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Maroc : l’étonnante résilience d’un chef de gouvernement « islamiste »

Après le renversement de Mohamed Morsi en Égypte et la promesse maintes fois répétée d’Ennahda d’abandonner la tête du gouvernement tunisien avant les prochaines élections, le cabinet marocain sera-t-il le dernier à être dirigé par des islamistes ?

Le Parti de la justice et du développement (PJD) islamiste, qui dirige le gouvernement marocain depuis presque deux ans, est sans conteste celui qui aura fait le plus de concessions. D’abord pour arriver au pouvoir et ensuite pour s’y maintenir. Il s’est montré aussi le plus accommodant dans la poursuite de son programme — plus moral que social —, qu’il doit défendre sur trois fronts : l’opposition, comme il se doit dans une monarchie constitutionnelle ; ses trois partenaires au gouvernement, comme c’est la règle dans un régime parlementaire, et enfin le Palais royal, le plus puissant des trois. Le tout dans une conjoncture économique plus que difficile, qui a obligé en 2012 le Maroc à recourir à l’aide du Fonds monétaire international (FMI) et des autres institutions de Bretton Woods, et aujourd’hui à augmenter le prix de l’essence. Un exercice toujours délicat à réussir sans casse, comme le montrent une nouvelle fois les émeutes survenues à Karthoum à la suite d’une mesure comparable le 23 septembre, d’abord en province puis dans la capitale. Des manifestations qui ont fait 29 morts de source officielle et le double selon le parti Oumma d’opposition.

Dans les principales villes marocaines, la grève de 72 heures lancée par l’Union marocaine du travail (UMT), une confédération syndicale liée à l’Istiqlal, le vieux parti nationaliste de l’indépendance, a été peu suivie. Elle a marqué surtout l’installation de ce parti — le deuxième en nombre de sièges au parlement — dans l’opposition, trois mois après le départ du gouvernement d’Abdelilah Benkirane.

Membre dans sa jeunesse du Chabîba Islamiyya, le premier groupuscule islamiste apparu au Maroc au début des années 19701, Benkirane se sépare de son leader Abdelkarim Moti et crée en 1982 la Jama’a al- Islamiyya, après une autocritique sans concession où il rejette le recours à la violence et prône le respect des bonnes mœurs et l’accomplissement des obligations religieuses. Dix ans plus tard, proche du leader tunisien d’Ennahda Rached Ghannouchi, il fonde le Parti du renouveau national pour se lancer dans la bataille électorale. Échec : le Palais refuse. Hassan II, « Commandeur des Croyants » s’indigne : n’est-il pas « l’ombre de Dieu » sur terre ? Et à ce titre il a, bien sûr, le monopole des affaires célestes.

Benkirane ne se décourage pas ; en 1999, ses amis du Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR) et lui rejoignent le moribond Mouvement populaire constitutionnel et démocratique (MPCD) du docteur Abdelkrim al-Khatib, un cacique monarchiste fidèle à la dynastie alaouite, abandonné par ses électeurs et qui ronge son frein dans l’opposition. C’est le prix à payer pour être autorisé à concourir… Sa première tentative aux élections législatives de 2007 est volontairement limitée, le MPCD présente seulement 55 candidats et est absent dans 36 circonscriptions électorales. À l’arrivée, il est en seconde position, loin derrière l’Istiqlal.

Le 20 février 2011, d’importantes manifestations éclatent dans plusieurs grandes villes aux cris de « à bas la dictature ». Après la Tunisie et l’Égypte, le « printemps arabe » débarque dans le royaume. Benkirane et les siens brillent par leur absence de la rue emmenée par une nouvelle organisation, le Mouvement du 20 février, qui regroupe surtout de jeunes citadins hostiles aux partis « officiels » comme aux islamistes plus radicaux rassemblés depuis 1980 autour de Al-Adl wal-Ihsan, fondé par le cheikh Abdeslam Yassine.

Mohamed VI réagit rapidement. Dès le 9 mars, il promet des réformes et le 17 juin il propose une série d’amendements constitutionnels qui renforcent les pouvoirs du chef du gouvernement sur le gouvernement, sans aller jusqu’à faire du roi un monarque constitutionnel. Au référendum du 1er juillet, le boycott du Mouvement du 20 février n’empêche pas une approbation massive des électeurs.

Aux élections législatives de novembre 2011, la participation, plus élevée qu’à l’accoutumée, atteint 45 % des inscrits (5 millions d’électeurs ne sont pas inscrits sur les listes). Le PJD arrive en tête avec 107 sièges devant l’Istiqlal (60 sièges) mais reste minoritaire. Benkirane, qui doit former un gouvernement de coalition avec trois autres partis (l’Istiqlal, le Mouvement populaire (centre droit) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), refuge des ex-communistes), accepte que le Palais désigne lui-même le ministre de la défense (200 000 soldats) et celui des affaires religieuses. Le programme du nouveau gouvernement, qui reprend en réalité une série d’initiatives déjà lancées auparavant (« Maroc vert », tourisme, politique industrielle…), a été préempté et s’apparente à une feuille de route « royale » marquée par la continuité plus que par le changement. Nombre de ces politiques ont été très critiquées par le PJD quand il était dans l’opposition ; elles sont à mille lieues de son programme électoral, lequel promettait un Smic à 3000 dihrams (267 euros) et une croissance à la chinoise. Le salaire minimum n’a pas été relevé et la croissance reste poussive. En revanche, le TGV Tanger-Casablanca (25 milliards de dihrams), un grand chantier très décrié confié à des entreprises françaises, est maintenu alors que le prix du billet en interdira l’accès à la grande majorité de la population.

Malgré ces concessions, Benkirane ne peut éviter en juillet 2013 la démission de cinq des six ministres de l’Istiqlal et s’attire des remontrances publiques de Mohamed VI en août 2013 lors du Discours du Trône, notamment en matière d’éducation. Le chef du gouvernement encaisse : « le Roi est au-dessus de nous… », mais dénonce, sans les identifier, les « crocodiles » qui s’opposeraient aux réformes.

L’année 2014 s’annonce mal. Le budget sera maigre et l’économie à plat. Le défi du PJD sera de savoir s’il a intérêt à rester au pouvoir pour ne pas y faire grand-chose. L’exercice est meurtrier pour une formation politique ; l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le grand parti de gauche, l’a expérimenté à son détriment entre 1999 et 2004. Mais Abdelilah Benkirane aura réussi à tenir la barre plus longtemps que ses camarades égyptiens ou tunisiens.

1Mouvement radical, violent et clandestin qui a trempé dans l’assassinat, en 1975, d’Omar Benjelloun, un leader des leaders de la gauche.