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Conflit libyen

Libye. Face à l’échec de « la démocratisation par la guerre », que faire ?

Le bilan de la guerre pour la démocratisation déclenchée par les Occidentaux contre la Libye est désastreux, aussi bien pour la population que pour les institutions. Pour sortir de la crise, il est urgent de repenser la transition et de rompre avec la stratégie suivie jusqu’à maintenant.

Mohamed Al-Manfi (g), chef du Conseil présidentiel libyen, et le nouveau premier ministre intérimaire Abdul Hamid Dbeibah (d), arrivent avec le chef sortant du gouvernement d’union nationale Fayez Al-Sarraj © pour la passation officielle des pouvoirs, au siège du Conseil présidentiel à Tripoli, le 16 mars 2021.
Mahmud Turkia/AFP

Dix ans se sont écoulés depuis la fin du régime de Mouammar Kadhafi et la situation économique et sécuritaire en Libye est pire que celle d’avant la révolte de 2011. Soutenus militairement par les pays occidentaux, les rebelles n’ont pas été en mesure d’améliorer la situation comme ils l’espéraient. Ainsi, comme l’a souligné le philosophe Raymond Aron en citant Karl Marx,1, « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies »2. Une formule qui trouve son illustration dans le cas libyen.

La guerre menée par l’OTAN sous l’égide de l’ONU en février 2011 avec le soutien de quelques pays occidentaux a détruit l’embryon d’État libyen légué par Kadhafi et rompu un processus interne de changement graduel initié dès 2000 par Seïf Kadhafi. Elle a gravement déstabilisé le pays, créant ainsi un vide politique et sécuritaire dangereux en Méditerranée et a plongé le pays dans une grave crise économique, sociale et morale. Elle a aussi rendu possible le développement de l’extrémisme islamiste, de l’organisation de l’État islamique (OEI) et d’Al-Qaida. Les différentes tentatives de mettre en place des institutions politiques efficaces et acceptées par tous ont été un échec. Les efforts des Nations unies de faire dialoguer les Libyens afin qu’ils trouvent une solution consensuelle de sortie de crise n’ont pas abouti, faute de résoudre deux problèmes cruciaux que sont la répartition équitable des richesses pétrolières et la réunification d’un pays profondément divisé.

Une terrible régression économique et sociale

Les rapports les plus récents sur la situation économique en Libye indiquent une paupérisation de la classe moyenne dont 40 % de la population totale (6,7 millions de personnes en 2019) a sombré dans la pauvreté. Selon le dernier rapport de l’Office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) du 25 novembre 2020, 1,3 million de Libyens auront besoin d’une assistance humanitaire début 2021, ce qui constitue une augmentation de 40 % par rapport à 2020. Le secteur de la santé est à l’agonie et le pays manque d’eau et l’électricité est rationnée. D’après l’Unicef, au moins 350 000 enfants ont besoin d’aide sanitaire et alimentaire. À cela s’ajoutent une inflation galopante et une détérioration des échanges avec une balance commerciale déficitaire, ainsi qu’une politique désastreuse de la Banque centrale libyenne (BCL, basée à Tripoli). Sans oublier le désespoir des jeunes (la moitié de la population a moins de 25 ans) sans emploi ni perspective ; on note même l’augmentation du nombre de suicides.

La dégradation des conditions de vie a nourri les ressentiments de la population à l’égard du pouvoir, contribuant au rejet des partis, à la résurgence du pouvoir des tribus et à une retribalisation de la vie politique3. À la désorganisation de l’économie s’est ajoutée une grave crise à l’issue très incertaine. Depuis 2014, les institutions de l’État sont divisées, les centres de pouvoir morcelés, le tout sur fond de corruption, de détournement des ressources financières et énergétiques.

