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Nouveau gouvernement, vieille crise financière en Tunisie

Sous les fourches caudines de la finance internationale ?

La Tunisie a un nouveau gouvernement, qui comprend des représentants d’Ennahda à des postes mineurs, mais toujours pas d’argent. Ses créanciers, qu’ils soient multilatéraux ou privés, ne lui font pas de cadeaux et la nouvelle équipe n’a pas la partie facile. « L’exception tunisienne » tant vantée n’a visiblement pas cours chez les financiers.

Habib Essid, 66 ans, la carrure d’un joueur de rugby et la courtoisie d’un vieux serviteur du Makhzen, a dû s’y reprendre à deux fois pour former son gouvernement, perdant au passage auprès de l’opinion une bonne partie d’une crédibilité déjà modeste au départ. La première formule, appuyée sur deux partis, Nidaa Tounès (87 sièges) et l’Union patriotique libre (UPL) (16 sièges), n’atteignait pas, à quelques voix près, la majorité requise de 109 sièges. « Ce n’était qu’un ballon d’essai », a lâché le premier ministre pressenti devant des journalistes éberlués. La seconde combinaison, qui a « embarqué », contre le vœu de nombreux électeurs de Nidaa Tounès, les islamistes d’Ennahda (69 sièges) et une petite formation libérale plus ambitieuse que dangereuse pour ses alliés, Afek Tounes (8 sièges), a obtenu le 6 février la confiance de 166 députés sur 217 contre 30 votes hostiles constitués, pour l’essentiel, d’une bonne partie de la gauche, du Front populaire (14 sièges), de partisans de l’ancien président de la République Moncef Marzouki (5 sièges) et d’indépendants.

Vingt-cinq ministres et secrétaires d’État appartiennent aux quatre partis de la coalition gouvernementale, presque autant sont des « compétences » sans appartenance connue à une formation politique. L’art de la combinaison parlementaire est récent en Tunisie et l’opinion comprend mal que les adversaires d’hier, qui se vouaient aux gémonies à l’automne, se retrouvent sur les mêmes bancs du conseil des ministres. L’attelage est pourtant inégal : Nidaa Tounès, de fait le parti du président de la République Béji Caïd Essebsi, domine de la tête et des épaules Ennahda qui n’a qu’un seul ministre chargé de l’épineux portefeuille de l’emploi (en réalité du chômage, qui frappe plus de 15 % de la population active) et trois secrétaires d’État. Discrète faveur, Mohamed Najem Gharsalli, l’ancien gouverneur de Mahdia, qui occupe le stratégique ministère de l’intérieur, n’est pas hostile aux islamistes.

Dès son arrivée aux affaires, le nouveau gouvernement s’est trouvé confronté aux difficultés fiscales et financières chroniques du pays. Dans le sud, la population qui vit — plutôt bien — de la contrebande des produits alimentaires subventionnés exportés vers la Libye, s’est soulevée 48 heures après le vote de confiance contre la « taxe de sortie » de 30 dinars (environ 13 euros) adoptée avant son arrivée qui frappe tous ceux qui quittent le territoire tunisien. Une caserne de la Garde nationale a été incendiée à Dehiba, un manifestant est mort, la grève générale a paralysé la frontière tuniso-libyenne. Marzouki, qui a obtenu une bonne partie de ses voix à l’élection présidentielle de décembre dernier dans le sud d’où sa famille est originaire, a protesté contre la répression : « Le commerce parallèle et la contrebande détruisent l’économie nationale, mais c’est la seule alternative et le seul moyen de subsistance des habitants… » Au contraire, le Centre international des études stratégiques, sécuritaires et militaires (Ciessm), proche des forces de l’ordre, y voit la main des « barons de l’informel » gênés dans leur business.

Un budget financé par l’endettement

Pour faciliter le retour au calme, un ancien ministre des finances de la majorité d’hier, Slim Besbes, propose d’exonérer les ressortissants maghrébins de la fameuse taxe de 30 dinars. Son successeur lointain suivra-t-il son conseil ? Slim Chaker, entré en politique après la Révolution et chargé du programme économique de Nidaa Tounès — petit-fils d’un dirigeant nationaliste de Sfax, Hédi Chaker, assassiné par la Main rouge1 et fils d’un ministre de la justice de Habib Bourguiba — n’a pas trop de dinars. Difficile de renoncer à une recette si minime soit-elle alors que 30 % du budget est financé par l’endettement (passé de 45 à 62 % du PIB en quatre ans) et l’hémorragie des produits de première nécessité (pain, semoule, huile) coûte si cher à l’État2 que freiner la contrebande est devenue une urgence.

