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France-Israël. Lobby or not lobby ? (7)

Meyer Habib, le député qui tonne de la voix

Enquête · Député des Français de l’étranger, Meyer Habib défend surtout la colonisation israélienne. Le « député du Likoud », comme le surnomment ses collègues, fait partie d’une majorité présidentielle qui, sur Israël-Palestine, n’en est pas à une division près.

Paris, 17 octobre 2017. Meyer Habib à l’Assemblée nationale
Abaca Press/Alamy

« Vivre n’est pas se résigner. » Le 24 juin 2020, la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale décide de prendre de la hauteur en conviant l’essayiste Edgar Morin, qui publie Changeons de voie (Denoël, 2020) en collaboration avec Sabah Abouessalam, réflexion sur le monde en temps d’épidémie. L’œil malicieux, le phrasé précis, Morin, qui va avoir 100 ans en juillet, réfléchit depuis longtemps à la crise de la mondialisation marchande et à la nécessité d’un bouleversement écologique. La rencontre se déroule via une plateforme numérique ; l’analyse de Morin est aussi brillante qu’utile, aux yeux de la plupart des élus de la nation réunis pour ce moment, qui lui posent de nombreuses questions.

Engagé de longue date sur Israël et la Palestine, l’auteur de Vidal et les siens est interrogé par Bruno Joncour sur « l’injustice et l’humiliation subies si fortement par le peuple palestinien ». Morin, pour qui « le pire n’est jamais sûr », lui répond qu’il est « préoccupé par une politique de force permanente d’un pouvoir là-bas qui correspond à ce qui est l’extrême droite ici ».

C’est au tour du député Meyer Habib, lui aussi membre de la commission des affaires étrangères. Il se lance alors dans une diatribe tonitruante (« vous auriez dû le savoir, ironise plus tard une députée : Habib ne parle pas, il hurle ») contre Edgar Morin, « ennemi juré du sionisme qui a utilisé de multiples sophismes », à « la malveillance viscérale à l’égard d’Israël et du peuple juif », pour qui « les juifs ne sont tolérables qu’à condition de se renier eux-mêmes ». Le reste se perd dans le brouhaha des députés en ligne : « Meyer, tu vas trop loin », « Là c’est trop ! », « Assez ! », « Coupez-le ! »

Les mots qui fâchent

Morin ne se laisse pas démonter, et réfute « un tissu d’erreurs, de contre-vérités, de calomnies. Le peuple palestinien est complètement isolé, et je reste toujours solidaire avec les vaincus ». Il affiche son « refus de cette situation » et « la mollesse extrême » des réactions occidentales. « On ne peut pas dire apartheid, on ne peut pas dire colonisation, on ne peut plus dire les mots qui sont les mots », s’indigne-t-il, vibrant de colère. Marielle de Sarnez, alors présidente de la commission des affaires étrangères — elle est décédée en janvier 2021 — , s’excuse au nom de l’Assemblée auprès d’Edgar Morin, déplore « des mots qui ont été utilisés et n’auraient pas dû l’être ».

Mais Morin a raison : une des victoires du lobby pro-israélien, dont Meyer Habib, qui se vante d’être un ami personnel de Benyamin Nétanyahou est le représentant revendiqué à l’Assemblée nationale, est de criminaliser les mots même. « Apartheid » ? Antisémitisme ! « Colonisation » ? Haine d’Israël ! « Israéliens et juifs de la diaspora pas d’accord » ? Haine de soi ! L’agression contre les intellectuels fait partie des misérables titres de gloire de Meyer Habib. Quand, en décembre 2019, 127 intellectuels juifs en majorité israéliens publient dans Le Monde une tribune réfutant la « résolution Maillard » assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme alors en débat au Parlement et invitant « l’Assemblée nationale à lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme, mais sans aider le gouvernement israélien dans son programme d’occupation et d’annexion », Meyer Habib les qualifie de « kapos »1.

