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Maâti Monjib, l’acharnement du pouvoir marocain

Sur les réseaux sociaux, l’historien marocain Maâti Monjib a annoncé qu’il entamait une grève de la faim après avoir été empêché de se rendre en France pour voir sa famille et se faire soigner. De son côté, le procureur du roi a expliqué dans un communiqué que la liberté provisoire accordée à Maâti Monjib était conditionnée par deux mesures de contrôle judiciaire : une interdiction de quitter le territoire et le retrait de son passeport.

rsf.org

Cofondateur de l’Association marocaine du journalisme d’investigation (AMJI), Maâti Monjib avait provoqué la colère des autorités marocaines qui n’ont jamais accepté que des journalistes locaux puissent enquêter sur les dérives et la corruption d’un certain nombre d’hommes d’affaires proches du régime, de politiciens ou de hauts fonctionnaires marocains. Rapidement, Monjib et ses amis ont été poursuivis pour « atteinte à la sécurité de l’État » et, ultérieurement, pour « fraude » ou « blanchiment d’argent ». Ces accusations fantaisistes — de l’avis de grandes ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, ou encore des nombreux avocats amenés à les défendre — se sont accompagnées de harcèlements ciblés destinés à salir le plus possible les journalistes ou militants des droits humains refusant de se taire devant les dérapages de proches du pouvoir. Les intrusions des services secrets dans la vie privée de ces opposants se sont multipliées, lesdits services n’hésitant pas à étaler leur triste travail dans de nombreux sites ou officines de police à leur dévotion. Parallèlement, de lourdes peines de prison sont venues sanctionner les derniers tenants d’un journalisme libre, comme Omar Radi et Souleiman Raissouni.

Terroriser ses soutiens

Épuisé par plus de six années de harcèlement et d’intimidations, privé de tout revenu, séparé de sa petite famille qui s’est réfugiée en France, fragilisé par ses grèves de la faim et de sérieux problèmes de santé, de plus en plus isolé, Maâti Monjib avait pris la décision il y a quelques semaines de quitter le Maroc pour être soigné en France. C’est à Montpellier en effet qu’il est suivi depuis une vingtaine d’années par un cabinet de cardiologie spécialisé, seul à même de le soigner convenablement du fait de la complexité de son problème cardiaque.

Dans un entretien recueilli la veille de sa tentative de départ, un membre de son comité de défense avait donné à Orient XXI quelques exemples du comportement de l’appareil sécuritaire du royaume qui a conduit Monjib à vouloir quitter provisoirement le Maroc : « Nombre de ses soutiens, amis ou proches ont eu récemment de gros problèmes avec le pouvoir. Un de ses avocats a vu un de ses fils condamné à dix mois de prison pour des raisons incompréhensibles. Sa propre sœur, qui voulait l’aider financièrement a été empêchée de vendre sa maison. Les médicaments que son épouse lui avait envoyés de France par Chronopost quand il était en prison ont été interceptés et confisqués par les services de renseignement et n’ont été livrés qu’au dernier moment, après plusieurs interventions de ses avocats soulignant que sa vie était mise en danger. »

« Tout est fait en réalité pour m’isoler complètement en terrorisant mes proches ou ceux qui auraient la funeste idée de me soutenir », a précisé Monjib. Recontacté par Orient XXI après avoir été empêché de prendre son avion, l’universitaire note qu’il a été traité courtoisement par la police des frontières, même si cette dernière ne lui a fourni aucune explication.

Désinvolture du pouvoir avec la loi

Mais ce qui est beaucoup plus grave à ses yeux, c’est que les autorités ont rendu publics des documents ordinaires de son dossier en organisant « une campagne mensongère » quant au contenu de ces actes. Elles ont prétendu, par exemple, que l’un de ces documents prouve que son interdiction de quitter le territoire était légale ; or il s’agit de l’ordre de sa libération provisoire. D’ailleurs, Monjib et ses avocats n’ont jamais pu avoir copie de ces documents ordinaires ni du dossier dans son entier comme le prévoit la loi.

En dépit de la désinvolture du pouvoir avec les textes de loi, Monjib note « un climat moins agressif » depuis sa tentative de départ en France, même si les filatures se poursuivent. L’universitaire, qui a cessé sa grève de la faim de trois jours (son état de santé l’obligeant à la prudence) a relevé qu’on lui donne maintenant du « monsieur », dans les déclarations officielles et qu’on ne lui a pas reproché ces derniers jours d’avoir un passeport français. De même, les accusations traditionnelles d’« atteinte à la sécurité de l’État » ou de « blanchiment d’argent » sont passées au second plan.

Son comité de défense trouve également réconfortant le message qu’une dizaine de sénateurs américains ont fait parvenir — le 14 octobre 2021, au lendemain de son interdiction de sortie — au secrétaire d’État Antony Blinken dans lequel ils invitent le secrétariat d’État américain à « donner la priorité » dans sa relation avec le gouvernement marocain aux abus de pouvoir de ce dernier en matière de droits humains. Les sénateurs lui demandent également d’intervenir pour que « soient libérés les détenus politiques » et que soit mis un terme « aux menaces et harcèlements visant les opposants politiques ». Maâti Monjib est d’ailleurs expressément cité dans le message des sénateurs, parmi lesquels figure Bernie Sanders. Le chargé des droits humains à l’ambassade des États-Unis à Rabat a par ailleurs pris cette semaine contact avec l’un des avocats de l’historien. Il y a quelques mois le département d’État américain avait aussi demandé la libération de deux détenus politiques : Omar Radi et Souleiman Raissouni, deux journalistes formés à l’investigation par le Centre Ibn Rochd fondé par Monjib.

De son côté, Reporters sans Frontières (RSF) a estimé que « l’interdiction faite à Maâti Monjib de voyager doit être levée urgemment pour raisons de santé ». Pour le directeur du bureau Afrique du Nord de RSF, Souhaieb Khayati, « le journaliste doit pouvoir retrouver sa famille et bénéficier des soins nécessaires pour recouvrer sa santé affaiblie par les nombreuses grèves de la faim qu’il a menées durant ces dernières années. L’empêcher de quitter le territoire revient à le condamner ». En mars 2021 et durant une vingtaine de jours, Maâti Monjib avait cessé de s’alimenter pour dénoncer sa condamnation à un an de prison ferme et à une amende de 15 000 dirhams (1 400 euros), prononcée le 27 janvier, pour « atteinte à la sécurité de l’État ». Le journaliste a bénéficié le 23 mars 2021 d’une mesure de liberté provisoire après sa grève de la faim.

Maâti Monjib est victime, depuis des années, d’un harcèlement judiciaire des autorités marocaines. Sa condamnation de janvier a été prononcée par le tribunal de première instance de Rabat en son absence (alors qu’il était en prison), et sans que ses avocats n’aient été ni convoqués ni même prévenus. Une peine pour laquelle l’historien franco-marocain a fait opposition et appel. Son procès, qui devait se tenir le 30 septembre, a toutefois été reporté au mois de décembre 2021.

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