Le Trésor public est en difficulté chronique et l’emprunt obligataire international lancé le 27 janvier dernier qui l’a momentanément renfloué fait l’objet de sérieuses contestations. Les jeunes refusent de payer demain les bêtises de leurs anciens, les experts dénoncent son coût (un taux d’intérêt de 6 % et un risque de change élevé) et la commission des finances de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), présidée par une députée de l’opposition, a son mot à dire avant que l’Assemblée elle-même se prononce. Mais quelle qu’en soit la suite politique et parlementaire, la crise des finances publiques tunisiennes est là pour durer. La Loi de finances 2015 affiche, selon le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie qui a organisé l’emprunt, « un déficit budgétaire qui atteindra le chiffre record de 7,5 milliards de dinars (8,5 % du PIB) »3. Faute d’un marché financier national suffisamment organisé et profond pour y faire face, l’argent ne peut venir que de l’extérieur. Mais d’où ? Il n’y a pas de trésor caché et les fonds repérés par SwissLeaks en Suisse chez HSBC ne font pas le poids (52 millions de dollars).

D’où viendra l’argent ?

Sur les 2,821 milliards de dollars attendus pour boucler le budget 2015, plus des deux tiers doivent être apportés par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD) et l’Union européenne. Mais des incertitudes planent sur la date effective du versement de ces fonds. « Elles proviennent du fait que ces appuis budgétaires sont assujettis plus que jamais à l’adoption par la Tunisie d’un paquet de réformes économiques et financières dont la plupart passe par le vote de lois que le Parlement tarde à promulguer »4. L’accord signé avec le FMI en février 2013 prévoit un certain nombre de réformes structurelles forcément contestées devant lesquelles la précédente Assemblée a calé et qu’il échoit à l’ARP d’adopter. Le versant politique de l’exception tunisienne a beau enthousiasmer les dirigeants occidentaux déçus par ailleurs du Printemps arabe, aucune exception financière aux règles du « Consensus de Washington » n’est prévue. Sur le Vieux Continent, Bruxelles oriente ses concours en priorité vers l’Ukraine au bord de la faillite et Paris n’a pas d’argent.

Les 565 millions de dollars attendus du placement des sukuk, ces produits financiers censés respecter l’interdiction coranique de l’intérêt, se révèlent de plus en plus un mirage. Les conditions techniques et financières de leur émission n’en sont pas remplies et toutes ne dépendent pas de Tunis. Enfin, l’Algérie et la Turquie, qui avaient versé 300 millions de dollars en 2014, ne semblent pas prêtes à rééditer leur geste cette année. Quant aux pétromonarchies absolues du Golfe, déjà absentes en 2014, elles ne donnent pas l’impression de vouloir encourager plus que cela la première expérience parlementaire arabe.

À l’évidence, les décideurs tunisiens n’avaient pas le choix, l’emprunt obligataire de 1 milliard de dollars était le seul expédient disponible sur le marché pour payer les fonctionnaires et faire face aux dépenses courantes de l’État au 1er semestre 2015. Cette impitoyable réalité des chiffres convaincra-t-elle l’opinion et une majorité de députés ? Ils ont le choix entre avaler la potion amère de l’emprunt obligataire et des conditions du FMI ou aggraver dramatiquement la crise financière tunisienne.

1La Main rouge était une organisation criminelle française responsable de plusieurs assassinats politiques en Tunisie peu avant l’indépendance, dont celui de Farhat Hached, le fondateur de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). L’organisation aurait été liée à certains secteurs des services secrets français de l’époque.

2L’enveloppe allouée aux dépenses de compensation inscrites au budget 2015 est de l’ordre de 3 742 millions de dinars (18 % des dépenses de fonctionnement) contre 4 455 l’année précédente (−16 %). Une enveloppe de près de 1 862 MD ira à la compensation des hydrocarbures (2 573 MD en 2014). La compensation des produits de base est de l’ordre de 1 500 MD, le transport public est compensé à hauteur de 416 MD. Si le prix du baril reste toute l’année au niveau enregistré en janvier (47 dollars), la subvention aux hydrocarbures pourrait être ramenée à 200 MD.

3Note d’information sur l’emprunt obligataire, BCT, 5 février 2015.

4Ibid.