« Député du Likoud »

Né en 1961 à Paris, dans sa jeunesse militant du Betar — une milice sioniste proche de l’extrême droite israélienne —, il devient vice-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) au début des années 2000 et est l’un des principaux acteurs de son virage pro-israélien. Il a de l’entregent, et quand il organise « 12 heures pour Israël » en juin 2003 à Paris, il rassemble plus de 50 000 personnes, et fait venir les députés François Hollande, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn ou François Bayrou, et bien sûr son ami Benyamin Nétanyahou. Meyer Habib est élu en 2013 député de la huitième circonscription des Français de l’étranger, qui comprend Israël et les territoires palestiniens occupés, mais aussi l’Italie, la Grèce, la Turquie2, et abandonne alors ses mandats au CRIF. Réélu en 2017, il obtient au second tour 7 998 voix sur plus de 120 000 inscrits, avec une abstention record de 90,80 %…

Il ne trouve pour le défendre qu’Aliza Bin-Noun, alors ambassadrice d’Israël à Paris, quand en juin 2019 Sonia Krimi, députée La République en Marche (LREM) de la Manche le qualifie de « représentant du Likoud en France » au cours d’une réunion de la commission des affaires étrangères consacrée à la situation en Palestine. « Elle n’a fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas », ajoute une autre députée. Mais pour l’ambassadrice, le député Habib était victime d’une « campagne de haine »

Quand les « petites connes » protestent

Il n’est d’ailleurs pas commun de voir une ambassade se mêler de débats, fussent-ils houleux, d’un Parlement national. Aux États-Unis, l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), lobby pro-israélien officiel, intervient et plus souvent qu’à son tour dans les débats parlementaires. En France, c’est Meyer Habib, à qui l’ambassade transmet des fiches. « Je suis régulièrement attaqué et critiqué. Meyer Habib, c’est l’envoyé spécial permanent d’Elnet et de Nétanyahou à l’Assemblée nationale », explique un député. « Il est très violent dans ses interventions, il vous insulte dans les réunions, vous traite de ‟petites connes” en boucle », dit une autre, allusion à sa réaction face à la manifestation dansée et chantée d’élues en bleu de travail contre la réforme des retraites sur l’air de « À cause des garçons » en février 2020.

Mais là, c’était le cri du cœur d’un patron. Dans sa vie professionnelle, Meyer Habib dirige le groupe Vendôme, un distributeur de joaillerie. Deux des manifestantes lui avaient vertement répondu à la tribune du Palais-Bourbon. Pour Marie-George Buffet, « Vous n’acceptez pas que des femmes se lèvent pour dire ce qu’elles pensent, vous les rabaissez par vos propos sexistes et vulgaires », tandis que pour Clémentine Autain, « traiter les parlementaires de ‟petites connes” est à la fois sexiste et insultant ».

« Le Mossad va aller te chercher »

Il est cependant assez rare que l’on réponde à Meyer Habib. Secrétaire de la commission des affaires étrangères, vice-président du groupe d’amitié France-Israël, membre du groupe d’études à vocation internationale France-Palestine de l’Assemblée nationale, il garde un œil ouvert sur les dossiers régionaux, et tout spécialement ceux qui concernent Jérusalem et la colonisation. Pierre Cochard, consul de France à Jérusalem entre 2016 et 2019, fut littéralement harcelé par le député sur la réouverture au public du Tombeau des rois, un site archéologique creusé dans la roche et abritant 31 tombes, dont celle d’Hélène d’Adiabène, citée dans le Talmud. Situé à Jérusalem-Est, non loin de la porte de Damas, donc en territoire occupé, le site appartient à la France qui entend limiter son accès. Mais des juifs orthodoxes souhaitent y prier librement, et manifestent régulièrement devant la grille du site. Une association religieuse, HaMoreshet, conseillée par Me Gilles-William Goldnadel, un autre partisan de la droite israélienne, réclame d’ailleurs en justice la restitution de ce site à Israël, démarche soutenue par Meyer Habib contre le pays dont il est l’élu. Il s’en est pris publiquement lors d’une ouverture éphémère du site en 2019 au consul de France et au Quai d’Orsay, l’une de ses têtes de turc favorites avec France-Inter, j’y reviendrai dans un prochain article.

