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10 mai 1981

Mitterrand. « Un engagement pour la Palestine par amitié pour Israël »

Ami d’Israël de toujours, François Mitterrand fut en mars 1982 le premier chef d’État étranger à s’exprimer devant le Parlement israélien, mais il y parlera d’« État palestinien ». Et dès 1974 il soutenait fermement Yasser Arafat qu’il ne lâchera jamais. Paradoxe ou cohérence d’un parcours ? Récit.

Yasser Arafat en visite officielle en France rencontre François Mitterrand le 21 octobre 1993 au palais de l’Elysée
Michel Gangne/AFP

Le 4 mars 1982, pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël, un chef d’État occidental s’adresse à son Parlement. Élu moins d’un an auparavant, François Mitterrand est précédé d’une réputation d’« ami d’Israël ». Mais il est venu parler des Palestiniens. Devant les députés et le Menahem Begin, le président français prononce trois mots qui mettent le premier ministre de droite en fureur : « OLP » (Organisation de libération de la Palestine) et « État palestinien ». Presque des gros mots à l’époque en Israël. Le discours de Mitterrand inaugure une période où la France va faire tout son possible pour soutenir la cause palestinienne, tout en préservant les intérêts d’Israël.

Quarante ans après la première élection de François Mitterrand le 10 mai 1981, sa mobilisation diplomatico-militaire appartient à une autre époque, voire à un autre monde si on la compare aux renoncements de ses successeurs. Certes, Paris a finalement été écarté des négociations du processus de paix monopolisées par les États-Unis, seul arbitre véritablement admis par les deux parties. Mais pendant quelques années, il a tenté de tenir le rang qu’il estimait être celui de la France dans la région. En usant d’une stratégie en forme d’art du possible et du compromis.

Un discours fondateur

Le discours au Parlement israélien est en ce sens fondateur. « Le dialogue suppose la reconnaissance préalable et mutuelle », affirme le président français. Il attendra que l’OLP reconnaisse Israël ; pour l’instant, il la qualifie de « représentant des combattants ». Mitterrand casse la dynamique européenne de la « déclaration de Venise », inspirée et soutenue par son prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing. Le 13 juin 1980, réunis à Venise, les neuf de la Communauté économique européenne (CEE) — l’ancêtre de l’Union européenne — se déclarent prêts à « participer dans le contexte d’un règlement global à un système de garanties internationales concrètes et contraignantes, y compris sur le terrain ». L’OLP « devra être associée aux négociations ». Les neuf rejettent implicitement la paix séparée entre l’Égypte et Israël conclue le 17 septembre 1978 à Camp David aux États-Unis par le premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar El-Sadate sous le parrainage du président américain Jimmy Carter.

Devant le Parlement israélien, Mitterrand valide Camp David en affirmant préférer « une paix qui se fait peu à peu à une paix qui ne se fait pas du tout ». Exit aussi les « garanties internationales contraignantes ».

Sans la France, la résolution européenne est mort-née. Place aux petits pas. François Mitterrand donne de nombreux gages aux Israéliens : il ne fait aucune allusion à Jérusalem-Est, annexée par Israël en 1967 avec une zone qui s’étend jusqu’à Ramallah au nord de la ville, et presque jusqu’à Bethléem au sud. Ni à une autre annexion, l’année précédente, celle du plateau du Golan pris à la Syrie. Il a d’ailleurs précisé qu’il ne lui appartenait pas de se prononcer sur les limites géographiques d’un éventuel État palestinien. On sait aujourd’hui que la méthode des petits pas, quarante ans après, a débouché sur un échec, largement dû au refus israélien de la création d’un État palestinien. La dynamique moins souple définie par les neuf à Venise aurait-elle été viable ? Vu l’inexistence d’une véritable politique étrangère européenne, évidente aujourd’hui, il est permis d’en douter. « Venise était surtout une dynamique déclamatoire », nous dit l’historien Jean-Pierre Filiu, auteur de l’ouvrage de référence Mitterrand et la Palestine (éditions Fayard, 2005). Et Valéry Giscard d’Estaing était vu par les Israéliens comme un continuateur de la « politique arabe » de la France fixée par le général de Gaulle.

