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Moins d’enfants pour l’Algérie

La transition démographique s’achève

Avec un temps de retard sur ses voisins tunisien et marocain, l’Algérie s’achemine vers une faible fécondité, une faible mortalité et une faible croissance démographique. La guerre d’Algérie dans les années 1950, puis la guerre civile dans les années 1990-2000 ont retardé cette transition démographique qui se met désormais en place dans tout le Maghreb.

L’Algérie, à l’instar des pays du Maghreb, entre dans la seconde phase de la transition démographique. Les taux de croissance de la population baissent parce que la fécondité diminue. Dans une première phase, la baisse de la mortalité conjuguée au maintien de la fécondité à un niveau élevé ont induit des taux de croissance inédits dans l’histoire du pays. Malgré un relèvement récent de la natalité et de la fécondité, leur baisse sur le long terme résulte d’une double révolution, matrimoniale et contraceptive. Tous les indicateurs de nuptialité et de fécondité le suggèrent : de profonds changements du modèle familial traditionnellement dominant sont en cours. Globalement, de la famille nombreuse on passe à un modèle plus restreint et nucléarisé, en raison sans doute de conditions de vie difficiles (emploi, logement, coût de la vie...), mais aussi de l’urbanisation et de changements culturels profonds. Au niveau national, on n’en est certes pas (encore) à deux enfants par couple ; une grande diversité des normes et des comportements en matière de reproduction se maintient toujours, le désir d’enfants reste puissant et l’image de la famille très valorisée. Mais la demande d’enfants recule un peu partout.

Progrès sanitaires et alimentaires

La transition démographique est le passage d’un état où la fécondité et la mortalité sont élevées à un autre où la fécondité, la natalité et la mortalité sont faibles et s’équilibrent. En général, elle s’opère en deux étapes : la première est marquée par une baisse de la mortalité (notamment infantile) et une fécondité toujours élevée, d’où de forts taux de croissance de la population. Au cours de la seconde phase, la fécondité amorce une baisse jusqu’au seuil de remplacement des générations et induit de faibles taux de croissance de la population. En résumé, la transition démographique s’achève au moment où les couples utilisent la contraception.

À l’origine de la baisse de la mortalité, les progrès sanitaires et alimentaires. L’amélioration de l’hygiène, la disparition des famines, des rations alimentaires plus équilibrées, un plus grand accès aux soins médicaux entraînent un recul du nombre de décès. Les maladies infectieuses ne sont plus la cause principale des décès.

En Algérie, la baisse de la mortalité a été entamée à la fin des années 1940 et n’a été contrecarrée que par la guerre d’indépendance et les affrontements armés des années 1990. Au début des années 1950, les taux de mortalité avoisinent 15 ‰, la natalité approche 45 ‰, ce qui donne des taux de croissances supérieurs à 3 ‰. D’où l’explosion démographique qui s’en est suivie. Entre les recensements de 1966 et 2008, la population totale passe de 11 à 34,8 millions. Elle atteint 38,7 millions d’habitants au 1er janvier 2014. Selon les projections des Nations unies, la population devrait atteindre, en 2050, 51,2 millions d’habitants.

Le recul de la mortalité, en particulier infantile, enregistré depuis cinquante ans, s’est traduit par un gain considérable de l’espérance de vie. Inférieure à 45 ans au début des années 1950, elle est désormais supérieure à 75 ans à la naissance.

Une baisse de la fécondité tardive mais très rapide

En Algérie, il a fallu attendre le milieu des années 1980 pour que la fécondité amorce une baisse, devenue ensuite relativement rapide. Comme au Maroc et en Tunisie, mais plus tardivement, elle est remarquable depuis une vingtaine d’années. Les trois pays ont une fécondité générale très élevée au début des années 1960 (entre 7 et 8 enfants par femme), avec une absence totale de contraception et de contrôle des naissances. L’Indice synthétique de fécondité (ISF) en Algérie dépasse même 8 enfants par femme en 1970. Comme le montre le tableau 2, la Tunisie est le premier pays à voir baisser sa fécondité, dès la mise en place de programmes de planification familiale vers la fin des années 1960. Le recul y est régulier - jusqu’à 2,1 enfants par femme actuellement. Le Maroc suit, la fécondité générale y est passée en une trentaine d’années de 6 à 2,8 enfants par femme.

