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Offensive sécuritaire au Maroc

Quand le terrorisme sert d’alibi

Psychose ou réalité, le Maroc a passé cet été sous le signe de l’insécurité. Des batteries antiaériennes ont été installées jusque sur les plages pour protéger l’espace aérien contre d’éventuels avions-suicide. Le ministère de l’intérieur durcit son dispositif pour intercepter — si jamais ils reviennent — les quelque 1500 combattants de l’organisation de l’État islamique d’origine marocaine présents au Levant. Et suivant l’exemple français, une surveillance accrue d’Internet et des mesures drastiques qui menaceraient les libertés individuelles ne sont pas exclues. Pourquoi ce raidissement ?

L’alerte antiterroriste bat des records au Maroc depuis le début du mois d’août. Progressivement, à partir de la mi-mai, les mesures de sécurité ont été renforcées : nombreux barrages sur les routes pour contrôler les véhicules, recrudescence des enquêtes policières de proximité, déploiement de canons antiaériens sur les sites réputés « stratégiques » dans les grandes villes du royaume. L’élément déclencheur ? Un rapport de la CIA selon lequel plusieurs avions seraient tombés aux mains d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et du groupe Ansar Al charia. Couplé avec les menaces proférées contre le royaume par l’organisation de l’État islamique1, l’état d’alerte est monté d’un cran le 29 mars, lorsque la chaîne Al-Arabiya les a relayées. Pourtant, ce n’est pas la première fois que le Maroc est menacé par des groupes djihadistes, dont AQMI, mais jusqu’à présent ces bravades n’avaient pas dépassé le stade du verbe. Cependant, pas un mois ne se passe sans que la Direction générale de la sûreté du territoire (DGSN) n’annonce publiquement le démantèlement d’une cellule terroriste. La dernière en date remonte au 12 septembre où sept individus suspectés d’enrôler des volontaires pour l’EIIL ont été interpellés à Fès.

Autre rumeur persistante, le dispositif antiaérien serait lié à une énième crise algéro-marocaine. Les relations entre les deux capitales se sont tendues le 11 août dernier lorsqu’un responsable algérien s’est publiquement inquiété des tonnes de cannabis soi-disant déversées sur l’Algérie. Ce que la presse algérienne s’est empressée de relater avec de gros titres. Depuis, le ministère marocain de la communication dit y avoir recensé une moyenne de cinq articles « anti-marocains » par jour entre juin 2013 et juin 2014. Une véritable guerre médiatique s’en est suivie, ponctuée par une sortie du ministre marocain de l’intérieur sur « des saisies importantes de psychotropes » venus du pays voisin. Mais factuellement, rien ne matérialise cette thèse de « veille de guerre » entre les deux pays ; l’Algérie elle même n’a-t-elle pas déployé des dispositifs anti-aériens dans l’est Constantinois, loin de la frontière marocaine ? Si le pire n’est pas crédible au moins dans l’immédiat, les deux régimes n’ont sans doute pas voulu laisser passer l’occasion de montrer leurs muscles et d’élever d’un cran la vigilance de leurs armées.

La Syrie et l’Irak se sont également invités dans le quotidien des citoyens. Cet intérêt n’est pas récent ; depuis l’apparition de la chaîne d’information qatarie Al-Jazira, les Marocains peuvent suivre en temps réel les actualités politiques en Orient. Ainsi, à chaque événement grave, il n’est pas rare de voir les cafés de campagne se remplir de téléspectateurs accrochés aux images d’un drame si lointain et pourtant si proche. Aujourd’hui, les Marocains se sentent davantage concernés, davantage visés. Une ombre plane sur le pays.

Sur le pied de guerre depuis 2003

Coup de communication ou volonté de rassurer la population, Rabat se veut sur le pied de guerre contre le terrorisme depuis les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Stratégie qui positionne le Maroc comme un allié privilégié des États-Unis et de l’Union européenne. Mais la lutte s’éternise et peu à peu l’opinion s’interroge : le pays est-il réellement une cible ? Humainement, il est très impliqué dans les conflits du Moyen-Orient. Selon les dires du ministre de l’intérieur Mohamed Hassad, qui s’exprimait le 15 juillet dernier devant les parlementaires, le nombre de combattants marocains en Syrie et Irak serait de quelque 1 500 personnes, dont plus de 200 binationaux. Une première conclusion s’impose : le Maroc n’est qu’une cible potentielle mais il demeure un réservoir de combattants pour l’organisation de l’État islamique et serait même son troisième pourvoyeur de chair à canon, selon les services de renseignement américains.

Si la lutte contre le terrorisme est un secret officiel bien gardé, l’actualité et les analyses des observateurs permettent d’en dresser un premier bilan. Historiquement, le Makhzen — l’appareil administratif — « est très doué pour contrôler ce qui se passe dans le pays, et même dans les maisons », explique Hamid Ajama, professeur à l’université Cadi Ayyad de Marrakech. Recourir à des mouchards et à des infiltrés est ici une vieille pratique et le Maroc n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Reste qu’infiltrer les réseaux terroristes expose les agents au risque d’endoctrinement, et les « Services » s’inquiètent de retrouver des agents doubles dans leurs rangs, malgré leur expérience.

