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Oslo : retour sur un échec

L’autodétermination palestinienne toujours ajournée

Le 13 septembre 1993, à Oslo, la « Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d’autonomie des territoires palestiniens » ouvre la voie à une négociation entre représentants palestiniens et israéliens censée conduire à la paix entre les deux peuples et à la coexistence pacifique entre leurs États indépendants. Vingt ans après, retour sur un processus en échec.

L’histoire aura retenu une image officielle. Celle d’une poignée de mains, sur les pelouses de la Maison Blanche à Washington, entre Yasser Arafat, président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et Yitzhak Rabin, premier ministre israélien, sous le regard du président américain Bill Clinton. Le 13 septembre 1993, la Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d’autonomie des territoires palestiniens, négociée à Oslo puis parrainée par les États-Unis, ouvre la voie à une négociation entre représentants palestiniens et israéliens censée conduire à la paix entre les deux peuples et à la coexistence pacifique entre leurs États indépendants. Limitée à cinq ans au plus, la négociation, fondée sur le droit international, doit porter sur les modalités de sa mise en œuvre. Elle prévoit deux étapes. La première, de trois ans au plus, passe par l’évacuation progressive d’Israël, hors du territoire occupé depuis 1967. La seconde porte sur les dossiers centraux du conflit : les colonies israéliennes, le statut de Jérusalem, le territoire de l’État palestinien et ses frontières avec Israël, les droits des réfugiés, l’eau, la sécurité.

Vingt ans plus tard, l’occupation de la Palestine se pérennise, renforcée par une colonisation accélérée. Plusieurs centaines de kilomètres de murs annexent de facto à Israël une partie de la Cisjordanie, de ses meilleures terres et de ses réserves d’eau. Un réseau de routes réservées aux colons crée entre les colonies et le territoire israélien un continuum territorial. Des « blocs » de colonies séparent Jérusalem de son arrière-pays palestinien. Des dizaines de checkpoints militaires israéliens complètent l’arsenal de contrôle de la Cisjordanie et de sa population, d’enclavement des villes, villages et camps de réfugiés, et d’entrave à tout mouvement et à toute vie économique et sociale palestiniennes. La bande de Gaza tente de survivre sous blocus terrestre, maritime et aérien, soumise à des bombardements réguliers. Les prisons israéliennes continuent de détenir plusieurs milliers de Palestiniens, parmi lesquels nombre d’élus et de militants de la résistance non violente. Les réfugiés palestiniens n’ont toujours aucune perspective de reconnaissance ni de retour. Dans l’actuel territoire israélien lui-même, le plan dit « Prawer » prévoit dans le Néguev (Naqab) le transfert forcé de près de 70 000 Bédouins et la destruction de trente-cinq villages « non reconnus » par le gouvernement israélien.

Le 29 novembre 2012, c’est de l’Assemblée générale des Nations unies que l’OLP obtient l’adhésion de l’État de Palestine, mais seulement en tant qu’État observateur, non membre.

1993-2013. Vingt ans. L’âge d’une nouvelle génération. Que s’est-il passé pour transformer les espoirs annoncés en perpétuation d’une occupation meurtrière et impunie ?

Une négociation sans fin

1991. Avec la fin de la guerre froide, les discours officiels annoncent un « nouvel ordre mondial » fondé sur le droit. La guerre en sera le premier acte fondateur. À l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990 répond en effet en janvier 1991 la guerre contre Bagdad, la coalition conduite par les États-Unis rallie la majorité des États arabes. Au nom du droit, mais au prix de milliers de vies irakiennes, les alliances stratégiques régionales se remodèlent, sur fond de contrôle des politiques de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). L’embargo et l’occupation meurtrière de l’Irak contribuent à la substitution partielle de références confessionnelles aux réalités politiques. Si les États-Unis refusent tout lien entre le conflit irako-koweïtien et l’occupation de la Palestine par Israël, ils finissent pourtant par accepter le principe d’une négociation israélo-arabe.

Débloquer le verrou que constitue la poursuite de l’occupation de la Palestine doit permettre d’ouvrir le marché du monde arabe, dans l’ère d’échanges mondialisés qui s’amorce. Quatre ans après le début de la première Intifada débute ainsi à Madrid, en octobre 1991, la première négociation israélo-arabe. Mais elle n’aboutit pas. Négocié parallèlement et secrètement, l’accord d’Oslo fixera l’architecture de la négociation à venir : fondée sur les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité de l’ONU (qui reposent sur l’inadmissibilité de l’occupation de territoires par la force) elle se poursuivra sous parrainage américain et soviétique, puis russe. Reportant à une deuxième phase les dossiers essentiels (frontières, colonies, réfugiés, Jérusalem), elle s’amorce par la reconnaissance « réciproque » (mais dissymétrique) entre l’État d’Israël et l’OLP.