La Libye a donc depuis 2014 et de facto deux gouvernements et deux parlements. Elle a également deux armées : l’Armée nationale libyenne (ANL), placée sous l’autorité du Parlement et du gouvernement de Benghazi et dirigée par Khalifa Haftar, et une sorte de garde présidentielle appelée Bounyan al-Marsous, placée sous l’autorité de Fayez Al-Sarraj, lui-même tenant sa légitimité du soutien international et de la protection des milices islamistes. Ces deux armées sont en compétition pour le contrôle du territoire. C’est particulièrement le cas dans le sud du pays. Ce dédoublement se retrouve sur le plan financier, puisque si la BCL est basée à Tripoli avec un gouverneur à sa tête, elle en a un autre à Benghazi, désigné par la chambre des représentants. Les deux entités impriment leurs propres billets. Sous la pression de l’ONU, un processus est en cours qui tend à réunifier les deux branches de l’armée et à réunifier la Banque centrale. Il n’est pas certain qu’il aboutisse, tant les conflits et les oppositions entre l’est et l’ouest du pays sont intenses et difficilement conciliables.

Repenser la transition

Il est indispensable de réévaluer de manière critique l’implication de l’ONU en Libye et plus que nécessaire de réfléchir à de nouvelles modalités de médiation onusienne. Trop de temps a été perdu dans la recherche d’un consensus illusoire et dans la poursuite d’une politique dite « inclusive » qui ne peut conduire qu’à la paralysie. La Libye post-Kadhafi et le peuple libyen ont besoin de sortir du marasme dans lequel l’intervention occidentale de 2011 les a plongés.

Il est urgent de repenser la transition et de rompre avec la stratégie suivie jusqu’à maintenant. Il ne suffit pas d’élire un parlement et un président, comme cela est prévu pour l’échéance du 21 décembre 2021. Les expériences électorales de 2012 et 2014 l’ont démontré. Au contraire, les problèmes se sont aggravés. Aucun gouvernement ni à l’est ni à l’ouest du pays n’a pu asseoir son autorité sur l’ensemble du territoire ; pas même le Gouvernement d’accord national (GAN), qui est pourtant reconnu et soutenu par la communauté internationale. Il doit faire face quotidiennement au défi des milices armées qui détiennent le véritable pouvoir en Tripolitaine et contestent chacune de ses décisions.

Un aggiornamento est indispensable et une nouvelle stratégie de sortie de crise nécessaire4. Compte tenu de l’impasse, il convient d’abandonner l’accord de Skhirat de 2015, de geler les institutions qui en sont issues, de remettre à plus tard les élections et d’adopter un nouveau calendrier. Celui-ci implique la mise en place d’un exécutif solide pour une période de trois ans, adossé à des institutions consultatives provisoires. Il s’agirait d’une présidence collégiale ou d’un Conseil présidentiel constitué de trois personnalités influentes, respectées et issues des trois entités historiques du pays. C’est une décision qui doit être prise par l’ONU, à l’origine de la crise.

Ce triumvirat devrait avoir la responsabilité de former un gouvernement d’union nationale composé de technocrates. Sa mission consisterait à réunifier les institutions de l’État (armée, police, banque centrale, etc.), à démilitariser les milices, à assurer le retour dans leurs foyers des réfugiés intérieurs et extérieurs, à restaurer la souveraineté territoriale de la Libye, à sécuriser les frontières et les ressources pétrolières, à faire repartir l’économie, à rédiger une Constitution, à poser les fondements d’un État de droit, à organiser un référendum constitutionnel et à préparer les futures élections. L’armée devrait être reconstruite autour du noyau que constitue l’Armée nationale libyenne (ANL).

Ce Conseil présidentiel et ce gouvernement d’union nationale devraient pouvoir s’appuyer sur deux assemblées consultatives. Au sein de la première siégeraient les leaders des tribus les plus influentes, tandis que la seconde rassemblerait des membres des partis politiques, des organisations socioprofessionnelles, des personnalités issues de la société et des kadhafistes. Ces deux assemblées formuleraient des recommandations au gouvernement et serviraient de structure de médiation entre l’exécutif et la société, de telle sorte que les décisions prises soient légitimées et ainsi plus facilement appliquées.