Héritier de l’alliance avec le Parti travailliste

En cette année 1982, François Mitterrand entre en scène avec un espoir. Beaucoup d’avancées lui paraissent à sa portée. « Le mouvement sioniste à l’époque ne parle pas de deux États, même pas de Palestiniens, il parle de "réfugiés arabes" », nous dit Leïla Shahid, grande voix de la diplomatie palestinienne, qui fut la déléguée générale de la Palestine en France de 1993 à 2005, puis ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne jusqu’en 2015. Mitterrand voit plus loin que les Israéliens d’alors, mais avec leurs yeux. « Il s’est engagé pour la Palestine par amitié pour Israël », écrit Jean-Pierre Filiu. « Il dit en substance aux Israéliens : vous n’aurez pas d’avenir dans cette région du monde si vous ne reconnaissez pas les droits des Palestiniens, qui sont voisins immédiats, à avoir un État, eux aussi », poursuit Leïla Shahid. « Pour François Mitterrand, le droit d’Israël à une existence sûre et reconnue est peu à peu devenu indissociable du droit du peuple palestinien à une vie digne dans un État », ajoute Filiu dans son livre.

Mitterrand arrive en Israël porteur d’une riche histoire commune avec ce jeune pays. Il est l’héritier d’une alliance stratégique de la France avec Israël, impulsée par la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ancêtre du Parti socialiste (PS), et membre de l’Internationale socialiste aux côtés du parti travailliste israélien, fondateur de l’État. Alliance qui déboucha sur l’expédition de Suez en 1956.

Au nom de cette alliance, les gouvernements à couleur SFIO où Mitterrand a été ministre avant l’arrivée de De Gaulle au pouvoir ont activement soutenu l’État hébreu : ventes d’avions de combat, participation à l’aventure de Suez, et surtout aide déterminante à la création de l’arme nucléaire israélienne. Pour les pays arabes, la France était d’abord une puissance coloniale. Mitterrand entre dans le conflit du Proche-Orient avec la réputation de l’homme qui, ministre de l’intérieur, déclara « l’Algérie, c’est la France », et qui, ministre de la justice, envoya à la guillotine plus de cinquante combattants de l’indépendance algérienne.

L’Internationale socialiste, cadre de contacts

Si le président n’a aucune affinité avec les Arabes, une sorte de mystique léguée par une éducation catholique et livresque lui fait voir Israël comme le continuateur de l’histoire du peuple juif tout entier. Au Parlement de Jérusalem, il salue les « représentants d’un peuple noble et fier… sur sa terre et chez lui ». Pendant son séjour, il multiplie les références bibliques. Les Arabes — et les Palestiniens en particulier — n’entrent pas dans cet imaginaire. Pourtant, quand il est élu « François Mitterrand est déjà fort d’une expérience palestinienne bien plus nourrie que celle des autres hommes politiques français », écrit Jean-Pierre Filiu. Il s’est rendu sur place à Gaza en 1972, et à Hébron en 1976. Il a rencontré en tant que premier secrétaire du PS les maires palestiniens de ces villes et d’autres personnalités. Ils seront reçus à Paris en 1980. Après l’élection présidentielle, et juste avant la visite d’État en Israël, les maires d’Hébron et de Halhoul sont reçus à l’Élysée. Les deux édiles ont été alors expulsés par Israël.

