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Palestine, des assassinats ciblés contre la paix

Une stratégie israélienne immorale et dangereuse

Le 27 février dernier, Moataz Washaha, militant du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), était assassiné dans sa maison de Birzeit. Fin 2013, en dépit de la trêve signée le 21 novembre avec le Hamas, Israël a multiplié les raids contre Gaza, visant des militants. Ces « assassinats ciblés » sont une pratique ancienne de Tel-Aviv. Toujours justifiés par des raisons de sécurité, ils sont un élément de déstabilisation et un obstacle majeur à la paix.

Un assassinat ciblé est « l’utilisation intentionnelle, préméditée et délibérée d’une force létale dirigée à l’encontre d’une personne individuellement sélectionnée n’étant pas détenue ». Cette définition d’un juriste proche du Comité International de la Croix-Rouge (CICR)1 est impeccable. Chaque mot est pesé et le tout donne une idée précise de cette pratique. À un détail près, essentiel : rien n’est dit sur l’auteur ; or l’auteur de l’acte est toujours un État. Et comme il est question de meurtres, il s’agit donc bien de meurtres d’État.

Nombre de gouvernements, engagés dans des conflits asymétriques, y ont eu recours. La France a assassiné pendant la guerre d’Algérie des leaders de la Révolution algérienne comme Larbi Ben M’Hidi2. Les États-Unis ont pratiqué, sur une grande échelle, l’assassinat ciblé pendant la guerre du Vietnam et continuent aujourd’hui au Pakistan et ailleurs à tuer des responsables d’organisations radicales islamistes, notamment à l’aide de drones.

Dès 1948, Israël a monté des opérations pour éliminer des responsables palestiniens. Par la suite, cette pratique s’est poursuivie de manière ponctuelle3 avant qu’elle ne devienne courante lors de la seconde Intifada. Décidées par le gouvernement, ces opérations sont l’œuvre des services spéciaux : le Mossad pour les actions extérieures et le Shabak4 pour l’intérieur et les territoires occupés. Ils identifient et repèrent la « cible » et ensuite, le plus souvent, l’armée procède à l’exécution par toutes sortes de moyens.

« Raison de sécurité »

Le discours officiel israélien justifie ces pratiques en invoquant des raisons de sécurité : il faut liquider les terroristes avant qu’ils n’agissent. À titre d’exemple, voici un argumentaire typique : « Israël agit avec calme et sang-froid. Cette politique intelligente des assassinats ciblés et les opérations aériennes de liquidations à Gaza ont permis de sauver de nombreuses vies, du côté israélien comme du côté palestinien. Les frappes de l’armée israélienne visaient uniquement les chefs terroristes actifs sur le terrain. Cela évite des opérations terrestres plus coûteuses en vies humaines et souvent moins efficaces. Il faut espérer qu’Israël les élimine tous avant qu’ils ne commettent d’autres attentats »5. Tout est dit : ces assassinats seraient nécessaires pour assurer la sécurité des citoyens. Et, par un renversement paradoxal, on en vient à affirmer que ces meurtres sauvent des vies.

En réalité, dès qu’on examine les circonstances précises d’une opération, on constate que les choses sont beaucoup plus complexes. Deux exemples concrets : Yehia Ayache et Salah Shehadeh, tous deux chefs militaires du Hamas. L’assassinat du premier, le 5 janvier 1996, intervient à un moment où la situation politique est très délicate. Côté palestinien, des négociations sont ouvertes entre le Fatah et le Hamas, notamment dans la perspective des élections du 20 janvier. Le Hamas refuse d’y participer puisqu’il récuse les accords d’Oslo mais Yasser Arafat veut obtenir qu’il ne tente rien d’irréparable pour déstabiliser le processus politique dans lequel lui-même est engagé.

Côté israélien, l’assassinat de Itzhak Rabin par Ygal Amir, un extrémiste juif religieux, le 4 novembre 1995 avait provoqué une émotion considérable en Israël. Ce choc avait discrédité la droite dure, que beaucoup rendaient responsable d’avoir provoqué un climat de haine contre Rabin. Leah Rabin avait d’ailleurs appelé à « profiter » de cette situation en organisant des élections anticipées, puisque à ce moment-là les sondages donnaient Shimon Pérès vainqueur. Son argument était simple et fort : que son mari ne soit pas mort en vain.

Entre le 25 février et le 4 mars, en riposte à l’assassinat d’Ayache, le Hamas commet trois attentats : à Ashkelon, à Jérusalem et à Tel-Aviv. Le bilan est lourd : des dizaines de morts et de nombreux blessés. Benyamin Nétanyahou, radicalement opposé à Oslo, remporte de justesse l’élection du 29 mai. Sans le climat de peur et d’angoisse créé par cette série d’attentats, il n’aurait pas été élu.

Déstabilisation permanente

Dès lors, on peut se demander pourquoi avoir pris la décision de tuer Ayache en un tel moment, sachant que les radicaux du Hamas chercheraient à le venger ? Était-ce une erreur d’appréciation de la part du Shabak et de l’armée ? Une erreur de Pérès ? Un calcul plus machiavélique de la part de certains ? On le saura peut-être un jour. Toujours est-il qu’en liquidant Ayache on n’a sauvé aucune vie.

