évolutions concrètes. Rapidement. Elle se demande si la récente vague de « braquages » de banques menés par les déposants eux-mêmes pour récupérer leurs fonds n’annonce pas une nouvelle forme de sursaut citoyen. Car le phénomène est, selon elle, « tout à fait compréhensible ».

La détérioration générale des conditions de vie au Liban est ainsi exacerbée par un énième paradoxe : vivre dans une des économies les plus libéralisées de la région et se voir atteint dans son droit de propriété. Et cela n’est pas sans conséquences. Depuis deux mois, une dizaine de banques ont été « braquées » ; la plupart d’entre elles à Beyrouth, mais le phénomène s’est propagé à différentes régions du pays. La particularité de la tendance est qu’il s’agit moins d’agressions classiques que de réactions désespérées d’épargnants cherchant à récupérer une partie de leurs dépôts. Ces derniers ont en effet un accès limité à leur compte en dollars et leurs économies ne valent plus qu’une fraction de leur valeur — en moyenne, il est possible de retirer 300 dollars (290 euros) par mois à condition d’accepter une décote de 90 %—. S’y ajoute une hyperinflation, qui, selon l’agence de notation Fitch Ratings, atteignait 173 % en 2022. Certains (ré)agissent donc avec un acte ultime de détresse, généralement sans violence, souvent pour aider un proche.

La plupart d’entre eux seraient issus de la classe moyenne, si ce n’est plus (seuls les déposants disposant de dépôts relativement importants ont encore un compte en activité), et s’avèrent tout bonnement indignés de ne plus disposer librement de leurs biens. L’indignation semble d’autant plus forte qu’elle flirte avec une contradiction évidente, comme le capitalisme en est friand : être individuellement dépossédé de son argent par l’entité la plus libérale qui soit, à savoir une société de financement censée en être la garante. Le phénomène s’est encore manifesté lorsqu’une députée issue de la contestation populaire, Cynthia Zaraziri, a organisé un sit-in dans une banque au nord de Beyrouth pour réclamer une partie de son argent afin de financer une opération chirurgicale.

Se réapproprier son devenir

La confiance brisée agit elle aussi comme un carburant à ce mode d’action inédit. Après plusieurs décennies d’absence de confiance des Libanais envers leurs institutions politiques, voilà que la rupture est maintenant consommée entre eux et leurs banques. C’est à se demander si les dépositaires de la confiance brisée ne sont pas les mêmes. On pourrait même questionner la façon dont la confiance en soi est impactée, au-delà des difficultés certaines engendrées par un manque courant de liquidités, tant le secteur bancaire apparaît comme consubstantiel au pays du Cèdre. Et c’est quand l’idée de cette dépossession se diffuse et se répète en série que germe dans l’imaginaire collectif l’idée du « braquage » comme un moyen à part entière ; celui-ci reste un acte individuel, mais comme porté par un fantasme collectif. Il s’agit de se réapproprier son bien, mais aussi son devenir, comme cela est souvent lié lorsque la dignité est en jeu. En 1999, avec son installation The Third Memory, l’artiste français Pierre Huygue redonnait son rôle d’acteur, littéralement, au braqueur ayant inspiré le scénario d’Un après-midi de chien de Sydnet Lumet. Il s’agissait pour lui de rejouer son hold-up, comme pour s’en réapproprier l’acte, en lieu et place d’un certain Al Pacino.

L’indignation permet ce passage à l’acte ; déjà parce que les « braqueurs » sont, à juste titre, convaincus de leurs droits, mais peut-être anticipent-ils aussi la tolérance de la machine répressive, qu’elle soit sécuritaire ou judiciaire1.

Certains n’hésitent plus à se mettre en scène, là encore persuadés de la justesse de leur action, peut-être conscients du fait qu’ils agissent au nom d’une collectivité spoliée. Peut-être aussi pour en désamorcer la portée violente. Cette théâtralisation se fait donc avec téléphone portable à la main, visage découvert et arme souvent factice. Comme si l’absurdité de la situation ne convoquait rien d’autre que cette théâtralité, comme pour échapper au réel devenu insupportable. La mise en scène peut avoir le mérite de la diffusion rapide sur les réseaux sociaux, du partage, si ce n’est de l’adhésion. Plusieurs agissants se sont ainsi retrouvés soutenus par la foule ou encore encensés — ce qui renforce leur confiance et favorise, in fine, leur audace.