L’Algérie, comme la Tunisie et le Maroc, est en voie d’achever sa transition de fécondité, malgré une remontée ces dernières années selon l’état-civil : 2,2 en 2002 puis 2,8 en 2008, au-dessus de 3 en 2012 pour redescendre à 2,93 en 2013. La fécondité des femmes a diminué sensiblement à tous les âges, mais à des rythmes divers. Le recul le plus prononcé se produit chez les moins de 29 ans (forte augmentation du célibat à ces âges). En milieu rural, il suit rapidement le déclin en milieu urbain. Les comportements reproductifs sont très proches, l’Indice synthétique de fécondité est de 2,5 dans le monde rural contre 2,2 en milieu urbain (tableau 1).

Tableau 1. Évolution de l’indice synthétique de fécondité générale en Algérie de 1970 à 2006 selon le milieu d’habitat (Source : Office national des statistiques, ONS)
Année de l’enquête Urbain (1) Rural (2) Total Rapports (%) 2/1
1970 7,3 8,5 8,1 116
1986 4,5 7,1 6,3 158
1992 3,6 5,3 4,4 147
1998 2,4 3,0 2,7 125
2002 2,0 2,5 2,2 125
2006 2,2 2,4 2,3 109

Ces changements démographiques s’opèrent à la faveur des transformations économiques qui ont accompagné l’indépendance. L’économie coloniale, axée sur les exportations agricoles et les matières premières — conjuguée à l’importation de produits manufacturés — a laissé place à une économie plus diversifiée mais dépendante de la rente pétrolière. L’industrialisation, la réforme agraire et les grands chantiers d’infrastructures ont transformé les campagnes et accéléré l’exode rural provoqué par la colonisation et la guerre. Cette mutation économique s’est accompagnée de la généralisation de la scolarisation des populations masculines et féminines. Les transformations économiques, sociales et spatiales (urbanisation accélérée) accompagnent alors la croissance économique.

Le recul des prix pétroliers au milieu des années 1980 affecte considérablement les finances du pays. Combiné à la dette extérieure, il provoque une crise profonde. Parallèlement, la baisse de la fécondité s’amorce. Les couples, privés du filet social permis par la manne pétrolière, ont-ils limité ou reporté les naissances ? L’usage de la contraception moderne dans les couples mariés serait l’élément fondamental de la baisse de la fécondité. Moins d’enfants, mais mieux nourris et plus éduqués : ce choix l’emporterait-il sur celui du nombre pour assurer la descendance face à une mortalité infantile en recul ? Cette hypothèse résiste-t-elle à une analyse approfondie des déterminants de la baisse de la fécondité ?

L’analyse démographique porte sur les déterminants proches et intermédiaires de la fécondité : « Le niveau de la fécondité générale d’une population à un moment donné dépend à la fois de ses normes et pratiques en matière d’âge au mariage, d’allaitement, d’abstinence sexuelle post-partum, d’avortement et bien sûr de contraception (d’espacement et d’arrêt). Un mariage précoce des femmes, une absence totale de contrôle des naissances dans le mariage, une abstinence sexuelle post-partum assez courte, un allaitement prolongé constituaient le modèle traditionnel des déterminants proches1 de la fécondité dans le monde arabe et musulman. Il conduisait à des fécondités générales et légitimes très élevées, autour respectivement de 8 et 10 enfants, et à des intervalles entre naissances assez courts, de l’ordre de 24 mois » (Tabutin, 2005).

Le recul de l’âge au mariage

L’élévation de l’âge au mariage a joué un rôle fondamental dans la baisse de la fécondité en Algérie ainsi que dans les pays voisins. Historiquement, le mariage précoce était dominant. Pour y mettre fin, l’âge légal au mariage des filles est d’abord fixé à 15 ans puis à 18 ans2. L’âge au mariage des femmes est estimé à 28 ans lors du recensement de 1998 et à près de 30 ans en 2004 ; il est supérieur au Maroc (26 ans) et proche de la Tunisie (30 ans). Que les hommes se marient à plus de 30 ans en moyenne n’est pas une nouveauté au Maghreb, mais que les femmes se marient de plus en plus tard est un changement radical. Personne n’aurait, au lendemain de l’indépendance, imaginé que l’âge au mariage des Algériennes atteindrait un niveau aussi élevé. En l’espace de trois décennies, les femmes ont retardé de près de 10 ans l’âge de leur premier mariage et les hommes de plus de 8 ans.

Les derniers recensements indiquent une augmentation considérable de la proportion des célibataires chez les 15 ans et plus en Algérie, une évolution similaire à celle de la Tunisie3. Au recensement de 1966, neuf filles sur dix étaient déjà mariées dès l’âge de 25 ans. Au recensement de 1998, soit 32 ans plus tard, c’est le cas de moins d’une fille sur quatre.

