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Maspero, un crime impuni

Quand l’armée égyptienne s’attaquait aux coptes

Il y a deux ans, des milliers de coptes se rendent devant le siège de la télévision publique égyptienne, accompagnés de musulmans, pour protester contre l’attaque d’une église et réclamer leurs droits. Les forces de l’ordre, appuyées par une campagne médiatique, répriment le rassemblement. Bilan : environ trente morts et trois cent trente blessés. À ce jour, aucun responsable n’a été traduit en justice.

Dimanche 9 octobre 2011, en fin d’après-midi, un cortège d’environ 10 000 personnes part de Choubra (dans le nord du Caire), pour rejoindre Maspero, siège de la télévision et de la radio d’État situé dans le centre de la capitale. Les manifestants réclament la reconstruction d’une église en partie brûlée près d’Assouan (Haute-Égypte) le 30 septembre et des poursuites à l’égard des coupables. Ils défilent aussi pour la justice et l’égalité. Après des affrontements dans leur ville de Merinab et la déclaration du gouverneur Mostafa El-Sayyed qui justifie l’incendie de l’église en prétendant qu’elle aurait été construite sans l’accord des autorités, ils ont en effet décidé de se faire entendre au Caire, épaulés par des concitoyens coptes et musulmans, dont le célèbre activiste Alaa Abdel Fattah. Les forces de l’ordre – police militaire et armée – interviennent rapidement.

En plus des tirs à balles réelles, des chars foncent sur la foule, zigzaguent à toute vitesse, fauchant et écrasant plusieurs manifestants. Au même moment, la télévision d’État relaie en direct la propagande du pouvoir. Elle affirme que les coptes sont manipulés par l’étranger. Ils ont volé des armes, tiré sur l’armée et portent atteinte à la sécurité du pays, accuse-t-elle avant d’appeler les « braves Égyptiens » à « protéger leur armée ». Certains obéissent. Au total, environ une trentaine de manifestants sont tués et plus de trois cent trente, blessés. C’est l’événement le plus sanglant en Égypte depuis la chute du président Moubarak le 11 février 2011 et l’arrivée officielle au pouvoir du Conseil suprême des forces armées (CSFA).

Propagande d’État et relais médiatique

Les témoignages publiés dans la presse rapportent que les rassemblements étaient pacifiques, pris d’assaut d’abord par des hommes de main du régime, puis par les forces armées. Le premier ministre Essam Charaf affirme alors que « la chose la plus dangereuse qui puisse menacer la sécurité de la nation, c’est de jouer avec la question de l’unité nationale et de provoquer la sédition entre chrétiens et musulmans (...) et aussi entre le peuple et l’armée ». Le gouvernement de transition réagit et le cheikh d’Al-Azhar appelle au dialogue interreligieux1.

À Maspero, Mina Daniel, activiste de gauche de 25 ans, insiste : il refuse toute opposition entre coptes et musulmans. Tous sont Égyptiens. Des musulmans sont présents avec les coptes qui, au-delà de réclamer leur droit suite à l’incendie de leur église, exigent surtout la justice pour tous, leitmotiv de la révolution. Daniel est tué pendant la manifestation et devient un symbole ; le visage de ce « martyr » est toujours visible sur les murs du Caire2. Alors, après avoir scandé dans les rassemblements « nous sommes tous Khaled Saïd » en hommage au jeune homme tué par la police et dont la mort fut l’un des déclencheurs de la révolte égyptienne, les manifestants entonnent « nous sommes tous Mina Daniel ». Et après les funérailles à la cathédrale Saint-Marc au Caire, coptes et musulmans se rendent ensemble sur la place Tahrir avec le cercueil de Mina et d’autres victimes. L’analyse strictement confessionnelle des événements est ainsi remise en cause. On a en revanche la confirmation que le CSFA poursuit la politique de l’ancien régime et peut user de tous les moyens pour faire taire les contestations. Dont la division.

Instrumentalisation d’une communauté

Comme après chaque répression violente, l’armée dément un usage excessif de la force, assure qu’elle ne tire jamais sur les civils. Le rapport d’autopsie révèle cependant que Mina Daniel est mort d’une blessure par balle au cœur et que plusieurs victimes ont été atteintes par des balles. Ou sont mortes écrasées sous les chars. À la veille des élections législatives de novembre et décembre 2011, la question confessionnelle reste un enjeu. « Les politiciens veulent monter les musulmans contre les chrétiens et vice-versa », déplore un groupe d’étudiantes sur la place Tahrir, interrogées juste un mois après ce qui sera nommé « le massacre de Maspero ». « Mais ils n’y arriveront pas, nous sommes tous Égyptiens », affirment-elles avec force. « Les musulmans et les coptes sont main dans la main, nous sommes l’Égypte. C’est le pouvoir qui veut nous opposer. Je vais voter pour un candidat musulman qui défend les droits de tous », explique un jeune copte.