Le premier ministre de droite Yitzhak Shamir prétendait faire durer sans fin la négociation. Avec son successeur travailliste Yitzhak Rabin, il faut attendre mai 1994 pour en voir la première application concrète : l’accord du Caire, dit « Gaza-Jéricho d’abord », le retour de dirigeants de l’OLP dans le sillage du président Arafat et la mise en place d’institutions proto-étatiques palestiniennes sur un territoire divisé en « zones » distinctes et sous contrôle.

En juillet 2000, la négociation « finale », à Camp David, n’aboutit pas. Au droit international, les représentants israéliens substituent le concept d’« offre généreuse » : un projet de restitution partielle de territoires morcelés, ce que refuse le président palestinien. C’est le début de la campagne israélienne sur « l’absence de partenaire palestinien ». Alors que le nombre de colons a doublé depuis Oslo, la deuxième intifada qui suit la « visite » d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem subit une répression massive et meurtrière. Les dirigeants israéliens rejettent les résultats encourageants d’une négociation poursuivie malgré tout à Taba. L’échec de la stratégie de négociation du Fatah (OLP) sans rapport de force adéquat fera aussi le lit de la résistance islamique (Hamas) qui se fourvoie un temps dans une politique d’attentats (lesquels ne sont d’ailleurs pas alors le fait que de cette organisation, mais aussi de diverses brigades armées de l’Intifada, inclues celles du Fatah).

« Achever ce qui ne l’a pas été en 1948 »

Pour Ariel Sharon, qui gagne les élections au début de l’année 2001, il s’agit d’« achever ce qui ne l’a été en 1948 » : l’annexion de l’essentiel du territoire palestinien. Sa stratégie passe par la délégitimation de l’OLP, la réoccupation des villes et villages lors de l’offensive « Remparts » du printemps 2002, le siège de la présidence (jusqu’au décès « inexpliqué » du président Arafat), la destruction des institutions et l’évacuation unilatérale de Gaza pour mieux « geler toute négociation » dans « le formol » (formule de Dov Weisglass, le conseiller d’Ariel Sharon).

Non contraignantes, les multiples condamnations internationales des violations par Israël du droit international offrent en fait à Tel-Aviv une totale impunité. La partie palestinienne subit des pressions politiques, diplomatiques et économiques (notamment après la victoire du Hamas aux législatives de 2006), quand Tel-Aviv jouit d’une aide militaire considérable des États-Unis et d’une coopération grandissante avec l’Union européenne et ses États membres. Comme autant d’encouragements à poursuivre.

Responsabilité internationale

En cet été 2013, Washington se félicite d’avoir imposé une reprise des négociations directes israélo-palestiniennes, immédiatement suivie d’annonces de nouvelles constructions dans les colonies. Négociations « directes », c’est-à-dire dans le seul tête-à-tête israélo-palestinien dont ces vingt dernières années ont montré qu’il soumettait le droit du peuple palestinien au bon vouloir de la puissance occupante. Or, de la tribune des Nations unies à celle du Congrès américain, les dirigeants israéliens rejettent tout État palestinien dans les frontières de 1967, tout démantèlement des colonies, tout partage de souveraineté politique de Jérusalem et toute reconnaissance du droit au retour des Palestiniens devenus réfugiés.

La situation serait-elle durablement bloquée ? En fait, des tendances contradictoires se manifestent. D’un côté, le refus israélien d’une solution politique - encouragé par l’impunité de ses dirigeants. De l’autre, les exigences d’États dits émergents, qui entaillent la domination unipolaire de Washington ; un bouleversement de la donne régionale, alors que les peuples arabes se soulèvent contre des régimes prédateurs et sanglants pour faire prévaloir la liberté et la justice (et alors que grandit l’influence de courants politiques islamiques) ; et un mouvement de solidarité international avec la Palestine autour de campagnes « Boycott, désinvestissement, sanction » (BDS), à côté de la résistance palestinienne et des mouvements anticolonialistes israéliens, certes minoritaires, mais néanmoins acteurs.

L’Europe a fait d’Israël, dans le cadre de sa politique de voisinage (PEV) depuis 2005, un quasi-État européen bénéficiant de privilèges dans tous les domaines. En 2013, elle a cependant décidé de refuser le bénéfice de ses accords commerciaux aux produits des colonies à partir de 2014. Un premier pas. De même que le vote par la majorité des États membres de l’UE, voici près d’un an, en faveur de l’adhésion de la Palestine comme « État non membre » des Nations unies.

Rendre la paix possible suppose de mettre fin à l’impunité, d’imposer le droit international et sa mise en œuvre. Pour l’Union européenne, il s’agit d’exiger le respect par Tel-Aviv de ses engagements internationaux et du droit international. Elle suppose aussi, de ne pas seulement se déclarer « disponible » pour aider, « le moment venu », l’État palestinien indépendant – comme le fait la France –, mais de contribuer à ce que ce moment n’attende pas encore une nouvelle génération.