Une crise du lien social national

Les efforts actuels en cours en vue de constituer un gouvernement d’union nationale (GUN) sous l’égide de l’ONU ont peu de chance d’aboutir et de sortir le pays de la crise. À supposer que ce gouvernement puisse se constituer et obtenir la confiance de la chambre des représentants, il pourra difficilement remplir la mission qui lui est confiée : sortir le pays du marasme économique et social et préparer les élections parlementaires et présidentielle pour la fin décembre 2021. À supposer que le premier ministre adoubé par la communauté internationale obtienne la confiance du Parlement, ce qui semble être le cas, sa tâche sera immense. Il devra en peu de temps, comme cela est fixé dans la feuille de route de l’ONU, réunifier le pays profondément divisé, réconcilier les Libyens, désarmer les milices, redresser l’économie, organiser les élections présidentielle et législatives dans une Libye détruite par dix années de guerre. Il devra également réunifier les institutions, recentraliser l’armée — sous la direction ou non du maréchal Haftar —, autant de dossiers sensibles à traiter et dont il n’aura ni les capacités ni le temps nécessaire. Il est donc à craindre que l’échec prévisible de ce gouvernement n’aggrave encore la crise et plonge davantage les Libyens dans le désespoir et le désenchantement à l’égard de la transition.

La crise libyenne est en réalité une crise politique, économique, sociale et morale. C’est aussi une crise du lien social national. La guerre contre le régime de Mouammar Kadhafi en 2011 a interrompu un processus graduel de transformation et a engendré une crise du sentiment d’appartenance, laissant place au désenchantement national et à la résurgence du régionalisme, du localisme et du tribalisme.

La guerre n’a pour autant pas permis d’instaurer la démocratie, comme cela fut annoncé. Ceci nous invite à nous interroger sur la pertinence et la légitimité d’imposer la démocratie par la guerre. Non seulement les exemples sont très rares de pays qui ont réussi leur démocratisation par cette voie, mais cela interroge la démarche elle-même : peut-on imposer violemment la démocratie comme technique procédurale sans réel contenu ni substrat économique et social et peut-on faire l’impasse sur les prérequis socioculturels ? Est-il possible d’instaurer la démocratie sans au préalable avoir construit ou reconstruit un État avec ce que cela suppose comme institutions et monopole de la force légitime ?

Dans une société qui demeure largement traditionnelle où les partis politiques sont quasi inexistants et la culture partisane embryonnaire, le rôle social et politique des tribus a été dramatiquement sous-estimé et leur capacité à assurer une certaine pacification des liens sociaux, une sécurisation du territoire n’a pas été suffisamment prise en compte ni intégrée dans le processus politique. Il faut alors repenser le rôle de médiation des tribus dans le système politique, et plus largement repenser l’ensemble du processus de transition sur des bases renouvelées et en partant de la réalité de la société, telle qu’elle a été déstructurée par une « guerre pour la démocratie » qui fut une erreur historique et dont les enjeux étaient essentiellement économiques et géostratégiques5.

1Leçons sur l’histoire. Cours du Collège de France (1972-1974) ; Le marxisme de Marx,, éditions Fallois 2002.

2Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852), in Œuvres, vol. 4, Politique I, Paris, Gallimard, 1994 ; p. 417.

3Moncef Djaziri, « Tribalisme, guerre civile et transition démocratique en Libye », in Maghreb-Machrek, no. 212, été 2012 ; p. 61-75.

4Moncef Djaziri, « Libye : propositions pour sortir de la crise », Politique internationale, no. 159, printemps 2018 ; p. 313-327.

5Moncef Djaziri, « Nature et enjeux de la transition démocratique en Libye », in Zeinab Ben Lagha, Mohamed El-Oifi et Burhan Ghalioun (ed.), Révolutions et transitions politiques dans le monde arabe, Karthala, 2017 ; p. 95-114.

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