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Portrait

Oman. Ahmed Al-Khalili, un grand mufti hors norme

Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2020, le sultan Haytham a cultivé un subtil équilibre entre rupture et continuité avec le règne du fondateur de l’État moderne omanais, son cousin Qabous qui aura dirigé le sultanat pendant cinquante ans. Cette image de stabilité ne doit pas occulter la pression exercée par des milieux conservateurs, symbolisée par la latitude politique que s’est octroyé le grand mufti du sultanat, Ahmed Al-Khalili. Portrait.

Ahmed Al-Khalili, 2017
Mostafa Meraji/Wikimedia Commons

Ahmed Al-Khalili est depuis 1975 la plus haute autorité religieuse du sultanat d’Oman. Avec son allure frêle, sa voix haut perchée, son turban blanc assorti à sa tenue et sa barbe immaculée, le grand mufti s’est illustré ces derniers mois par des prises de position qui sont en rupture avec l’image de modération et de tolérance mise en avant par les autorités. Celles-ci sont aux fondements de la spécificité omanaise dans la péninsule Arabique, cultivée par l’État, les citoyens mais aussi par le regard extérieur. En faisant d’abord porter la responsabilité de la pandémie de Covid-19 sur les homosexuels, puis en saluant la victoire des talibans sur les États-Unis, enfin en prenant la tête d’une campagne demandant l’interdiction à Mascate d’une cérémonie d’un yogi indien en visite, Ahmed Al-Khalili occupe une fonction tribunitienne singulière qui répond sans doute aux attentes d’une part de la population moins progressiste que ne le sont les élites et dirigeants politiques.

De Zanzibar à Mascate

Né en 1942 à Zanzibar, en actuelle Tanzanie, Ahmed Al-Khalili a été d’abord formé par son père, commerçant arabe. Sa biographie publiée par l’association Al-Kalima Al-tayyiba chargée de diffuser les écrits du cheikh prétend qu’il est parvenu à mémoriser le Coran dès l’âge de 9 ans. Jeune adulte, il a ensuite vécu le traumatisme lié à la décolonisation dans cette île de l’océan Indien où les Omanais incarnaient la puissance impériale. La volonté d’émancipation des populations autochtones a produit en 1964 « un soulèvement communiste », dit la biographie, qui a frappé de nombreux Arabes dont la famille Al-Khalili, lignée prestigieuse de religieux originaires des montagnes autour de Bahla au sud-ouest de Mascate. Elle a alors fui l’Afrique à bord d’un bateau de la Croix-Rouge via Aden et Mumbai pour s’installer dans leur terre d’origine en Oman. Ces populations liées aux quelque 10 000 réfugiés qui ont quitté Zanzibar et les côtes est-africaines à la suite des violences, constituent encore, parfois par leur sang mêlé et leur usage commun du swahili, un groupe spécifique au sein de la société omanaise.

Ahmed Al-Khalili est certes héritier de cette histoire particulière, comme il l’a rappelé récemment dans un entretien au long cours diffusé en juin 2022 sur Al-Jazira1, mais il est surtout descendant d’une lignée qui a donné plusieurs imams, ces dirigeants autant politiques que religieux de la secte ibadite qui a dominé l’intérieur de l’Oman. L’imam, chef d’un État religieux dont les frontières géographiques ont évolué au fil de l’Histoire, était désigné, si ce n’est élu, au sein de la communauté de croyants, en particulier parmi certaines grandes familles tribales de lettrés. L’ibadisme s’est ainsi localement structuré autour de l’institution de l’imamat apparue au VIIIe siècle et qui a perduré jusque dans les années 1950. C’est alors qu’il a été défait militairement par les soutiens du sultan, dont les prétentions sont uniquement politiques et qui est issu de la dynastie Al-Bou Saïd, encore sur le trône aujourd’hui.

Lorsque Oman s’est trouvé unifié sous la bannière de Qabous à compter de 1970, la disparition de l’imamat n’a toutefois pas empêché de préserver la prééminence formelle de l’ibadisme dans le champ religieux. Pourtant, à l’échelle du pays, l’ibadisme n’est probablement pas majoritaire face au sunnisme, et le pouvoir veille à ne pas diffuser de statistiques de la répartition confessionnelle. Celle-ci est largement taboue, et il est inconvenant d’interroger un Omanais sur sa confession, sunnite, ibadite ou plus marginalement chiite. Il demeure qu’à travers l’institution du grand mufti mais aussi le ministère des Affaires religieuses, la projection d’un islam omanais générique est implicitement ibadite ou plutôt faussement œcuménique. Parallèlement, les piliers spécifiques de l’ibadisme, notamment l’imamat et le rapport particulier aux hadiths ont été largement mis de côté pour privilégier une image de tolérance religieuse et d’ouverture au monde. Celles-ci se voient valorisées à travers diverses activités de dialogue interconfessionnel sponsorisée par l’État ou dans la publication scientifique telle la revue Al-Tasamuh (la tolérance, en arabe) diffusée par le ministère des Affaires religieuses puis remplacée par Al-Tafahum (l’entente, en arabe).