Or, le recul de l’âge au mariage pèse sur la natalité et la fécondité. Les conditions économiques s’améliorant, le nombre des mariages augmente et conduit à une hausse de la natalité : ainsi, depuis 2000, le nombre des naissances est passé de 589 000 à 978 000 en 2012. Une légère baisse du nombre des naissances est enregistrée en 2013 (963 000). Sa poursuite dans les prochaines années signifierait que le rattrapage est terminé et une nouvelle phase s’ouvrira. D’autant que la fécondité dans le mariage reste élevée malgré la baisse constatée.

Le tableau 2 compare les indices synthétiques de fécondité générale et légitime4 pour les années 1990.

Des pratiques de contraception

L’évolution de la fécondité dans le mariage dépend fondamentalement des pratiques de limitation des naissances par la contraception moderne ou traditionnelle. Or, la fécondité dans le mariage reste toujours relativement élevée dans les trois pays cités, qu’ils disposent de ressources pétrolières ou pas. En Algérie, où la fécondité générale est aujourd’hui très basse (2,2 enfants), la fécondité légitime est encore à 6 enfants. Certes, elle a fortement baissé, passant de 11 enfants en 1970 à 8,3 en 1992 puis à 6, résultat d’une pratique accrue de la contraception chez les couples mariés. Cette tendance est un indice d’une pratique accrue de l’espacement entre naissances. Au vu de données récentes, l’intervalle entre deux naissances aurait sensiblement augmenté : calculé sur l’ensemble des femmes de 15-49 ans, le dernier intervalle médian est de 42 mois en Algérie et au Maroc, alors qu’il était à 24 mois par le passé. Si l’espacement des naissances a contribué à la baisse de la fécondité, ce n’était pas la finalité recherchée en Algérie, qui visait une meilleure santé des mères et des enfants.

Tableau 2. Indices synthétiques de fécondité générale et légitime dans les années 1990 (source : Tabutin, 2005)
Pays Date enquête Fécondité générale Fécondité légitime
Algérie 2002 2,2 6,0
Maroc 1995 2,4 5,2
Tunisie 1995 2,6 6,1

Nous avions un modèle de type malthusien dominant5, n’excluant pas des pratiques néo-malthusiennes devant la diminution des ressources. Confrontée à la diminution de la redistribution sociale faute de rentrées pétrolières, la population reporte ses mariages et par la suite les premières naissances6. Les conditions économiques s’améliorant, le nombre de mariages s’accroît, puis celui des naissances. Il s’ensuit évidemment une légère hausse de l’ISF qui sera suivie par une reprise de la baisse sous l’effet d’un usage de plus en plus important de la contraception moderne. L’Algérie connaîtra alors un modèle néo-malthusien dominant. L’usage de la contraception permettra aux couples de décider du nombre de leurs descendants en fonction des moyens dont ils disposeront pour assurer les meilleures conditions de santé et d’éducation.

1Ces déterminants sont qualifiés de «  proches  » par rapport aux déterminants dits «  lointains  » (ou «  de fond  ») que sont l’éducation, l’urbanisation, la mortalité, le système de production économique, la religion... On les qualifie aussi de «  variables intermédiaires  » de la fécondité.

2Par le Code de la famille en 1984.

3En Tunisie, la proportion des femmes célibataires âgées de 25 à 29 ans est passée de 37,7 à 52,9 % entre 1994 et 2004.

4L’indice synthétique de fécondité générale (ISF) est le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait durant toute sa vie féconde les conditions de fécondité du moment. L’indice de fécondité légitime est le nombre d’enfants qu’aurait une femme qui demeure mariée de 15 à 49 ans dans les conditions de fécondité du moment. Nous l’avons calculé en sommant les taux publiés de fécondité par durées de mariage.

5NDLR. Au sens strict, le malthusianisme désigne la théorie de l’économiste anglais Thomas Malthus (1766-1834), selon laquelle la population d’un pays augmente toujours plus vite que la production des ressources nécessaires pour assurer son alimentation et plus généralement son existence. En conséquence, il prône une restriction de la natalité pour éviter les famines dues à la surpopulation. Le terme est aujourd’hui souvent utilisé pour qualifier toute politique de limitation des naissances. Les néomalthusiens, prenant acte de l’épuisement programmé des ressources et des matières premières en font un droit et un devoir par rapport à l’avenir.

6L’âge moyen à la maternité est de 31 ans, selon une enquête de l’ONS de 2007.