Par ailleurs Mitterrand a déjà rencontré une première fois très discrètement Yasser Arafat en 1974, lors d’un voyage au Caire. Dans cette période, les relations avec les travaillistes israéliens sont bien sûr au beau fixe ; mais c’est justement cette amitié qui a permis à Mitterrand de plaider la cause des Palestiniens, argumente Leïla Shahid. Dans l’Internationale socialiste, il y a aussi des partis arabes. « L’Internationale socialiste a joué un rôle très important dans le rapprochement. Il y avait des gens qui étaient beaucoup plus propalestiniens que François Mitterrand, comme Bruno Kreisky, le chancelier autrichien, ou Olof Palme, le premier ministre suédois, et des gens qui étaient beaucoup plus pro-israéliens explique Leïla Shahid. Mitterrand y a en effet joué un rôle très pédagogique. C’était le cadre idéal pour des rencontres israélo-palestiniennes, longtemps avant la reconnaissance mutuelle. Nous y avons participé, nous et toute la gauche arabe, et les partis israéliens, les travaillistes, le Meretz… J’ai eu des conversations approfondies avec Pierre Mauroy, pas seulement quand il était premier ministre mais avant, quand il était maire de Lille. Cela lui a permis de comprendre Yasser Arafat, les Palestiniens, ce qu’ils avaient vécu, ce qu’ils voulaient faire, s’ils étaient antisémites ou antisionistes, s’ils étaient des nationalistes obtus, des gens modernes ou des arriérés ».

S’ajoute à cette expérience politique, pour François Mitterrand, la conviction que la France doit continuer à jouer un rôle particulier dans la région. Elle ne se pose « ni en arbitre ni en médiateur », mais elle fait partie « du petit nombre de pays qui par leur position, leur poids historique, leurs amitiés, leurs intérêts ont de longue date été désignés comme les interlocuteurs traditionnels des peuples du Proche-Orient ».

La Légion étrangère française à la rescousse

Le président français va suivre cette longue tradition de diplomatie appuyée par des moyens militaires. En cette année 1982, il soutient les accords de Camp David par l’envoi d’un détachement aérien français au sein de la force multinationale chargée de contrôler la restitution du Sinaï par Israël à l’Égypte. Cinq mois après sa déclaration à la Knesset, des militaires français débarquent de nouveau dans la région, pour sauver physiquement Yasser Arafat des mains des Israéliens. Le 30 août 1982, la Légion étrangère évacue par la mer le chef de l’OLP de Beyrouth assiégée par l’armée d’Israël. Les États-Unis et le gouvernement libanais sont aussi dans la boucle, mais les diplomates français se sont battus pied à pied pour obtenir que le leader palestinien puisse partir dans la dignité sur des navires grecs avec 10 000 combattants en armes. L’évacuation est protégée par les militaires français, les seuls à qui Arafat fait réellement confiance. Arafat est accompagné par l’ambassadeur Paul-Marc Henry. L’Élysée suit en direct. « L’été 1982, Mitterrand passe la moitié de son temps, je n’exagère pas, à gérer la crise de Beyrouth. Jamais on ne retrouvera un tel investissement dans la question palestinienne », raconte Jean-Pierre Filiu.

Les relations entre la France et Israël sont alors extrêmement tendues. Peu de temps auparavant, protestant contre les ravages des bombardements israéliens sur la capitale libanaise, Mitterrand a prévenu qu’il n’accepterait pas des « Oradour1 à Beyrouth ». Devant les protestations israéliennes, l’Élysée a renvoyé sèchement Tel-Aviv « à la réalité des faits ».

En 1983, nouveau sauvetage, cette fois de la ville libanaise de Tripoli, encerclée par les forces syriennes et des factions palestiniennes opposées à Arafat. « En prenant ces deux décisions, il a permis à l’OLP de survivre. C’est grâce à lui que la suite a été possible jusqu’aux accords d’Oslo et à la création de l’Autorité palestinienne », estime Leïla Shahid.