Un point notable de ces « braquages » est qu’ils sont généralement couronnés de succès : leurs auteurs ressortent avec une partie de leurs dépôts, qu’ils soient arrêtés ou non. D’où une double pression, envers les directeurs de banques, mais aussi envers la caste politique, sommet d’apporter une réponse au phénomène.

L’iconisation des auteurs et la valorisation conséquente de ce mode d’action en feraient donc une arme résolument politique. L’identification d’autres citoyens à ces héros/hérauts se fabriquerait par le sentiment commun d’une lassitude ambiante, au moins aussi fort que celui de l’ambition partagée d’un changement. Même la principale association des épargnants libanais, l’Union des déposants, revendique son soutien en fournissant l’assistance d’une cinquantaine d’avocats.

« Que sont devenus les dépôts ? Comment les récupérer ? Sous quel délai ? »

De ce constat, rien n’indique que ces événements ne sont pas amenés à se répéter ni à s’amplifier. Deviendront-ils plus violents à mesure que s’aiguise la violence sociale de la crise actuelle ? Quelle serait alors la réaction des banques et des forces de sécurité ? Après plusieurs jours de fermeture en septembre, les banques ont adapté leur dispositif en consolidant leurs enceintes, en renforçant la présence de personnels de sécurité et en contrôlant leurs accès. L’armée libanaise a quant à elle délivré des entraînements spécifiques pour faire face à la situation. La tension ne devrait pas retomber de sitôt…

Si, de son côté, Nassib Ghobril, économiste en chef de la Byblos Bank, espère que les « braquages » vont cesser, et trouve révoltant d’en être arrivé là : « C’est leur droit et leurs dépôts » conclut-il, face à l’impotence de l’État et, surtout, l’absence de réponse à trois questions majeures : « Que sont devenus les dépôts ? Comment les récupérer ? Sous quel délai ? »

Le phénomène semble surtout considéré, notamment dans son traitement médiatique, comme une série de faits divers, au point que son essence politique parait minimisée. Or, la présente situation ne peut faire l’impasse sur la question de la violence sociale, symbolique même, entre une institution, la Banque, qui n’a de comptes à rendre à personne, et des individus isolés et démunis d’arsenal légal défensif. Le geste reste individuel, mais la contestation est politique. D’où le risque pour la caste politique de l’effet « boule de neige » : que les « braquages » se poursuivent, mais surtout qu’ils se systématisent, deviennent davantage organisés par un mode opératoire rodé et divers soutiens qui ne croient plus ni à la parole publique (des partis) ni à la garantie privée (des banques). Le risque évoqué n’est donc plus seulement celui de l’atteinte au fonctionnement « anormal » des banques, mais bien de la diffusion d’un empowerment empuissantement »)2 civil plus global, visant à ce que les citoyens se saisissent eux-mêmes de leurs droits3. Agissent in concreto pour leurs droits. Et tous les citoyens, y compris les plus pauvres. De plus en plus de Libanais n’ont d’autre choix que de vendre leurs biens pour survivre, y compris ceux n’ayant pas de compte bancaire. Par-delà les divisions confessionnelles et classistes, et malgré la répulsion mémorielle pour l’usage de la violence datant de la guerre civile, un nouveau mode d’action armé serait-il en train de se banaliser ? Même si le caractère violent de ces actions peut être sujet à discussion, comme le développe Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, « le problème se pose maintenant de saisir cette violence en train de se réorienter ».

Cette dernière décennie, les Libanais ont déployé différentes formes de contestation pacifique, en se mobilisant notamment lors de la crise des ordures de 2015 et via le mouvement du 17 octobre 2019. Les jalons de ces rassemblements, ayant pour revendication principale la fin de la corruption généralisée et de son pendant, la confessionnalisation du système politique, ne sont pas sans influence sur les « braquages » actuels, qui s’inscrivent dans la lignée de cette réappropriation citoyenne de l’action (en) publi©que.