En Égypte, la « question copte » a constamment été instrumentalisée par les pouvoirs successifs, les partis politiques ou religieux et l’Église elle-même, en fonction des intérêts et à des fins purement politiques. Les coptes — estimés à au moins 6 % de la population égyptienne — disposent selon la loi des mêmes droits que leurs compatriotes musulmans, y compris celui de construire des églises. Pourtant, dans les faits, ils sont discriminés. Sous l’impulsion du puissant pape Chenouda III (1971-2012), l’Église copte orthodoxe et la communauté se développent comme jamais, au plan national et international. Elles se divisent également, sur fond de luttes de pouvoir et de dissensions. Le pape apporte un soutien indéfectible au président Moubarak, « rempart contre les Frères musulmans », comme le nouveau pape Tawadros II soutient l’armée contre le président Morsi. Les coptes paient très chèrement l’appui inconditionnel de leurs dirigeants à Moubarak et à l’armée aujourd’hui3.

Impunité totale

Deux ans après le massacre, aucun responsable n’a été arrêté ni jugé. Les familles et soutiens exigeaient pourtant que le maréchal Mohamed Tantaoui, à la tête du CSFA au moment des faits, et Hamdi Badine, chef de la police militaire, ainsi que tous ceux qui ont donné l’ordre de tirer soient traduits en justice. Elles requéraient aussi qu’ils ne soient pas présentés devant un tribunal militaire, juge et partie. Les Frères musulmans et leur parti ont peu réagi4, ne dénonçant pas ce crime notamment par calcul électoral. Une fois élu, Mohamed Morsi le condamne mais ne poursuit pas les commanditaires et responsables. Pis, il nomme le maréchal Tantaoui, Hamdi Badine et Sami Anan (chef d’état-major de l’armée et numéro deux du CSFA) conseillers présidentiels, ce qui leur épargne toute poursuite judiciaire5.

Durant la présidence Morsi, les agressions verbales et physiques contre la minorité copte continuent. Amnesty International annonce des attaques de chrétiens, de leurs maisons, de lieux de culte et commerces. Sur les écrans de télévision, un prédicateur accuse les femmes qui protestent sur la place Tahrir d’être des « croisées » qui méritent d’être violées puisqu’elles vont sur la place dans ce but. Le cheikh salafiste Waghdi Ghoneim se réjouit quant à lui du décès du pape Chenouda, « chef des mécréants » qui voulait « imposer un régime chrétien » et « mettre le feu à l’Égypte » — accusation régulièrement répétée. Abou Islam, un prédicateur salafiste qui avait brûlé la Bible en réponse au film islamophobe L’innocence des musulmans prétendument réalisé par des coptes, a lui été condamné à onze ans de prison pour blasphème, et son fils à huit ans. Dans le même temps, des voix s’élèvent pour accuser les hommes de Moubarak d’être derrière les attaques anti-coptes, tel un prêtre et un activiste coptes6 d’Al-Minya7, ville présentée comme étant sous le joug de féroces islamistes. À Delga, le récit est lui aussi remis en question, tandis qu’Amnesty International pointe la défaillance des forces de sécurité. Mais ni le gouvernement Moubarak, ni celui de Morsi ne font preuve d’une véritable volonté politique pour combattre les discriminations et violences visant la minorité religieuse. Plutôt que de mener des enquêtes à chaque atteinte de personnes ou biens qui donneraient lieu à des procès, les autorités se cachent derrière un discours d’unité et un simulacre de justice avec les cérémonies de réconciliation entre coptes agressés et musulmans agresseurs. Si une commission d’enquête mise en place par Morsi sur les crimes perpétrés depuis le début de la révolution a rendu ses conclusions8, elles n’ont pas été dévoilées : le président déchu ne voulait pas s’en prendre directement à l’armée et à la police. Le nouveau pouvoir ne le fera certainement pas non plus.

Boucs-émissaires

Cette année, la blogueuse égyptienne Zeinobia raconte que contrairement à la commémoration de 2012 qui avait réuni de très nombreux musulmans et coptes unis contre les militaires, les manifestants étaient très peu présents9. L’Union de la jeunesse de Maspero et d’autres groupes chrétiens n’y ont pas participé : ils refusaient que les Frères musulmans et leurs partisans tirent profit de la manifestation et s’y associent, en brandissant les répressions de Rabea al-Adawiya et Al-Nahda et en alimentant le discours victimaire. Cette année, les manifestants n’ont pas fustigé seulement Tantaoui, mais les Frères musulmans aussi10.

Le mois suivant le massacre de Maspero, environ cinquante personnes ont trouvé la mort sous les balles de la police et des militaires rue Mohamed Mahmoud, près de la place Tahrir. Depuis la destitution du président Morsi, les Frères musulmans et leurs partisans sont la cible du pouvoir et des médias, qui se livrent à une propagande similaire à celle déployée, à ce même discours médiatique qui a permis le massacre de Maspero. En Égypte, où l’armée a changé dit-on, les minorités, confessionnelles ou politiques, sont encore des cibles. Et depuis le début de la révolution, les jours se suivent et se ressemblent, avec chaque jour plus de morts et un calendrier chargé de commémorations.

Massacre de Maspero : ce qui s’est vraiment passé
Collectif Mosireen