Paranoïa organisée

De ce fait, la technologie informatique est aussi employée. Le directeur du Réseau de défense des libertés Hisham Almiraat relève la mésaventure du groupe de cybermilitants Mamfakinch2, victimes d’un logiciel espion « qui montre l’ampleur des moyens déployés pour surveiller le web. Le logiciel espion détecté dans leurs ordinateurs est vendu à 2,5 millions de dollars. Je doute fort qu’un internaute puisse investir une telle somme ! De plus, le site reflets.info3 révélait que le Maroc se portait acquéreur au même moment de logiciels de surveillance informatique divers ».

Pour les anciens du groupe dissident, la paranoïa est palpable, aucun des systèmes de communication en vogue n’est à l’abri des « grandes oreilles », des plus connus (Skype) aux plus populaires (Google talk). Pour eux, les Marocains sont sous surveillance et la lutte contre le terrorisme sert de prétexte dans l’ambiance de peur entretenue par les médias plus ou moins officiels. Les visites sur le web sont surveillées, à l’image de ce que fait la National Security Agency (NSA)4 qui est supposée avoir fait école au Maroc.

Abdelhakim Aboullouz, chercheur du centre Jacques Berque, a une autre inquiétude : « Si le Makhzen récupère les anciens militants salafistes rentrés dans le rang, il ne connaît pas la nouvelle vague, ni ses réseaux de financement qui évitent le système bancaire, ni ses organigrammes et encore moins ses leaders ». Curieusement, depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes du Parti justice et développement (PJD), le projet de produits financiers islamiques a enfin abouti, malgré l’opposition notoire du gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri5. S’agit-il de traquer plus facilement les mouvements de fonds des réseaux qui évitent le système financier classique ?

« Coupables sous d’autres cieux »

À terme, le retour des combattants marocains de l’organisation de l’État islamique sera aussi problématique que l’a été celui des « Afghans », entraînés dans les camps d’Al-Qaida il y a plus de dix ans. Déjà, des voix s’élèvent pour demander le contrôle de ceux des ressortissants du royaume qui « se sont rendus coupables d’actes terroristes sous d’autres cieux ». Elles ont été entendues. À peine le ministre de l’intérieur promettait-il de surveiller les allées et venues des djihadistes que la presse arabophone rapportait l’arrestation, le 2 septembre, d’un soldat marocain par la brigade nationale de la police judiciaire pour ses liens supposés avec l’organisation de l’État islamique. L’organisation recruterait dans les Forces armées royales (FAR) comme chez les civils. L’inquiétude nourrit une paranoïa croissante dans la population, le site reflets.info souligne l’ampleur de la menace, sans que les autorités puissent la rassurer en neutralisant les réseaux de recrutement.

Une partie de la société civile redoute un renforcement de la surveillance tandis que l’autre l’appelle de ses vœux, même au prix d’un recul des libertés individuelles, comme ce fut le cas dans des démocraties bien assises ou émergentes. « La lutte contre le terrorisme a justifié des brimades contre des suspects et leurs familles. Chaque alerte retarde d’autant la démocratisation du pays. Sans oublier que les policiers, en agissant brutalement, risquent de pousser les proches des djihadistes arrêtés dans les bras des terroristes par solidarité familiale, ou tout simplement, par vengeance », analyse M’Barek Afekouh, membre du bureau exécutif du Forum marocain pour la vérité et la justice. Il raconte à ce propos l’histoire de la djihadiste présumée Fatiha Mejjati, que la presse marocaine surnomme déjà « la veuve noire », soupçonnée selon la rumeur de préparer un attentat dans le royaume : « Elle venait témoigner aux réunions du Forum et dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux des salafistes. Des actes barbares leur auraient fait perdre la raison, témoignait-elle pendant les réunions, en parlant d’elle-même et d’autres terroristes présumés », poursuit-il.

C’est l’éternelle question de la poule et de l’œuf : la répression aurait-elle poussé certaines de ses victimes dans les filets du terrorisme ? Pour Afekouh, la défense des droits humains vaut pour les salafistes comme pour les « progressistes ». Cependant, même si le Maroc a, dit-on, abrité la torture « délocalisée » par des États « démocratiques », la récente relaxe d’un trafiquant de drogue torturé dans un commissariat change la donne. Ce jugement fera jurisprudence dans le pays, lutte contre le terrorisme ou pas !

1NDLR. Également appelé Da’esh (Daech), qui signifie "État islamique en Irak et au Levant" en arabe الدولة الاسلامية في العراق والشام ad-dawla al-islāmiyya fi-l-ʿirāq wal-shām mais qui est connoté négativement  ; État islamique en Irak et en Syrie  ; État islamique. Acronymes anglais : ISIS, ISIL ou IL.

2NDLR. Mamfakinch signifie «  on ne lâche rien  » en dialecte marocain. Mamfakinch.com est un site animé par un collectif de blogueurs et militants marocains. Il est né dans le cadre du mouvement du 20 février 2011 et se veut un média citoyen «  qui croit au droit à l’accès à l’information  ».

3NDLR. Site spécialisé, notamment consacré aux techniques de surveillance et au hacking.

4La NSA est la principale agence américaine chargée de la surveillance des échanges téléphoniques et internet de par le monde comme l’a confirmé l’un de ses agents en fuite, Edward Snowden.

5Les taux d’intérêts sont considérés comme de l’usure (riba) proscrite en islam et restent en marge du système bancaire islamique.