La charte de l’OLP, « c’est caduc »

Mitterrand ne cesse ensuite de se porter au secours politique du leader palestinien. Après avoir pesé pour que Yasser Arafat soit reçu par le Parlement européen à Strasbourg, François Mitterrand est le premier président du camp occidental à l’accueillir officiellement en 1989, avec tout l’apparat d’une visite d’État : logement dans le luxueux hôtel Crillon à Paris, motards, dîner de gala et ouverture du Louvre en pleine nuit pour le leader palestinien. Une visite marquée par un mot resté célèbre. Devant les caméras de TF1, Yasser Arafat sort un lapin de son keffieh. Le terme lui a été suggéré le matin même par la présidence française : la charte de l’OLP, « c’est caduc », dit le chef palestinien, en français. C’est à Paris que le chef palestinien enterre le texte fondateur de l’organisation, qui recommande « l’élimination de la présence sioniste et impérialiste », donc la destruction d’Israël. François Mitterrand insiste de plus en plus pour une solution à deux États, et pour que l’OLP soit reconnue seule représentante du peuple palestinien.

En réalité, la fameuse charte ne sert plus guère de guide à l’OLP, et l’organisation a reconnu implicitement Israël lors de son congrès d’Alger en novembre 1988. Elle y a accepté la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui garantit aux États de la région de vivre en paix. La France avait d’ailleurs validé cette avancée en conférant à la représentation palestinienne à Paris le statut diplomatique de « Délégation générale de la Palestine », le même que celui accordé au Québec. Mais les mots et les symboles comptent. Après les opérations militaires de 1982 et 1983, ils représentent le principal pouvoir de la France, sinon le seul.

En outre, et à côté de son bagage culturel et religieux, François Mitterrand partage avec Yasser Arafat un sens politique détaché des passions. « Yasser Arafat aurait pu être découragé par l’histoire de la SFIO et le rôle joué par Mitterrand comme ministre à l’époque ; mais cela ne l’a pas empêché d’avoir une vision stratégique. De même pour Mitterrand qui a compris l’importance de l’OLP et de son président », ajoute Leïla Shahid. Pour la diplomate palestinienne, les deux hommes se ressemblaient. « Mitterrand se livrait peu, ses collaborateurs et ses interlocuteurs devaient le comprendre entre les lignes. Arafat était pareil. Ces grands hommes politiques sont parfois autoritaires, mais ils savent qu’ils représentent une institution, pas eux-mêmes ».

L’ultime hommage devant la dépouille de Mitterrand

Pourtant c’est un autre président français, Jacques Chirac, qui reste dans les mémoires comme « l’ami des Arabes ». Grâce surtout au fameux esclandre du 22 octobre 1996 dans la Vieille Ville de Jérusalem, quand il menaça de « retourner à son avion » pour protester contre la pression de la police israélienne contre les journalistes qui l’accompagnaient, puis à l’accueil de Yasser Arafat mourant dans un hôpital parisien. L’image de « Chirac d’Arabie » irrite Jean-Pierre Filiu : « Chirac n’est pas l’ami des Arabes, c’est l’ami des dirigeants arabes, des présidents, et Arafat ne l’était pas vraiment. Quand Arafat vient à Paris en 1989, Chirac, maire de la ville, est aux États-Unis pour ne pas avoir à le recevoir ». Une attitude qui fut aussi celle de certains socialistes comme Laurent Fabius, alors président du Parlement et qui se trouva une mission à l’étranger lors de cette visite.

Ensuite, à partir de la présidence Chirac en 1995, l’activisme de la France s’arrête. Les accords d’Oslo se délitent. François Mitterrand est très malade, et meurt le 8 janvier 1996. Au moment de l’annonce du décès, Yasser Arafat vole vers Paris. Leïla Shahid lui apprend la nouvelle à l’aéroport. Il exige de se rendre au chevet du mort. « Danielle et les fils acceptent. Il est le seul chef d’État admis dans l’intimité, raconte-t-elle. On envoie la délégation à l’hôtel et on va directement à l’appartement, près des Invalides avec le chef de sa sécurité. Arafat se recueille dans la chambre, uniquement éclairée par une petite bougie. Mitterrand semblait dormir. Yasser Arafat a prié avec beaucoup d’émotion. Il était croyant, il tenait à faire ce geste ».

1NDLR. Oradour-sur-Glane était un village français de la Haute-Vienne dont la population a été presque entièrement massacrée par les SS allemands le 10 juin 1944 en représailles contre les actions de la Résistance.

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