Depuis 1975, Ahmed Al-Khalili a incarné sur le plan institutionnel la domination ambivalente de l’ibadisme en Oman, intégrant celui-ci dans des réseaux transnationaux et cherchant aussi à acquérir une assise internationale qui transcende les tensions entre les diverses écoles et branches de l’islam. C’est ainsi qu’il participe à la fondation Al-Bayt basée en Jordanie (sunnite) et est nommé vice-président de l’Union mondiale des savants musulmans, structure créée par Yusuf Al-Qaradawi (assimilé aux Frères musulmans) en 2004. Par ailleurs, il fut longtemps à la pointe de la contestation du salafisme, proposant par exemple un débat public théologique avec le mufti saoudien, ‘Abd al-‘Aziz Bin Baz dans les années 1980.

Un champ religieux sous contrôle

S’il a pu représenter au sein de l’État un courant conservateur, s’opposant publiquement à ses débuts à la diffusion de la télévision ou à l’autorisation de l’alcool dans le pays, le cheikh Al-Khalili a vu sa voix largement contrainte par l’exercice du pouvoir de Qabous. La mise à distance du rigorisme propre à l’ibadisme traditionnel a constitué un processus important de construction de l’identité nationale à travers le contrôle exercé par l’État sur le champ religieux. En échange, cette dynamique a offert aux élites religieuses ibadites un accès privilégié aux postes de pouvoir dans le champ, mobilisant aussi par exemple des ibadites maghrébins naturalisés omanais au sein des formations islamiques des universités publiques ou dans les ministères. La nomination même d’Ahmed Al-Khalili en 1975 à l’âge de 33 ans au poste prestigieux de mufti incarnait, rappelait-il dans l’entretien avec Al-Jazira, une volonté de Qabous de transformer et moderniser la classe des oulémas.

Bien davantage que dans d’autres États de la région, le contrôle exercé sur les acteurs religieux a réduit leurs expressions politiques et contestataires. Il est ainsi remarquable qu’aucune figure de l’islamisme armé transnational ne soit omanaise. C’est sans doute un cas unique à l’échelle du monde arabe, signalant tant l’efficacité des modes de contrôle et de répression, que certaines caractéristiques propres à la société elle-même, au rapport à la violence, à l’État ou aux normes sociales. La composante sunnite, y compris dans la région méridionale du Dhofar à l’histoire singulière marquée par un conflit armé achevé en 1976 et dont les habitants se conçoivent parfois comme marginalisés, ne trouve ainsi pas à s’organiser politiquement en tant que telle, privilégiant en particulier une critique centrée sur la question sociale et le chômage.

Paradoxalement, depuis une vingtaine d’années, c’est parmi les franges les plus conservatrices de l’ibadisme qu’ont pu émerger les formes les plus organisées de contestations du pouvoir. Au milieu de la décennie 2000, des partisans d’une résurgence de l’imamat sont semble-t-il tentés par la violence. Il s’agit alors pour l’essentiel de religieux bien intégrés dans les structures étatiques. Ils ont été d’abord réprimés, puis graciés avant d’être recyclés dans les institutions. Parmi les accusés certains été proches d’Ahmed Al-Khalili, tel son gendre et conseiller Kahlan Al-Kharussi et un haut fonctionnaire travaillant au Palais, Salih Al-Ribkhi.

Prises de parole conservatrice

Depuis janvier 2020, le déploiement d’un discours non directement contestataire mais explicitement conservateur s’exprime avec une force renouvelée. En effet, l’arrivée au pouvoir d’un nouveau sultan, Haytham, a impliqué la nécessité pour le souverain de se légitimer. De nouveaux rééquilibrages se sont imposés, à un moment caractérisé en outre par la pandémie de Covid-19. La crise politique, quand bien même Haytham semble depuis son accession au trône veiller à maintenir un subtil équilibre entre la continuité et l’ouverture d’un nouveau chapitre, notamment autour des enjeux économiques et sociaux, a ainsi laissé de la latitude à certains acteurs. Tel est manifestement le cas des élus du Conseil consultatif, de certains médias ainsi que d’Ahmed Al-Khalili. Il est probable que son ancienneté et sa nomination par Qabous le rendent inamovible. Parce que cette figure conservatrice s’exprime avec une liberté nouvelle, le mufti peut dans le même temps aussi incarner la volonté du nouveau pouvoir d’offrir des gages à l’ensemble du spectre politique et donc de rassembler.