Un pays « bloqué par le haut »

Il faut dire qu’au Liban, les prétextes, économiques et politiques ne manquent pas pour se révolter. Nizar Ghanem, cofondateur du think tank Triangle Consulting, estime que « la moitié des recettes publiques a été utilisée pour rembourser la dette publique, enrayant de fait toute possibilité de développement national. » En raison d’une diminution de l’afflux de capitaux, liée à l’instabilité régionale et l’incurie politique intérieure, la Banque du Liban (BdL), dirigée depuis 1993 par Riad Salameh, ancien vice-président de Merrill Lynch à Paris, a élaboré une « ingénierie financière », consistant à proposer aux banques commerciales des taux d’intérêt mirobolants en contrepartie du placement de leurs dollars. L’accroissement conséquent des réserves en devises étrangères a permis à la BdL de refinancer cette dette sur le dos des épargnants. Ceci, conjugué au maintien d’un taux de change fixe et à une balance commerciale négative, explique la désintégration de l’économie politique au Liban et l’effondrement du système bancaire, principal prêteur de l’État libanais4, avec des pertes estimées à 72 milliards de dollars (69,64 milliards d’euros).

Au regard de l’état de déliquescence des services publics libanais, il apparaît évident que cette dette n’a cessé d’alimenter un système institutionnel aussi inefficace que corrompu. Par ailleurs, circonstance aggravante, le contrôle des capitaux, décidé de manière discrétionnaire par les institutions bancaires, n’est pas légalement encadré. La dernière proposition de loi, en août 2022, est en effet toujours débattue et reste critiquée : il lui est reproché les capacités décisionnaires octroyées à la BdL, alors même que celle-ci est accusée de corruption et de détournement de fonds, et fait l’objet d’un audit juricomptable par le cabinet Alvarez & Marsal…

Cela révèle combien le processus de décision politique est soumis à la discrétion des établissements bancaires, semant le trouble sur la portée de la démocratie représentative au pays du Cèdre. Si ce n’est la collusion entre les deux sphères. Une étude réalisée par l’économiste Jad Chaaban a révélé que 18 des 20 principales banques au Liban comptaient, en 2014, au moins un actionnaire de poids lié à l’élite politique.

L’idée que certains Libanais se saisissent en actes, à juste titre, de leurs droits, et y parviennent, devrait continuer à se diffuser. Avec pour conséquence possible de réactiver les ressorts des précédentes mobilisations. Selon Nassib Ghobril, « tout le monde devrait assumer ses responsabilités, le secteur bancaire privé, et surtout, l’État ». Certes. Mais quand la confiance est brisée, comme le constate amèrement Joy, issue de la diaspora libanaise, « rien ne peut être exclu pour secouer un pays bloqué par le haut ». Les « braquages » devraient donc se poursuivre.

1À noter qu’en l’absence de loi de contrôle des capitaux, la sanction pénale se limite à une simple amende. Un refus officiel de la banque d’un retrait par un client s’assimilerait à un état de faillite selon la législation actuelle.

2NDLR. Notion très populaire en anglais et dont la traduction en français n’est pas évidente — c’est pourquoi on rencontre fréquemment le terme non traduit —, qui renvoie à l’idée de donner des pouvoirs à des personnes ou à des groupes qui n’en ont habituellement pas. On utilise parfois le néologisme « empuissantement », mais aussi, plus couramment, les termes « autonomisation », « renforcement des capacités » ou « habilitation », « démarginalisation ».

3L’analogie avec la légitime défense est parfois mise en avant par les « braqueurs » et leurs avocats.

4Nizar Ghanem souligne que le système mis en œuvre par Riad Salameh est une pyramide de Ponzi, selon laquelle 90 % des avoirs des banques ont été investis dans le financement de la dette nationale (150 % du PIB en 2019).

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