Même type d’interrogations à propos de Shehadeh, tué le 20 juillet 2002 par une bombe d’une tonne larguée sur sa maison à Gaza. Bilan : quinze morts, dont neuf enfants, et une centaine de blessés. Cela provoque une profonde colère chez les Palestiniens et de multiples réactions en Israël. Là encore, la question du timing est primordiale, comme le montre bien l’éditorial de Haaretz du 24 juillet : « Comment pouvait-on s’attendre à ce que la bombe n’atteigne que Shehadeh dans la disposition des lieux où cela s’est passé ? (...) Le choix du moment soulève aussi des questions. Des signes indiquaient ces derniers jours qu’existait, pour la première fois depuis des mois, une chance de progrès en direction d’un cessez-le-feu. (...) Nous n’avons d’autre choix que de nous interroger sur le bien-fondé du feu vert donné par le premier ministre à un assassinat dont les conditions d’exécution et le contexte allaient inévitablement réduire à néant ces tentatives de paix. (...) Les Palestiniens voudront venger Shehadeh et plus encore la mort des enfants. La vérité est qu’Israël joue avec le feu depuis longtemps et que quelque chose d’essentiel a dérapé dans l’esprit des décisionnaires (...) ».

Ces deux exemples ne sont pas isolés. Ils montrent bien qu’il ne s’agit pas seulement de prévenir des attentats en tuant leurs auteurs présumés avant qu’il ne passent à l’acte. Les assassinats ciblés ont pour fonction de déstabiliser une situation pour légitimer des répressions sur une large échelle et en même temps, d’éliminer physiquement les hommes qui ont les capacités de structurer le mouvement national palestinien.

« Notre guerre d’indépendance n’est pas terminée »

À partir du déclenchement de la seconde Intifada en septembre 2000, cette pratique s’accélère considérablement, puisque près de trois cent cadres palestiniens sont ainsi exécutés6 en quelques années. Elle s’inscrit pleinement dans la politique du nouveau premier ministre, qu’il a résumée — en une formule demeurée célèbre — dans Haaretz en avril 2011 : « Notre guerre d’indépendance [de 1948] n’est pas encore terminée ». Son ministre de l’intérieur Uzi Landau s’inscrit dans cette logique : « Les accords d’Oslo ne sont pas la solution au problème. Ils sont le problème. Les Palestiniens ont lancé cette Intifada parce qu’après Oslo, ils se sont sentis les plus forts. Il faut donc, comme en Afghanistan, détruire les infrastructures de la terreur. Je ne parle pas seulement du Hamas et du Djihad islamique mais des talibans locaux qui les protègent, (...) la garde rapprochée d’Arafat et toute l’Autorité à travers ses ministères et ses activités. Il faut mettre toutes ces organisations hors d’état de nuire. (...) Tuer ses soldats, détruire ses bâtiments, l’étrangler financièrement. (...) Le terrorisme est comme une tumeur qui prolifère si on ne le détruit pas, comme le sida ou le cancer »7.

On le voit bien, la question n’est donc pas vraiment – ou pas seulement – de savoir si ces assassinats ciblés ont été « efficaces » pour prévenir des attentats, mais bien de comprendre qu’ils furent un outil décisif pour éliminer tous ceux qui auraient pu être les négociateurs potentiels de la construction d’un État palestinien et plus largement tous ceux qui auraient pu compter dans le débat politique. Par cette violence ciblée, on détruit toute possibilité de dialogue politique à venir, dont on ne veut à aucun prix. Ariel Sharon l’a affirmé haut et fort : « Oslo n’existe plus ; Camp David et Taba n’existent plus. Nous ne retournerons jamais dans ces endroits »8.

Ceux qui prônaient cette ligne dure ont gagné. Déjà, quand ils étaient dans l’opposition à l’époque d’Oslo, ils détenaient des postes clés au sein de l’appareil militaire et de sécurité. Dès 1996, Nétanyahou revient aux affaires. Ariel Sharon devient premier ministre en mars 2001. Moshé Yaalon est nommé chef des renseignements militaires, Aman, en 1995 puis chef d’état-major de juillet 2002 à juin 2005 — en 2013, il est ministre de la défense9. Shaul Mofaz, chef d’état-major de 1998 à 2002, était ministre de la défense entre 2002 et 2006, puis leader de Kadima en 2012. Avi Dichter, patron du Shabak de 2002 à 2005, a été ministre dans le gouvernement Nétanyahou, où on trouve aussi Uzi Landau.

Mais au regard de l’histoire, qu’ont-ils gagné ? La consolidation — provisoire — de leur domination sur un peuple et la persistance d’une occupation par la force militaire. Belle victoire, en vérité !

1Nils Melzer, Targeted Killing in International Law, Oxford University Press, 2008.

2Général Aussaresses, Services spéciaux, Algérie, 1955-1957, Perrin, 2001.

3Abou Jihad (Khalil al Wazir), numéro 2 de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), assassiné en Tunisie le 16 avril 1988 au terme d’une opération de commando très sophistiquée. Le 25 septembre 1997, Khaled Mechaal, victime d’une tentative d’empoisonnement, ne doit la vie qu’à des maladresses des agents du Mossad opérant en Jordanie et à la réaction du roi Hussein exigeant et obtenant du gouvernement Nétanyahou l’antidote.

4Aussi connu sous le nom plus ancien de Shin Beth.

5Sur le site Identité juive.

6Estimations faites par l’organisation israélienne B’Tselem

7Le Monde, 14 décembre 2001.

8Le Monde, 8 septembre 2002.

9En janvier 2014, il qualifie John Kerry d’«  obsessionnel  » et de «  messianique  ». Commentaire du journal Maariv : Yaalon a cessé de croire en la paix depuis Oslo et est devenu «  un tueur des négociations en cours  ».