Il demeure toutefois que les occasions saisies par Ahmed Al-Khalili pour dévier d’une ligne généralement consensuelle ont été très nombreuses et parfois étonnantes. Elles contestent l’image d’unanimisme qui structure bien des perceptions et analyses sur l’Oman contemporain. Elles contribuent aussi à ériger le mufti, malgré son ibadisme qui le rend évidemment marginal sur le plan religieux, en figure protectrice des musulmans dans le monde. Il s’autorise des formules que les officiels et religieux des autres États du Proche-Orient ne sont, de fait, plus en capacité d’exprimer. L’entretien sur Al-Jazira de juin 2022 était alors largement consacré à cette fonction tribunitienne. Al-Khalili étant devenu fameux pour ses prises de position sur les politiques islamophobes en Inde, la résistance armée palestinienne ou le sort des musulmans en Europe, invitant par exemple au boycott des pays ne respectant pas le Prophète — et donc de la France. Dans un contexte régional de mise au pas du champ religieux, une place semble à prendre.

Covid-19 et corruption morale

Concernant le Covid-19, un entretien du mufti, non diffusé à la télévision nationale mais sorti sur les réseaux sociaux en avril 2020, a symbolisé cette prise de parole indépendante. Implicitement, il y indiquait les spécificités du discours religieux : face à la crise sanitaire, la politique engagée par l’État fondée sur la science et les mesures prophylactiques, impliquant par exemple la fermeture des mosquées, ne pouvait être la réponse principale à la pandémie. Celle-ci étant le fruit de la corruption morale des sociétés, elle imposait d’autres types de mesures, la prière et le repentir en premier lieu.

Cette voix contestataire mais officielle tranchait manifestement avec l’attitude des acteurs religieux dans le monde musulman qui, globalement, avaient fait profil bas lors de la crise sanitaire. Songeons par exemple que la fatwa saoudienne validant le vaccin contre le Covid-19 n’était arrivée que trois semaines après son autorisation par les autorités civiles. Sans doute consciente que la lutte contre la pandémie avait laissé bien peu de place aux acteurs religieux, les autorités omanaises acceptèrent que le mufti organise en mai 2021 une prière particulière dite « de détresse » (salat al-istighatha), inconnue pour les sunnites, et dont les invocations furent diffusées à la télévision nationale. Assis seul dans un salon (quelques jours après que des rumeurs concernant son état de santé furent apparues), il avait terminé en pleurs cette séance au cours de laquelle il implorait le pardon de Dieu pour sortir de la pandémie. Le format bien peu moderne suscita des commentaires ironiques sur les réseaux sociaux, l’un affirmant que cela faisait de longs mois que les croyants demandaient aux autorités religieuses l‘organisation de prières en distanciel, via Zoom par exemple.

Parmi les sources de corruption morale, Ahmed Al-Khalili a pu à plusieurs reprises évoquer la question de l’homosexualité. Tel était le cas dans une publication intitulée La pandémie de Corona et ce qui l’a causée. Cette référence ne pouvait que surprendre dans un pays où un secret de polichinelle concernant l’orientation sexuelle de dirigeants avait limité les embardées conservatrices sur ce sujet. Force est de constater que cette retenue dans le débat public est oubliée, en particulier sur les réseaux sociaux mais aussi de la part de certains responsables. En 2022, un conseil local dans l’est du pays saisissait des jouets et des fournitures scolaires, de toute évidence fabriqués en Chine, accusés de faire la promotion de l’homosexualité simplement parce qu’ils étaient illustrés d’arcs-en-ciel.

Jusqu’où ne pas aller trop loin

Le discours aux accents populistes de l’entourage du mufti incluant Aflah, son fils né en 1977, versé dans l’économie islamique et appelant à la fermeture immédiate des lieux de vente d’alcool, ainsi que Kahlan AQl-Kharussi, a également trouvé à s’exprimer dans le contexte du débat sur la mise en place de nouveaux impôts et taxes. Se fondant sur le droit musulman, ce dernier expliquait en octobre 2021 à la télévision nationale qu’un prélèvement à la source d’un impôt par l’État sans l’accord du citoyen n’était pas permis, sapant la stratégie budgétaire du gouvernement. Face à ce qui ressemblait à un défi, certaines réactions sur Twitter et Instagram critiquaient le manque d’autorité de l’État face à ces contestations des religieux.

Parallèlement, la diplomatie a pu constituer un terrain d’expression de la singularité du camp conservateur. La déclaration du mufti saluant la prise de contrôle des talibans en Afghanistan en août 2021 contre les « envahisseurs » de la « plus grande force arrogante sur Terre » a pu détonner mais elle n’a pas occasionné de rappel à l’ordre. Dix mois plus tard, sur Al-Jazira, il décrivait encore en des termes élogieux la capacité des talibans de « lier le Coran et le fusil », montrant « la voix vers la victoire » des musulmans. Sa position sur la question palestinienne, répétée à chaque épisode de violence, faisant de la résistance armée le seul moyen de lutter contre Israël et donc critiquant explicitement la politique de normalisation engagée par certains États arabes, et parfois prêtée au gouvernement omanais, tel lors de la visite de Benyamin Nétanyahou en 2018, constitue un autre axe du discours conservateur.

Ces marques de pluralisme constituent une dynamique souvent négligée, offrant à la composante conservatrice, mais aussi à la société civile progressiste des relais d’expression, une évolution à contre-courant de celle des États voisins.

1Suivre l’entretien ici.

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