Beaucoup préfèrent ne pas prendre de risques en s’opposant à ses prises de position toujours pénibles au sujet de la Palestine. Il ne recule devant rien, publiant même sur les réseaux sociaux, pour dénoncer le soi-disant non-respect du confinement par les Palestiniens de Gaza au printemps 2020, une photo de… 2017 sur laquelle figure un groupe de Palestiniens de Gaza, sans masques évidemment ! « Il multiplie les intimidations. Il dit : ‟on va aller te chercher, le Mossad va aller te chercher” », raconte un député. Il ne manquait plus que le Mossad comme agent du lobby Habib. Un autre élu raconte qu’il a menacé de frapper devant témoins le député du Morbihan Gwendal Rouillard au cours d’une réunion à l’ambassade du Qatar et a été « mis à la porte ». Rouillard lui aurait dit : « Tu parles à un Breton. Je t’emmerde et tu dégages ». « Il pratique le terrorisme intellectuel, je le qualifie de dangereux », ajoute une autre élue de la France Insoumise.

« À un moment c’est insupportable tout cela, c’est perdant-perdant et cela ne sert pas les intérêts d’Israël, car Habib finit par énerver tout le monde », déplore une députée de la majorité. On espère que ceux de ses électeurs qui s’indignaient de ses « outrances » et ont condamné dans une tribune «  ses attaques haineuses » contre Edgar Morin inciteront les autres à débarrasser l’Assemblée de ce personnage la prochaine fois. Faites passer le mot à vos amis français d’Italie, de Turquie, de Grèce et d’Israël, j’en connais qui ne supportent pas ses idées ni celles de son ami Nétanyahou, mais n’ont pas voté…

Membre de la majorité présidentielle

D’ici là, cette majorité parlementaire devrait peut-être aussi s’interroger sur ses limites. Meyer Habib est en effet membre de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), un groupement de députés présidé par Jean-Christophe Lagarde. Après avoir soutenu Sarkozy puis François Fillon, Lagarde s’est officiellement rallié à la majorité présidentielle courant 2019. Voilà donc un partisan du président Macron qui s’oppose ouvertement aux positions de la France sur Israël-Palestine, réclamant notamment le transfert de l’ambassade de France à Jérusalem. Cela dit, il n’est pas le seul à l’Assemblée, au Sénat ou au Quai d’Orsay.

Si les prises de parole et les faits d’armes discutables de Meyer Habib ne réjouissent pas grand monde, elles ne masquent pas le relatif consensus qui règne chez les pro-israéliens de l’Assemblée et du Sénat sur « l’impasse » de notre politique, notamment sur la colonisation et Jérusalem. Les engagements de ces nombreux élus de plus en plus alignés sur les positions israéliennes sont plus significatifs que les gesticulations d’un député consternant. Pour se faire une petite idée de sa finesse, il suffit de regarder sur I24News, la chaîne de Patrick Drahi, « Les Grandes Gueules Moyen-Orient », émission quotidienne lancée début 2021 sur un modèle de RMC, autre média de Drahi. Meyer Habib en est l’invité régulier, en compagnie notamment d’André Bercoff, devenu une figure du trumpisme à la française, et des inévitables duettistes de la pensée convenue Yves Thréard du Figaro et Laurent Joffrin.

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1NDLR. Dans les camps de concentration nazis, les kapos, souvent recrutés parmi les prisonniers de droit commun, étaient chargés d’encadrer les prisonniers.

2Qui comprend également, pour être précis, Chypre, Malte, Saint-Marin et le Vatican.

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